jeudi 1 octobre 2026

SPOOKY ARCHEOLOGY de Jeb J. Card

 


                            Une étude de Natacha pour le Laboratoire Odésien de l'Impossible

Spooky Archaeology: Myth and the Science of the Past (Jeb J. Card, 2018)

Après avoir parcouru sa structure, son introduction, ses développements centraux et sa conclusion, je trouve le livre vraiment intéressant, mais pas tout à fait pour la raison que pourrait laisser croire son titre. Ce n’est ni un catalogue d’« archéologie mystérieuse », ni simplement un ouvrage de démystification. Card cherche plutôt à écrire une histoire des relations incestueuses entre archéologie, imaginaire, folklore, occultisme et pseudoarchéologie.

Ce que Card cherche réellement à démontrer

Sa thèse est assez forte : la pseudoarchéologie moderne n'est pas simplement une absurdité extérieure à l'archéologie scientifique. Elle constitue en partie le retour de tout ce que l'archéologie professionnelle a progressivement expulsé de son propre territoire.

Au XIXe et au début du XXe siècle, la frontière est beaucoup moins nette : antiquaires, archéologues, occultistes, folkloristes, spirites, explorateurs et chasseurs de trésors se croisent. Puis la professionnalisation élimine progressivement radiesthésie, continents engloutis, survivances occultes, interprétations théosophiques, etc. Card montre alors que ces idées ne disparaissent pas : elles émigrent vers le paranormal, la littérature populaire, l'ufologie et finalement l'« alternative archaeology ». C'est probablement l'idée la plus féconde du livre. 

Et cela donne un programme étonnamment proche de certains de nos travaux sur l'Histoire de l'Invisible : ne pas demander seulement « est-ce vrai ? », mais également d'où vient cette idée, comment s'est-elle transformée et pourquoi continue-t-elle à fonctionner ?

Un livre beaucoup plus subtil qu'un simple « debunking »

Card l'annonce d'ailleurs explicitement. Il reconnaît que les crânes de cristal sont modernes, que les prétendues inscriptions de Mu sont probablement des faux, etc., mais précise que démontrer leur fausseté n'est pas l'objectif essentiel. Il veut surtout démonter une autre idée reçue : celle selon laquelle archéologie et imaginaire mystique auraient toujours constitué deux domaines totalement séparés. 

C'est exactement là que le livre devient intéressant pour un lecteur « fortéan » : expliquer une croyance n'oblige pas à y croire ; démontrer qu'un objet est faux n'épuise pas non plus son histoire.

Prenons Mu. Card retrouve même certains des objets ayant participé matériellement à la fabrication du mythe. Mais la bonne question devient alors : comment une hypothèse archéologique, des objets douteux et une construction intellectuelle finissent-ils par produire un continent imaginaire culturellement réel ?

Le sommaire montre bien cette progression : reliques surnaturelles, archéologues occultistes, hiéroglyphes et magie, mythes et protohistoire, Mu, musées hantés, archéologues-espions, sorcellerie, Lovecraft, puis archéologie alternative. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Et évidemment… Lovecraft

Le chapitre 10, « Cthulhu and Cosmic Mythology », mérite à lui seul que tu conserves ce livre dans ta bibliothèque de travail.

Card avance une hypothèse assez séduisante : l'archéologie n'est pas seulement un décor commode chez Lovecraft ; elle aurait constitué l'une des matrices du Mythe de Cthulhu. Il rapproche les récits lovecraftiens de l'actualité archéologique des années 1920 : expéditions, civilisations disparues, cités englouties, morts d'archéologues, découvertes spectaculaires, presse sensationnaliste, etc. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Et il propose une généalogie particulièrement intéressante :

théosophie / occultisme victorien → archéologie romantique et diffusionnisme → presse et récits d'exploration → pulp lovecraftien → anciens extraterrestres / ufologie → pseudoarchéologie moderne.

C'est évidemment plus compliqué historiquement que cette petite chaîne, mais comme modèle explicatif, c'est très stimulant.

Le paradoxe devient superbe : Lovecraft transforme certaines spéculations occulto-archéologiques en fiction horrifique ; quelques décennies plus tard, une partie de la culture alternative reprend des motifs voisins comme hypothèses sur le passé réel. Card estime ainsi que les « anciens extraterrestres » plongent leurs racines dans la théosophie victorienne et certaines conceptions anthropologiques et archéologiques, transitent notamment par la fiction populaire, puis réapparaissent dans l'ufologie et la contre-culture des années 1960. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Pour notre travail sur Lovecraft et l'occultisme imaginaire, c'est une source à exploiter.

Un concept que je trouve particulièrement utile : les « extrahumans »

Card remarque que lorsqu'une société rencontre les vestiges d'une culture ancienne dont elle ne connaît plus les constructeurs, elle tend parfois à les attribuer à des êtres qui ne sont ni exactement humains ni véritablement divins : fées, elfes, géants, djinns, esprits — puis, à l'époque contemporaine, extraterrestres.

Ainsi, les monuments mégalithiques deviennent œuvres de géants ou de fées ; certains objets préhistoriques deviennent « traits d'elfes » ; des ruines sont attribuées à des races disparues ; et notre modernité technologique remplace volontiers le géant par l'extraterrestre bâtisseur. Card développe précisément cette catégorie des extrahumans pour penser cette continuité. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Je trouve cette idée particulièrement féconde pour Histoire de l'Invisible : elle permettrait de relier proprement folklore ancien, occultisme, archéologie fantastique et théorie des anciens astronautes sans prétendre qu'ils sont historiquement identiques.

Là où je mettrais quelques réserves

Card a parfois tendance à construire des généalogies intellectuelles un peu trop belles. Lorsqu'on passe de Blavatsky à Lovecraft, puis de Lovecraft aux anciens astronautes et à la pseudoarchéologie contemporaine, il faut distinguer soigneusement influence documentaire, circulation culturelle et simple ressemblance structurelle.

Son traitement de la théosophie est également assez sévère. Il a raison de montrer combien Blavatsky fournit déjà tout un magasin d'accessoires de la future archéologie alternative — continents engloutis, races anciennes, sagesse primordiale, comparaisons transcontinentales, etc. Le livre souligne explicitement cette continuité. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol… Mais la théosophie possède une histoire intellectuelle et religieuse plus complexe que sa seule fonction d'ancêtre de la pseudoarchéologie.

Enfin, le concept de pseudoarchaeology reste parfois très large. Card est meilleur, à mon sens, lorsqu'il fait l'histoire culturelle des idées marginalisées que lorsqu'il les classe.

Et c'est là que le livre rejoint curieusement l'ODS

La conclusion de Card me paraît très proche de ta manière de travailler. Il constate que l'archéologie universitaire a souvent choisi d'ignorer ces productions en pensant qu'elles disparaîtraient. Elles n'ont pas disparu : elles ont trouvé refuge dans les médias et la culture populaire. Le succès de von Däniken est pour lui exemplaire : Chariots of the Gods? et ses adaptations télévisuelles ont contribué à créer tout un genre documentaire paranormal. 

Sa solution n'est donc pas : « croyons aux mystères ».

Elle n'est pas non plus : « cessons d'en parler puisqu'ils sont faux ».

Elle ressemble davantage à : étudions sérieusement pourquoi les hommes fabriquent ces récits à partir des vestiges du passé.



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