Affichage des articles dont le libellé est Le Bibliothécaire de Miskatonic. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Le Bibliothécaire de Miskatonic. Afficher tous les articles

jeudi 1 octobre 2026

SPOOKY ARCHEOLOGY de Jeb J. Card

 


                            Une étude de Natacha pour le Laboratoire Odésien de l'Impossible

Spooky Archaeology: Myth and the Science of the Past (Jeb J. Card, 2018)

Après avoir parcouru sa structure, son introduction, ses développements centraux et sa conclusion, je trouve le livre vraiment intéressant, mais pas tout à fait pour la raison que pourrait laisser croire son titre. Ce n’est ni un catalogue d’« archéologie mystérieuse », ni simplement un ouvrage de démystification. Card cherche plutôt à écrire une histoire des relations incestueuses entre archéologie, imaginaire, folklore, occultisme et pseudoarchéologie.

Ce que Card cherche réellement à démontrer

Sa thèse est assez forte : la pseudoarchéologie moderne n'est pas simplement une absurdité extérieure à l'archéologie scientifique. Elle constitue en partie le retour de tout ce que l'archéologie professionnelle a progressivement expulsé de son propre territoire.

Au XIXe et au début du XXe siècle, la frontière est beaucoup moins nette : antiquaires, archéologues, occultistes, folkloristes, spirites, explorateurs et chasseurs de trésors se croisent. Puis la professionnalisation élimine progressivement radiesthésie, continents engloutis, survivances occultes, interprétations théosophiques, etc. Card montre alors que ces idées ne disparaissent pas : elles émigrent vers le paranormal, la littérature populaire, l'ufologie et finalement l'« alternative archaeology ». C'est probablement l'idée la plus féconde du livre. 

Et cela donne un programme étonnamment proche de certains de nos travaux sur l'Histoire de l'Invisible : ne pas demander seulement « est-ce vrai ? », mais également d'où vient cette idée, comment s'est-elle transformée et pourquoi continue-t-elle à fonctionner ?

Un livre beaucoup plus subtil qu'un simple « debunking »

Card l'annonce d'ailleurs explicitement. Il reconnaît que les crânes de cristal sont modernes, que les prétendues inscriptions de Mu sont probablement des faux, etc., mais précise que démontrer leur fausseté n'est pas l'objectif essentiel. Il veut surtout démonter une autre idée reçue : celle selon laquelle archéologie et imaginaire mystique auraient toujours constitué deux domaines totalement séparés. 

C'est exactement là que le livre devient intéressant pour un lecteur « fortéan » : expliquer une croyance n'oblige pas à y croire ; démontrer qu'un objet est faux n'épuise pas non plus son histoire.

Prenons Mu. Card retrouve même certains des objets ayant participé matériellement à la fabrication du mythe. Mais la bonne question devient alors : comment une hypothèse archéologique, des objets douteux et une construction intellectuelle finissent-ils par produire un continent imaginaire culturellement réel ?

Le sommaire montre bien cette progression : reliques surnaturelles, archéologues occultistes, hiéroglyphes et magie, mythes et protohistoire, Mu, musées hantés, archéologues-espions, sorcellerie, Lovecraft, puis archéologie alternative. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Et évidemment… Lovecraft

Le chapitre 10, « Cthulhu and Cosmic Mythology », mérite à lui seul que tu conserves ce livre dans ta bibliothèque de travail.

Card avance une hypothèse assez séduisante : l'archéologie n'est pas seulement un décor commode chez Lovecraft ; elle aurait constitué l'une des matrices du Mythe de Cthulhu. Il rapproche les récits lovecraftiens de l'actualité archéologique des années 1920 : expéditions, civilisations disparues, cités englouties, morts d'archéologues, découvertes spectaculaires, presse sensationnaliste, etc. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Et il propose une généalogie particulièrement intéressante :

théosophie / occultisme victorien → archéologie romantique et diffusionnisme → presse et récits d'exploration → pulp lovecraftien → anciens extraterrestres / ufologie → pseudoarchéologie moderne.

C'est évidemment plus compliqué historiquement que cette petite chaîne, mais comme modèle explicatif, c'est très stimulant.

Le paradoxe devient superbe : Lovecraft transforme certaines spéculations occulto-archéologiques en fiction horrifique ; quelques décennies plus tard, une partie de la culture alternative reprend des motifs voisins comme hypothèses sur le passé réel. Card estime ainsi que les « anciens extraterrestres » plongent leurs racines dans la théosophie victorienne et certaines conceptions anthropologiques et archéologiques, transitent notamment par la fiction populaire, puis réapparaissent dans l'ufologie et la contre-culture des années 1960. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Pour notre travail sur Lovecraft et l'occultisme imaginaire, c'est une source à exploiter.

Un concept que je trouve particulièrement utile : les « extrahumans »

Card remarque que lorsqu'une société rencontre les vestiges d'une culture ancienne dont elle ne connaît plus les constructeurs, elle tend parfois à les attribuer à des êtres qui ne sont ni exactement humains ni véritablement divins : fées, elfes, géants, djinns, esprits — puis, à l'époque contemporaine, extraterrestres.

Ainsi, les monuments mégalithiques deviennent œuvres de géants ou de fées ; certains objets préhistoriques deviennent « traits d'elfes » ; des ruines sont attribuées à des races disparues ; et notre modernité technologique remplace volontiers le géant par l'extraterrestre bâtisseur. Card développe précisément cette catégorie des extrahumans pour penser cette continuité. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol…

Je trouve cette idée particulièrement féconde pour Histoire de l'Invisible : elle permettrait de relier proprement folklore ancien, occultisme, archéologie fantastique et théorie des anciens astronautes sans prétendre qu'ils sont historiquement identiques.

Là où je mettrais quelques réserves

Card a parfois tendance à construire des généalogies intellectuelles un peu trop belles. Lorsqu'on passe de Blavatsky à Lovecraft, puis de Lovecraft aux anciens astronautes et à la pseudoarchéologie contemporaine, il faut distinguer soigneusement influence documentaire, circulation culturelle et simple ressemblance structurelle.

Son traitement de la théosophie est également assez sévère. Il a raison de montrer combien Blavatsky fournit déjà tout un magasin d'accessoires de la future archéologie alternative — continents engloutis, races anciennes, sagesse primordiale, comparaisons transcontinentales, etc. Le livre souligne explicitement cette continuité. 2018_Jeb J Cars_Spooky Archaeol… Mais la théosophie possède une histoire intellectuelle et religieuse plus complexe que sa seule fonction d'ancêtre de la pseudoarchéologie.

Enfin, le concept de pseudoarchaeology reste parfois très large. Card est meilleur, à mon sens, lorsqu'il fait l'histoire culturelle des idées marginalisées que lorsqu'il les classe.

Et c'est là que le livre rejoint curieusement l'ODS

La conclusion de Card me paraît très proche de ta manière de travailler. Il constate que l'archéologie universitaire a souvent choisi d'ignorer ces productions en pensant qu'elles disparaîtraient. Elles n'ont pas disparu : elles ont trouvé refuge dans les médias et la culture populaire. Le succès de von Däniken est pour lui exemplaire : Chariots of the Gods? et ses adaptations télévisuelles ont contribué à créer tout un genre documentaire paranormal. 

Sa solution n'est donc pas : « croyons aux mystères ».

Elle n'est pas non plus : « cessons d'en parler puisqu'ils sont faux ».

Elle ressemble davantage à : étudions sérieusement pourquoi les hommes fabriquent ces récits à partir des vestiges du passé.



PICKMAN EXPOSE A BOSTON


 

mardi 29 septembre 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LOVECRAFT, LA MODERNITÉ EN HORREUR, Aristide Leucate

J’imaginais le pire en lisant Lovecraft, la modernité en horreur d’Aristide Leucate (La Nouvelle Librairie éditions, 2026), compte-tenu de l’orientation idéologique du groupe éditorial (Institut Iliade ). Et il est vrai que brocarder Lovecraft, compte-tenu de son caractère réactionnaire et de son racisme, est chose facile. Ce petit bouquin n’élude pas le sujet, mais précise que « son racisme ne représente pas une charge suffisante pour dresser un quelconque acte d’accusation ». L’analyse est plutôt bien faite, sous une plume agréable à lire. L’auteur déroule son étude autour de deux fils rouges : l’horreur cosmique, qui marquera de façon indélébile la littérature fantastique contemporaine et…. l’amour des chats ! Cette passion sympathique illustre bien l’humanité de l’écrivain et permet de faire la jonction entre deux grands mystères : celui du caractère insaisissable de la gent féline et celui tout aussi indicible du Cosmos. Alors, la modernité peut être détestée, car elle est peu de choses face au poids d’un Inconnu qu’on ne pourra jamais percer, même si l’émotion artistique et le rêve nous en envoient parfois des aperçus déroutants.

lundi 28 septembre 2026

METAL HURLANT LOVECRAFT

Métal Hurlant nous gâte et nous offre un numéro 18 bis entièrement consacré à Lovecraft. En fait c’est un numéro en deux versions, l’une « classique », l’autre « collector » avec une superbe couverture tirée du Necronomicon de Druillet. Et il ne s’agit de rien d’autre qu’un hommage-souvenir au numéro de légende paru en 1978. Plusieurs contributions de cette primo-version sont reprises (Druillet bien sûr, Nicollet évidemment, Marc Caro et son inquiétant Barzaï, ainsi que les superbes BD de Buscaglia et Breccia sur Dunwich et « le Monstre sur le Seuil »). Mais le tout est considérablement enrichi par une foultitude d’autres talents graphiques (Moebius, Caza, Finlay, Bilal…), avec un petit coup de cœur pour Ian Miller et son approche saisissante de « l’horreur cosmique ». Pour être complet, on relèvera également les nombreuses études qui émaillent ce volume de 280 pages, et notamment plusieurs interviews d’artistes ou de traducteurs. Une mention spéciale à Serge Clerc qui nous parle de la création de jeux vidéo sous les déluges de bombes qui pleuvent sur ses bureaux en Ukraine. Un seul mot pour conclure : BRAVO !

mercredi 23 septembre 2026

PAS FACILE A TROUVER !

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : DAGON À VENISE, Philippe Ward & François Darnaudet

C’est avec émotion que je dévore Dagon à Venise (Inanna éditions, 2026), pratiquement un an après la disparition de son coauteur et ami, Philippe Ward (décédé en septembre 2025). Heureusement, grâce à son compère François Darnaudet, son projet lovecraftien a pu être mené à terme. Car Philippe était un disciple fidèle du Maître. Ne lui doit-on pas une première bibliographie en français de Lovecraft, à une époque où le fanzine était notre mode d’expression incontournable et où le minitel représentait le must en matière de nouvelles technologies ? On se souviendra de son légendaire 3615 MISKA ! Ce petit roman se lit pratiquement d’une traite, tant l’action ne cesse de rebondir en de courts chapitres très nerveux. Nous y ferons la connaissance d’un groupe redoutable, « Les Exterminateurs », voués à une lutte implacable contre les vampires. Ils utilisent un matériel High Tech hautement sophistiqué et un arsenal d’armes particulièrement meurtrières. Une alerte est donnée à Venise où Casanova, devenu mort-vivant suite à la morsure d’une de ses amantes de la nuit, sème la terreur. La chasse s’ouvrira dans une certaine confusion, car un autre prédateur va vite prendre le devant de la scène, Dagon. Les combats sont d’une violence inouïe, la Cité des Doges en fera les frais et retournera à sa patrie d’origine, la mer. Mais Dagon sera vaincu, malgré sa garde de Profonds, prouvant par-là aux spécialistes de la théologie lovecraftienne que les Grands Anciens ne sont pas des Dieux, mais des créatures mortelles. La terreur connaîtra un sursaut inattendu avec l’arrivée de mère Hydra, venue venger son époux. Elle sera également éliminée, au prix de massacres qui feraient pâlir d’envie les auteurs des crimes de guerre dont l’actualité nous abreuve ! Ce qui nous vaut un final où Cthulhu se réveille dans sa Cité de R’Lyeh, inquiet de ne plus sentir dans ses rêves la présence de Dagon et Hydra. Souhaitons que François Darnaudet reprenne la balle au bond et nous livre de nouvelles aventures de leurs extraordinaires Exterminateurs. Ce serait un bel hommage à la mémoire de celui qui portait des chaussons en forme de pieds d’ours !

mercredi 9 septembre 2026

UN MUST LOVECRAFTIEN

Une reprise collector enrichie du numéro spécial de Métal 1978. Avec le fameux "Necronomicon" de Druillet.

samedi 29 août 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE CERCLE DES AUTEURS LOVECRAFTIENS II

Le Cercle des Auteurs Lovecraftiens se porte manifestement bien puisqu’il sort son second tome (autoédition, 2026), un pavé de plus de 500 pages sous cover rigide. 12 auteurs sont au programme pour une ou plusieurs nouvelles. Évidemment, comme dans toute anthologie collective, les textes sont d’intérêt inégal, mais l’initiative est à encourager. Relevons quelques bonnes pièces. Dans No Man’s Land, David Carlier nous entraîne dans les tranchées de la première guerre mondiale où l’horreur n’est pas allemande mais prend la forme d’un mal indicible venu du fond des temps. La sorcière du Lac Katrine de Laurent Boegler est un récit tout mignon où un jeune veuf épouse une vilaine sorcière qui se transforme en une belle jeune fille. Ils partiront tous les deux couler des jours heureux aux USA où ils rencontreront HPL ! La rivière de Stéphane Lemaire nous présente un jeune garçon qui est seul dans une maison isolée en Alaska et dont les parents ont été happés par une mystérieuse entité cachée dans la rivière. L’autre moi du même auteur nous montre une photo dont le personnage principal, sur la place d’un village, ne cesse de se rapprocher à chaque visualisation, jusqu’à devenir l’auteur d’un carnage épouvantable. Et ce n’est pas agréable de se reconnaître dans le personnage principal de la photo ! Citons aussi Pachi-Ban de Kisijuu où il ne fait pas bon d’être prisonnier d’un jeu vidéo rétro. Les écueils de l’Eire est un excellent texte de Stéphane Desroches qui met en scène un archéologue recherchant dans un coin perdu de la côte d’Irlande du Nord une cité sous-marine antédiluvienne. Inutile de préciser que le Mal est dans les parages. Et puis un coup de cœur à Il y a quelque chose de Denis Cazalas qui nous entraîne sur les pistes sulfureuses du mystère de Rennes-le-Château. L’examen du livre maudit conduira un chercheur à explorer un réseau souterrain où se terre une entité qu’il vaudrait mieux éviter ! C’est du reste le second récit de fiction que je lis, assurant la jonction entre Lovecraft et l’affaire castelrennaise (cf L’Intrus de Jean-Christophe Maquet, éd Henri, 2003).

mardi 25 août 2026

WHAT THE MOON BRINGS, Lovecraft & Nicolae Rasmussen

 

WHAT THE MOON BRINGS de Lovecraft & Nicolae Rasmussen est une superbe BD éditée par Bloody Gore Comix (2026). Sur 340 pages grand format, l'illustrateur qui se fait appeler NMAAR explore les produits des rêves de l'Ermite de Providence (Hypnos, Ulthar, Sarnath, Nyarlathotep, Azathoth..). Une jeune femme nue, avec un curieux cache-sexe en forme de foulard rouge, nous accompagne tout au long de cette symphonie onirique. C'est fou ce que Lovecraft peut inspirer à de jeunes artistes qui ne sont pas intoxiqués que par les seules tentacules cthulhuiennes ! (55 $ CAN)

LOVECRAFT VU PAR TOMÀS HIJO

 



Belle découverte que ces romans graphiques de Tomàs Hijo, publiés chez "Minotauro Ilustrados". On y trouve La Sombra Sobre Innsmouth (le Cauchemar d'Innsmouth, 2023), El Morador de las Tinieblas (Celui qui chuchotait dans les Ténèbres, 2024) et Dagòn y otros Relatos (Dagon et autres textes, 2026). C'est en espagnol, mais les très nombreuses illustrations permettent de s'immerger facilement dans les nouvelles. Les albums sont grand format, couverture cartonnée, au prix de 22 € et disponibles sur Amazon.

 

samedi 22 août 2026

LE CATALOGUE DES LIVRES IMAGINAIRES

 

Ces livres n’existent pas — leur catalogue vient pourtant de remporter un vrai prix

Des ouvrages perdus, abandonnés avant d’être achevés, ou purement inventés par Borges, Lovecraft et d’autres écrivains : Reid Byers leur a donné une existence matérielle, puis un catalogue. Oak Knoll Press vient de recevoir pour ce dernier un Leab Award de l’ACRL. Une récompense très officielle pour une bibliographie qui travaille, avec un sérieux imperturbable, sur l’impossible.

Publié le :

21/08/2026 à 07:00

Nicolas Gary


ActuaLitté

Les bibliophiles connaissent la rareté. Reid Byers a choisi sa forme définitive : le livre absent. Le 13 août, l’American Library Association a dévoilé les Leab Awards 2026, décernés par l’Association of College and Research Libraries (ACRL), l’une de ses divisions. Dans la catégorie imprimée « Excellence in Description », Oak Knoll Press est récompensé pour Imaginary Books : Lost, Unfinished, and Fictive Works Found Only in Other Books, de Reid Byers.

Pas tout à fait un Goncourt du néant, donc. Les Katharine Kyes Leab and Daniel J. Leab American Book Prices Current Exhibition Catalog Awards distinguent des dispositifs éditoriaux accompagnant des présentations de documents issus de bibliothèques, d’archives et de collections spéciales. Après une interruption de 2022 à 2025, le programme a été relancé avec de nouveaux critères. Et, pour la première fois en 2026, le choix des lauréats est passé par un vote des membres de l’ACRL et de sa Rare Books and Manuscripts Section.

Bibliographier ce qui n’est pas là

Le volume primé prolonge Imaginary Books, présenté au Grolier Club de New York du 5 décembre 2024 au 15 février 2025, avant de poursuivre sa route en Californie puis dans le Maine. L’institution new-yorkaise annonçait « environ 100 livres » et pièces associées. Tous sont des simulacres : des objets conçus avec le concours d’imprimeurs, relieurs, artistes et calligraphes pour donner une enveloppe matérielle à des textes qui, pour des raisons très différentes, ne peuvent plus — ou n’ont jamais pu — être posés sur une table.

Trois espèces peuplent cette collection. Les ouvrages perdus ont été écrits, mais aucun exemplaire n’en subsiste ; les projets inachevés sont restés au stade de l’intention ou du chantier ; les titres fictifs, enfin, n’existent que dans un autre récit. Autrement dit : une pièce réputée disparue, un manuscrit abandonné et le Necronomicon de Lovecraft peuvent se retrouver voisins de rayon. Ce qui, dans une bibliothèque ordinaire, poserait quelques problèmes de catalogage.

Le dispositif se garde pourtant de traiter tous ces fantômes de la même façon. Le Grolier Club présente ainsi Love’s Labours Won comme la suite perdue de Love’s Labour’s Lost, de Shakespeare. Plus loin, Reid Byers donne forme à One Must First Endure, ouvrage attribué à Ernest Hemingway : sa notice part de la disparition à Paris, en 1922, des manuscrits que Hadley Hemingway transportait avec elle pour imaginer ce que ce premier roman aurait pu devenir une fois publié.

Voilà tout l’intérêt de l’entreprise : les indices historiques et l’invention ne se confondent pas, mais la fabrication matérielle les installe sur les mêmes étagères.

L’impossible, relié pleine toile

Avec les volumes issus de la fiction, au moins, personne ne risque de réclamer l’original. La notice du Necronomicon attribue au grimoire imaginé par H. P. Lovecraft un auteur, Abdul Al-Hazred, une impression vénitienne chez Gabriel Giolito de Ferrari et Fratelli, et même une date : 1541. Elle précise encore que l’exemplaire présenté serait celui de John Dee. Tout est fabriqué, naturellement — et tout est décrit avec l’application bibliographique qu’exigerait un incunable parfaitement réel.

Même traitement pour The Book of Sand, de Borges, volume sans commencement ni fin, ou The History and Practice of English Magic, ouvrage inventé à l’intérieur de Jonathan Strange & Mr Norrell, de Susanna Clarke. Le jeu ne consiste donc pas simplement à produire de beaux accessoires : chaque faux livre reçoit les signes matériels et bibliographiques qui lui permettraient presque de franchir la frontière de son récit d’origine.

Une ambiguïté très officielle

Le 18 août, ACRL Insider a complété l’annonce du palmarès en donnant la parole à Reid Byers. L’auteur se dit « honoré et ravi », mais reconnaît aussitôt un léger problème : une récompense authentique convient-elle vraiment à des travaux bibliographiques consacrés à l’imaginaire ? Il évoque joliment « l’ambiguïté ontologique du compliment », avant de s’en remettre au vote des membres.

La distinction, elle, n’a rien de fictif. La catégorie salue précisément la qualité descriptive d’un catalogue d’exposition : documentation des pièces, appareil historique, interprétation et contextualisation. Oak Knoll Press obtient donc un prix professionnel parfaitement réel pour avoir publié un ouvrage qui décrit méthodiquement des livres perdus, inachevés ou inventés. Reid Byers peut conserver son doute ontologique : son catalogue figure, lui, noir sur blanc au palmarès 2026.

Crédits : Prospero, Miranda et Ariel, illustration de The Tempest de Shakespeare - artiste inconnu

 

 
 

 

Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com

vendredi 7 août 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : CINQ DÉTOURS VERS L'ABÎME, Jean-François Morlaes


  

Jean-François Morlaes est inépuisable, et il nous donne cette fois Cinq Détours vers l’Abîme (autoédition 2026, toujours sous la marque fantôme de « Hegemonic Entertainment »).

 

 


 

Le recueil s’ouvre sur Das Herz, der Zeit – 1870, mettant en scène Karl Steiner, horloger chargé de réparer la superbe horloge astronomique de Prague qui a de curieux ratés. Il est le descendant de Jakob Steiner qui avait conçu le carillon au XIVe siècle. En démontant l’objet, il tombe sur un petit coffret rempli de pièces métalliques et d’un livret où son aïeul explique que si on les ajoute au montage, elles permettent d’abolir le temps et de créer des ponts entre les époques. Il ne résistera pas à la tentation et insérera lesdits mécanismes lors du remontage de l’horloge. Des phénomènes étranges se produisent alors, et il est capable de franchir les interstices temporels et même de rencontrer Jakob. Las, il perdra conscience en revivant sa naissance alors que les yeux rouges d’un molosse l’observent. Beau clin d’œil aux Chiens de Tindalos !

 


 

Le Cabinet de curiosité du Dr Vandermeer – 1895 nous conduit cette fois à Amsterdam chez un docteur en médecine, professeur à l’université d’Amsterdam. Il collectionne, dans des bocaux, des « ratés biologiques » que la nature produit parfois (fœtus mal formés, organes hypertrophiés..). Il reçoit un jour un gros colis en provenance de la veuve d’un de ses collègues décédé, le Dr Cornelius Van Dijk, qui lui suggérait de poursuivre ses recherches après sa disparition. Le paquet contenait sept bocaux et un livre, L’Anatomie Primordiale du Dr Adriaen de Vries, exerçant la chirurgie à Amsterdam durant les années 1650. Les bocaux renferment des fragments de monstruosités, mi-humaines, mi-marines, qui semblent témoigner d’une régression. Le Dr Vandermeer analyse ses échantillons et découvre des cristaux translucides que le manuscrit qualifie de « pierres dans la chair ». Van Dijk en déduit qu’ils témoignent d’une hérédité remontant bien au-delà de l’humanité. Le professeur fait des rêves étranges et voit son corps se modifier : apparition d’un 6 -ème doigt, entailles dans le cou… Il reçoit alors la visite d’un mystérieux Willem Hoekstra qui lui dit qu’il n’est pas le seul à « se transformer ». Il l’invite à une réunion de ces autres personnes dans les sous-sols de docks délabrés. Au centre de l’espace se trouve un grand bassin qui communique avec la mer. Plusieurs de ses « frères » s’ébattent dans l’eau et attendent la fin de leur transformation pour disparaître dans les profondeurs marines. Vadermeer sait que son tour viendra bientôt. Un bel hommage à nos amis Les Profonds.

 


 

 Un petit retour à Arkham est toujours apprécié. Avec La chèvre-1926, l’auteur met en scène le brillant botaniste Edmund Dole, spécialiste reconnu des mycoses forestières et autres pathologies végétales. L’université de Miskatonic a fait appel à son expertise, suite à une prolifération anormale de champignons noirs dans les bois de Sentinel Hill. Il fait une première visite des lieux, accompagné par un guide local. Le spectacle est affolant, des formations gélatineuses envahissent l’endroit, les arbres évoquent la chair plutôt que le bois, des structures inquiétantes sont dotées de ce qui ressemble à des yeux. Le guide explique au savant que des choses vivaient ici quand le monde était jeune. L’analyse en laboratoire met en évidence des colonies de spores qui bougent et la culture des prélèvements produit des excroissances, ni fongiques ni végétales, mais plutôt animales. Le chercheur exhume de la bibliothèque un vieux manuscrit, Le Sylva Tenebris de Ezekiel Marsh (1692), qui parle d’une entité adorée dans la forêt, Shub Niggurath, la Chèvre Noire des Bois, force de fertilité obscène. Un certain Josiah Walte avait tenté de prononcer un contre-rituel, pour chasser la monstruosité appelée par les cultistes. Edmund Dole fait des recherches dans les registres d’état civil et identifie un descendant de Josiah, Ezra Walte, vivant dans une ferme isolée de Sentinel Hill. Lors de leur rencontre, Erza raconte qu’il est le dernier des veilleurs, entretenant les pierres de scellement, pour éviter que la créature ne revienne. Mais les fissures se multiplient. Le botaniste fait des recherches dans les archives familiales et découvre que son aïeul, qui était de la région, parle dans son journal de « floraison impie » et de la Chèvre Noire, la Mère des Forêts. Il est victime de rêves étranges, et son corps se modifie rapidement, de l’écorce se formant sur sa peau. Il se précipite chez Ezra qui lui apprend qu’une évocation doit avoir lieu là où se trouvent sept pierres levées. Ils se rendent sur place ; la cérémonie a déjà débuté, réunissant plusieurs notabilités d’Arkham. Mais les contre-rituels d’Erza ne sont pas assez puissants, et un tentacule frappe le Professeur. Il tombe en extase en devenant chevreau, appelé à bientôt se repaitre aux mamelles purulentes de sa Mère. 

 


 

Avec Patient 347- 1954, nous restons à Arkham et plus précisément dans le Sanatorium de la ville, en compagnie du jeune Docteur Jonathan Wheeler. Il vient d’être chargé de la surveillance du patient 347 qui souffre d’une étrange phobie, la peur des angles. Il est enfermé dans une cellule en forme de bulle, sans aucun angle. Le contact, par interphone interposé, finira par être établi avec le médecin qui recueillera, progressivement, son histoire. Il était aviateur durant la seconde guerre mondiale et sera abattu par l’armée allemande. Il survivra au crash et se réfugiera dans une grotte pour échapper aux ennemis qui le cherchent. Et il fera dans les entrailles de la terre une curieuse expérience, poursuivi par d ’énormes chiens qui semblent se glisser entre les dimensions, « l’entre temps ». Terrifié, il cherchera une sortie et sera récupéré par les alliés dans la forêt. Sa phobie ne cesse de s’aggraver, d’où son internement au Sanatorium dans une cellule « sans angles » confectionnée spécialement pour lui. Le Dr Wheeler est perturbé par ses récits et commence lui-même à faire d’étranges rêves et à redouter les angles dans son appartement. Un jour, le gardien fermera mal la porte de la cellule, laissant entrevoir des lignes droites. On retrouvera le malade affreusement déchiqueté.  Le praticien sait qu’il a été marqué par les monstres intemporels et qu’il sera leur prochaine victime. Le terme de « Tindalos » n’est pas cité dans la nouvelle, mais on aura aisément reconnu les créatures de F.B. Long !

 

 


 

Ce recueil se termine avec un détour par la science-fiction, sous le titre Europa-2188. Elara Vassiliev commande le vaisseau Pelagius qui a pour mission d’étudier le satellite de Jupiter, Europe, un océan gigantesque recouvert de glace.  Un robot, Triton-3, est largué et commence le forage. De façon curieuse, il transmet des sons qui ressemblent à des pulsations. La commandante fait des rêves étranges où, dans la profondeur de la mer, elle voit sept piliers noirs. Plusieurs membres de son équipage font des songes identiques. Le robot, ayant terminé son forage, plonge dans une eau très claire où il n’y a rien. Mais de façon curieuse, le liquide est de plus en plus chaud au fur et à mesure que l’automate s’enfonce. Sept piliers gigantesques apparaissent à 60 km, organisés en heptagone régulier dont les dimensions obéissent au nombre d’or. Le fond est atteint à 90 km et le sol n’est pas minéral, mais ressemble à la peau d’une créature aux dimensions titanesques, avec des pores gigantesques qui s’agitent. Tout l’équipage est la proie de rêves terrifiants et un tentacule commence à prendre forme. Ordre est donné de faire remonter le robot, mais il sera détruit par la créature monstrueuse. On a réveillé un Dieu ! Le vaisseau tente de fuir alors que les tentacules se multiplient et qu’une énormité fait surface. Elara Vassiliev sait que le vaisseau va être détruit. Ses dernières pensées vont à la créature : « Elle est belle ; j’ai l’absurde satisfaction de mourir en ayant contemplé la plus magnifique des créations de Dieu. » Un très beau texte, peut être un des meilleurs de toute la production de Morlaes que j’ai dévorée.

mardi 4 août 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : QUATRE ÉCHOS DE L'INDICIBLE, Jean-François Morlaes

  


Jean-François Morlaes continue de nous ouvrir les « Miskatonic Archives » avec Quatre Échos de L’Indicible (autoédition 2025, toujours sous la marque fantôme de « Hegemonic Entertainment »).

 

 


 

Avec Le Codex – 1458, nous sommes cette fois dans la Cité des Doges où seize membres de la haute aristocratie vénitienne disparaissent en mai 1458. Marco Convaro, archiviste au Conseil des Dix (tribunal secret et service de renseignements de la République) est chargé de l’enquête. Cela le conduira sur la piste de Giovanni Aldus, relieur réputé, membre du Consortium des Libraires de l’Orient. Il avait été chargé par l’un des disparus, moyennant une rémunération très généreuse, de restaurer un vieux Codex, et ce, en prenant une foultitude de précautions. L’enquêteur ne retrouvera pas la trace de l’artisan.

Mais rencontrera plusieurs personnalités civiles et religieuses à qui il avait parlé de son travail sur le codex. Un manuscrit écrit en langues anciennes, orné de nombreux symboles, et semblant doté d’étranges pouvoirs. Yog-Sothoth y était cité, tout comme étaient évoqués des connaissances antérieures à l’humanité. Poursuivant ses recherches dans les Archives Secrètes du Conseil, Marco découvrira que le Consortium est une société secrète, une conspiration des Paléologues[1], visant à reprendre Byzance, tombée sous la coupe des Ottomans à Constantinople. Le livre, estiment-ils, devrait leur permettre de restaurer l’ordre d’origine. Mais ce qu’il recèle est bien plus puissant que ce qui pourrait concerner la géopolitique humaine, et de nombreuses villes, où se sont rendus les conspirateurs, disparaissent dans des circonstances atroces. Le but des esprits qui jaillissent de l’ouvrage est de transformer la Méditerranée en un chantier cyclopéen où l’humanité n’est plus que le bétail d’intelligences cosmiques indifférentes à nos prières comme à nos souffrances. 

 

 


 

Dans Daedalus – 1925, l’auteur nous emmène sur l’île de Cnossos, sur un chantier de fouilles sous un palais minoen. Un récit d’archéologie fantastique comme on en a lu beaucoup !  Le savant, le Dr Edmund Hartwell, découvre une dalle qui donne accès à toute une série de galeries. On retrouve bien sûr les symboles mystérieux sur les murs et le sentiment oppressant d’une créature maléfique tapie dans l’ombre. Et on fera connaissance avec Yath’Thérhon, le monstrueux taureau primordial, qui avale ses victimes qui tombent en extase et qui semblent continuer à vivre après avoir été ingérées. L’archéologue aura tout loisir de goûter à ces délices ! Et une entrée de plus dans notre Bestiaire Post-Lovecraftien.

 


 

 Avec Sous les glaciers de l’Éternité – 1928, Jean-François Morlaes nous propose un pastiche – assez téléphoné- des Montagnes Hallucinées. Un alpiniste, Klaus Heinrich Brenner, s’attaque seul, malgré les mises en garde de ses guides, à la face la plus difficile du Mont Cervin. Et de tomber dans un ravin dont il ne peut s’extirper. Mais il découvre l’entrée d’un tunnel bleuté dans lequel il s’engouffre et débouche sur une colossale cité enfouie. Architectures non euclidiennes, symboles étranges, bibliothèques insensées…. et le sentiment d’une présence diffuse. Il rencontrera dans un temple gigantesque un géant encore en vie qui se précipite sur lui. Ses hurlements attireront d’autres condisciples, tout aussi affamés que leur maître, et notre alpiniste cherchera désespérément une sortie alors que ses poursuivants se rapprochent.

 


 

Belle surprise que la dernière nouvelle de ce recueil. Avec Midnight at the Hangman’s Oak-1931, nous sommes transportés en Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, en compagnie du sympathique trompettiste Lucius Thibobaux. Lucky, comme l’appellent ses amis, est un musicien noir vit chichement dans sa petite maison créole. Il consulte fréquemment le petit carnet que lui a laissé sa grand-mère avant de mourir. Elle était guérisseuse, et le document est rempli de recettes pour fabriquer maintes médications à partir des simples. Mais il évoque aussi des choses étranges, comme « le sang se réveille parfois », « les anciens chemins », le tout accompagné de formules magiques qu’il interprète comme étant de tradition vaudou (le nom de Yog Sothoth est cité). La vie paisible de Lucky basculera avec l’arrivée d’un nouveau shérif, bien décidé à « casser du nègre ». Le musicien est accusé, à tort, de s’être mal comporté avec une femme blanche et devra s’enfuir pour échapper aux « ratonnades » qui se multiplient. Il se réfugie dans les bayous, au pied de l’arbre-mémoire où sa grand-mère allait évoquer les esprits. Mais la police le retrouve et prépare sa pendaison. Lucky récite de façon quasi-automatique les rituels du carnet qu’il avait enregistrés inconsciemment. Et la nature se déchaîne, d’horribles créatures ailées font irruption, les « Gwo Zwazo », mettant en pièces les forces de l’ordre. Seul survivant du carnage, Lucky voit les entités maudites s’approcher de lui pour terminer leur festin.



[1] Dernière dynastie impériale byzantine.

samedi 1 août 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : TROIS PORTES VERS L'INNOMMABLE, Jean-François Morlaes


  

Avec Trois Portes vers l’Innommable, J.F Morlaes nous livre le premier tome des « Miskatonic Archives. C’est une autoédition (2025) mais qui porte le label de « Hegemonic Entertainement » qui serait un gage de qualité pour l’édition indépendante. Je ne connais pas personnellement (cf note).

 


 

La première nouvelle, Le parfumeur – 1809, met en scène Théophile Guérin, un ex anatomiste qui s’est mis en tête de distiller le rêve. Et de mettre au point un parfum, « l’émanation 13 », avec comme matière première des cervelets prélevés de façon douteuse. Le succès est au rendez-vous et ses cobayes relatent des visions effrayantes, répétant comme en leit-motif « ouvrir la porte ». Il cherche dans des livres sulfureux comme le Kitab -al-Nawm ou le Liver Ivonis le sens à donner à ces rapports incompréhensibles, guidé par un mystérieux Comte de Saint-Germier. Il testera sur lui-même le produit et découvrira que le poison permet d’ouvrir la Porte et de libérer Yog-Sothoth. Le Comte est rejoint par la Comtesse Elisabetha d’Erlette, tous deux membres d’une secte qui cherche désespérément à faire revenir la créature maudite. Les notes du savant fou seront retrouvées en 1928 par le Dr Wilmarth, à l’université de Miskatonic. Celui-ci effectuait en effet des recherches sur la neurologie du sommeil. Le Dr Armitage le mettra sévèrement en garde et lui reprendra le dossier pour l’enfermer dans le fonds spécial de la bibliothèque.

 


 

Dans Le Théâtre des Abîmes-1857, l’auteur met en scène Ezekiel Thorne, directeur d’un théâtre bas de gamme dans le quartier de Whitechapel à Londres. La salle est en décrépitude, les spectacles flirtent avec le romantisme noir de la décadence, joués par des artistes miséreux, mais appréciés par un public clairsemé. L’entreprise croûle sous les dettes et les créanciers se font menaçants. Dans le cadre de la succession de son grand-oncle, Augustus Thorne, conservateur à la section des manuscrits interdits au British Museum, il hérite d’une vieille malle dans laquelle se trouve un manuscrit écrit en langues anciennes et illustré de symboles déroutants. Il se rend compte qu’il s’agit d’une pièce de théâtre, mettant en scène de curieux rituels. Pour relancer son affaire, il décide de monter le spectacle, aidé par un certain Alistair Winthrop, antiquaire et occultiste, ami de son feu parent. Il est d’autant plus sensible à cette aide qu’elle s’accompagne d’un financement substantiel, à titre de mécénat.  Ce bienfaiteur avait du reste accompagné grand-oncle dans les déserts d’Arabie, à la recherche de la cité d’Irem, et découvert des tablettes d’argile mentionnant le Naâb-Kléros. Des phénomènes étranges se dérouleront pendant le montage du spectacle, alors que le Directeur fait des rêves inquiétants. La représentation finale fera salle comble et les créatures du dehors exigeront son sang avant le tomber de rideaux.

 


 

Avec Le Tisseur de R’lyeh – 1920 nous sommes à Glascow, à l’atelier des tisserands Mac Leod. Une profession inscrite dans une longue tradition familiale qui produit, à côté des tissus traditionnels, des étoffes contenant des fils mystérieux, aux étranges propriétés. Ces pièces sont particulièrement recherchées par des occultistes, poètes et autres romantiques. Elles suscitent des rêves extraordinaires, où il est question d’une porte donnant sur des mondes fascinants. Le grand père a disparu et il est déconseillé d’en parler en famille.  Le père, quant à lui, partira un soir et on ne le reverra plus. Le jeune Alasdair prend la succession et poursuit les fabrications familiales, sous l’œil soupçonneux du voisinage. Il trouve les fibres étranges, le matin, sous son oreiller. Il sera contacté par un certain Roderick Mc Tavish qui possède un manoir sur une île déserte des Hébrides. Il l’invite et lui présente un extraordinaire métier à tisser, capable de fabriquer la Porte entre les Mondes et de libérer le grand Cthulhu qui rêve dans la cité de R’lyeh. Méfiant, Alasdair quitte le manoir et s’installe sur l’île de Mull. Mais il ne peut s’empêcher de reprendre le travail sur les fils de rêve, finissant par reconstituer le passage entre les Mondes. La chute se devine aisément !

Trois petites nouvelles qui se lisent agréablement et qui montrent – s’il en était besoin – que le Mythe peut s’inscrire dans de nombreux contextes. Cela dit, Jean-François Morlaes n’utilise que le « grand classique » du canon lovecraftien, à savoir la mise en contact avec les Entités Extérieures, sans trop connaître du reste les motivations exactes des opérateurs. Attendons la suite.

 

Livres :

Sont évoqués le Kital-al-Nawn, le Liver Ivonis, l

 

Créatures

Le Naâb-Kléros, Yog-Sothoth, Cthulhu.

 

Hegemonic Entertainment : marque éditoriale privée aujourd'hui disparue, utilisée par certains auteurs autoédités dans les années 2010-2020 afin de mettre en avant une démarche de qualité. Aucune preuve n'a été retrouvée de l'existence d'un organisme indépendant délivrant ce label.

jeudi 30 juillet 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : A TRAVERS LES SONGES DE LOVECRAFT, Salah Tengour

  


C’est au tour de Salah Tengour de nous surprendre avec A Travers les Songes de Lovecraft (L’Harmattan 2026), un recueil de trois nouvelles joliment écrites.

 

Thassil est un hommage bien troussé aux Contrées du Rêve, se déroulant dans une cité forteresse, industrieuse, polluée, repliée sur elle-même et vivant dans la crainte de l’Étranger. La vie monotone de Thassil sera perturbée par l’irruption d’un jeune poète, Illara, qui séduira progressivement la ville endormie, à la musique de son luth et au récit de ses poèmes qui chantent la beauté et l’amour. Il vient d’une cité merveilleuse, Marath, dont il décrit avec délice les charmes. Il a quitté ce lieu enchanteur pour suivre Randolph Carter à la recherche d’une autre merveille, Kaddath. Mais il abandonnera le rêveur en cours de route, voulant retourner à Marath qui lui manque cruellement. Il ne retrouvera pourtant jamais son chemin. C’est ainsi qu’il arrivera à Thassil. Le charme qui l’avait enveloppé se dissoudra progressivement sous les attaques des corps constitués de la Forteresse, voyant en lui une menace contre l’ordre établi et leurs privilèges. Il sera expulsé et reprendra sa recherche du paradis perdu. Une belle histoire qui est contée à son petit-fils par Assian, qui était à l’époque devenu l’ami d’Illara.

 

La Cité des Hommes au Cœur de Pierre est directement inspirée du Cauchemar d’Innsmouth. Un jeune homme, du nom d’Alakin, est attiré par une étrange cité côtière, Kâth-Naram. Une cité en pleine décrépitude, repoussante de saleté et dont les habitants sont marqués par la dégénérescence et la consanguinité. Pire, leur cœur s’est solidifié et est devenue pierre, un processus leur ôtant toute humanité. Le visiteur se remémore son enfance, ses parents très distants qui refusaient fermement de lui parler du passé familial. Il se souvient de ses incursions discrètes dans le bureau de son père, envahi par des livres occultes dont le Necronomicon. Il a la nostalgie de ses belles années d’études à Cambridge dont il était un bon élève, tout en étant aussi un rêveur impénitent, arpentant les avenues de la merveilleuse Marath et rencontrant de superbes femmes au regard envoûtant. Mais l’appel de Kâth-Naram fut le plus fort et il explore la bourgade, rencontrant des indigènes à la peau cuivrée, descendant de marins qui ont parcouru le globe. Un vieil homme le reconnaîtra et lui parlera de son grand-père qui était des leurs. Cela dit le poison innommable qui suinte de l’endroit cheminera insensiblement dans son corps qui commence à se transformer, au faible rythme d’un cœur en passe de se solidifier. Il ne voudra pas terminer comme le « héros » d’Innsmouth et sortira le pistolet qu’il avait enfoui dans sa valise.

 


 

Le Voile d’Ishtar est une petite perle à la gloire du Rêveur de Providence. Nous sommes dans la magnifique cité de Samra, dirigée par le sage roi Thars Ilam. Il est marié à la jolie Actinia dont il a eu un fils adoré, Aydin. La quiétude de cette ville, qui semble n’être faite pour connaître un bonheur paisible, est un jour troublée par l’entrée d’une troupe de saltimbanques, qui viennent faire commerce de produits exotiques et amuser une population ravie par les nombreux spectacles de rue qu’ils proposent. Sur la place centrale s’exhibe une danseuse d’une beauté sulfureuse qui embrase le sang des spectateurs masculins. Le roi contemple la joyeuse animation de sa ville, à la fois enchanté et angoissé. Une terreur sourde l’envahit, à chaque fois que la danseuse tourne son regard vers lui. N’y tenant plus, il demande à ses gardes d’aller chercher l’artiste et la supplie de se produire pour lui seul. Et le drame éclate à la fin de la prestation ensorcelante. Anakha, tel est son nom, lui reproche d’avoir trahi la déesse Ishtar en épousant une fille des hommes, alors qu’il vient d’Ailleurs. La colère de Yog Sothoth sera terrible et il perd connaissance au son des flûtes d’Azathoth.

Il reprend conscience dans la chambre d’un hôpital psychiatrique de Genève, ne comprenant rien à ce qui lui arrive. Le médecin lui explique qu’on l’a retrouvé amnésique, errant dans une forêt, et qu’on ignore tout de son identité. Le FBI mis dans la boucle finira par découvrir que l’inconnu n’est autre que H.P. Lovecraft, et que la saga du royaume de Samra est le cœur de sa dernière nouvelle, La Danse Sacrée, qui rencontre du reste un gros succès auprès des fans du Maître.