
Ah le Kitab ! Mais dans le roman éponyme de Bernard Stabile
(Art Palatium 2025), il ne s’agit pas du Necronomicon, mais du Kitab el-Quanoun el-Mukadess, le livre sacré de la Connaissance chez les Druzes.
Un ouvrage convoité par une multitude d’acteurs dans les Terres d’Orient au XII
ème siècle. On s’y perd entre Templiers, Francs, Chrétiens, Juifs, Mahométans,
Druzes, Sarrasins, Ismaéliens, pour ne pas citer les Celtes qui survivent dans
les forêts profondes des Terres du Nord. Le roman mettra en scène le Templier
Roland et sa compagne, la belle Innana, chargés de protéger l’ouvrage sacré et
de le mettre en pratique. On aura droit à une magnifique plongée initiatique,
dans les arcanes de la Connaissance et de l’Amour Magique. Innana ne
porte-t-elle pas le nom de la déesse des Druzes, figure légendaire qui se
transformera en Marie et en incarnation sublime du Féminin Sacré. Le périple
des deux amants est d’une grande richesse et nous conduit à goûter aux plaisirs
du Jardin des Délices des Assassins, à l’ivresse qui se dégage des grandes
bibliothèques et des scriptoriums cachés dans des abbayes, temples de l’érudition.
On assistera au long cheminement qui conduit à la réalisation du grand œuvre
alchimique, à la découverte des secrets du Sepher Yetsirah et à la naissance de
la corporation des Compagnons Bâtisseurs, constructeurs des Cathédrales qui ne
sont autres qu’un poème de Pierre à la gloire de la Femme Ultime.
Parallèlement, et de nos jours, le
libanais Walid arrive à Chartres et se précipite dans la Cathédrale. Il est originaire
de Jehline au Mont Liban, ville où avait jadis résidé Innana. Il a entendu
parler d’un lourd secret, transmis par les Bâtisseurs. Mais je ne spoilerai pas
la chute, magnifique. Le livre est bien écrit, avec une jolie couleur grâce au recours
au vieux français et à la langue des oiseaux !
LES NOTES DU LABORATOIRE ODESIEN DE L’IMPOSSIBLE
KITĀB
AL-QĀNŪN AL-MUQADDAS
(Le
Livre de la Loi sacrée)
Statut : manuscrit apocryphe contemporain.
Origine supposée : Mont-Liban (tradition druze).
Première apparition connue
: roman KITAB de Bernard
Stabile.
Présentation
Le Kitāb al-Qānūn
al-Muqaddas est présenté comme un manuscrit d'une antiquité exceptionnelle,
jalousement conservé par certains initiés de la communauté druze. Selon le
récit, il aurait été rédigé sur un support de peau humaine et renfermerait une
doctrine capable de bouleverser les fondements des religions révélées.
Aucune source historique,
archéologique ou philologique ne confirme cependant l'existence d'un tel
ouvrage. Les recherches dans les catalogues de manuscrits arabes, les études
sur la littérature druze et les grandes bibliographies orientalistes n'ont, à ce
jour, livré aucune mention indépendante de cette dénomination.
Le Kitāb al-Qānūn
al-Muqaddas doit donc être considéré, dans l'état actuel des connaissances,
comme une création littéraire moderne.
Analyse linguistique
Le titre est composé de trois
mots arabes parfaitement authentiques :
Kitāb (كتاب)
: livre.
al-Qānūn (القانون)
: la loi, la règle, le canon.
al-Muqaddas (المقدّس)
: sacré.
Une traduction littérale
donne :
Le Livre de la Loi sacrée
ou
Le Livre du Canon sacré.
La translittération utilisée
dans le roman (El-Quanoun-El-Mukadess) évoque davantage les usages
orientalistes français du XIXᵉ siècle que les normes scientifiques actuelles
(DIN 31635 ou ALA-LC). Ce choix contribue à donner au titre une coloration
ancienne et exotique.
Les Druzes
L'attribution du manuscrit
aux Druzes participe clairement de cette stratégie narrative.
Cette communauté religieuse,
née au XIᵉ siècle, possède effectivement des textes ésotériques réservés aux
initiés, les Rasāʾil al-Ḥikma (« Épîtres de la Sagesse »). Leur accès
est traditionnellement limité aux ʿuqqāl (« les sages »), tandis que les
fidèles ordinaires (juhhāl) n'en connaissent que les principes généraux.
Ce caractère confidentiel a
souvent nourri, depuis les Croisades, les spéculations occidentales. Les Druzes
ont ainsi été associés, sans fondement historique solide, aux Templiers, aux
Assassins, aux Ismaéliens ou encore à diverses traditions hermétiques.
Le Kitāb al-Qānūn
al-Muqaddas exploite manifestement cette réputation de discrétion.
Construction d'un grimoire fictif
Le procédé employé rappelle
plusieurs ouvrages célèbres.
|
Livre
|
Auteur
|
Nature
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|
Necronomicon
|
Lovecraft
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Faux livre médiéval
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Livre de Dzyan
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Helena Blavatsky
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Source théosophique
mythique
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Liber Ivonis
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Robert Bloch
|
Faux grimoire lovecraftien
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De Vermis Mysteriis
|
Robert Bloch
|
Faux traité démonologique
|
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Kitāb al-Qānūn al-Muqaddas
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Bernard Stabile
|
Faux manuscrit oriental
|
On retrouve plusieurs
constantes :
- un titre dans une langue ancienne ;
- une origine géographique difficilement vérifiable
;
- une transmission initiatique ;
- un contenu interdit ;
- une disparition des exemplaires connus.
Ces éléments sont
caractéristiques de la littérature ésotérique moderne.
Pourquoi ce titre est-il crédible ?
L'auteur semble avoir combiné
plusieurs références culturelles.
Le mot Qānūn renvoie
immédiatement, dans le monde islamique, au célèbre Canon de la médecine
d'Avicenne (Kitāb al-Qānūn fī al-Ṭibb). Il évoque donc un texte faisant
autorité.
Le terme Muqaddas
appartient au vocabulaire religieux classique.
L'ensemble possède ainsi une
vraisemblance linguistique suffisante pour convaincre un lecteur non arabisant.
Symbolique
Le livre devient moins un
objet historique qu'un archétype.
Il représente :
- la Tradition perdue ;
- le savoir interdit ;
- la révélation cachée ;
- la mémoire des civilisations disparues.
Sous cet angle, il rejoint la
famille des grands livres mythiques :
- le Necronomicon ;
- le Livre de Thot ;
- les Tables d'Émeraude ;
- le Livre de Dzyan ;
- le Liber Mundi ;
- le Livre d'Hénoch.
Appréciation critique
D'un point de vue
philologique, rien ne permet aujourd'hui d'affirmer que le Kitāb al-Qānūn
al-Muqaddas ait jamais existé.
D'un point de vue littéraire,
en revanche, sa construction est particulièrement habile. Bernard Stabile
mobilise des éléments réels (la langue arabe, les Druzes, le prestige du mot Qānūn)
pour produire un objet fictif doté d'une forte crédibilité. Cette technique
s'inscrit dans une tradition inaugurée par les grands auteurs de fantastique
érudit, qui consiste à créer un manuscrit imaginaire si vraisemblable qu'il
semble avoir traversé les siècles.
***
INNANA
Qui
est Inanna ?
Inanna est une déesse aux
multiples visages. Elle incarne simultanément :
- l'amour et la sexualité ;
- la fécondité (mais paradoxalement, elle n'est pas
une déesse maternelle) ;
- la guerre et la victoire ;
- la royauté sacrée ;
- l'étoile du matin et du soir, c'est-à-dire la
planète Vénus.
Cette réunion des contraires
est caractéristique de sa personnalité. Elle peut apporter la vie, l'amour et
la prospérité, mais aussi la destruction, la folie ou la guerre.
Son
nom
Le nom Inanna signifie
probablement :
« Dame du Ciel »
(en sumérien NIN.AN.NA).
Chez les Akkadiens,
Babyloniens et Assyriens, elle devient Ishtar, sans perdre ses attributs
essentiels.
Les
grands mythes
La
Descente aux Enfers
C'est probablement son récit
le plus célèbre.
Inanna décide de descendre
dans le royaume des morts gouverné par sa sœur, Ereshkigal.
À chacune des sept portes des
Enfers, elle doit abandonner un de ses emblèmes :
- sa couronne,
- son collier,
- ses bijoux,
- ses vêtements,
- etc.
Elle arrive nue devant sa
sœur.
Ereshkigal la fait tuer et
suspendre à un crochet.
Pendant trois jours, la vie
sur Terre semble s'arrêter.
Grâce à l'intervention du
dieu de la sagesse Enki, Inanna est ressuscitée.
Mais une loi des Enfers exige
qu'elle fournisse un remplaçant.
Elle choisit alors son époux,
Dumuzi, qui devra passer une partie de l'année aux Enfers.
On retrouve ici un thème qui
annonce de nombreux mythes ultérieurs : mort, résurrection et alternance
saisonnière.
Le
mariage sacré
Inanna s'unit rituellement à
Dumuzi.
Ce mariage symbolise :
- la fertilité de la terre ;
- la prospérité du royaume ;
- la légitimité du roi.
Dans plusieurs cités
sumériennes, le souverain jouait le rôle de Dumuzi lors d'une cérémonie
annuelle.
Le
vol des "Me"
Les Me sont des
pouvoirs divins représentant tous les fondements de la civilisation :
- royauté,
- écriture,
- artisanat,
- musique,
- justice,
- sexualité,
- guerre,
- etc.
Inanna les obtient d'Enki,
parfois par ruse, parfois après l'avoir enivré.
Grâce à eux, la civilisation
est transférée à Uruk.
Une
déesse de paradoxes
Elle est à la fois :
|
Aspect
|
Signification
|
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Prostituée sacrée
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Sexualité divine
|
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Vierge
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Indépendance
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Guerrière
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Violence sacrée
|
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Reine
|
Pouvoir politique
|
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Astre
|
Cosmologie
|
|
Magicienne
|
Transformation
|
Cette accumulation de
fonctions est exceptionnelle dans l'Antiquité.
Son
symbole
On lui associe notamment :
- l'étoile à huit branches ;
- le lion ;
- la planète Vénus ;
- le roseau et le faisceau royal.
Le lion devient
progressivement l'un de ses attributs favoris, annonçant déjà l'iconographie
d'Ishtar.
Influence
sur les religions ultérieures
Les spécialistes restent
prudents, mais plusieurs motifs d'Inanna ont eu une très longue postérité :
- la descente au royaume des morts ;
- la mort suivie d'un retour à la vie ;
- le dieu ou la déesse qui assure le retour de la
fertilité ;
- la planète Vénus comme symbole religieux.
On retrouve des échos de ces
thèmes dans les mythologies syriennes, cananéennes, grecques (notamment avec
Aphrodite pour certains aspects et Perséphone pour d'autres), puis dans de
nombreuses traditions ésotériques modernes.
Pour
les chercheurs de l'ésotérisme
Inanna est souvent considérée
comme une figure archétypale de la Grande Déesse, mais cette lecture est
largement moderne. Les textes mésopotamiens présentent avant tout une divinité
complexe, ambivalente et profondément enracinée dans la religion sumérienne,
plutôt qu'une déesse-mère universelle.