mercredi 23 mars 2022
dimanche 20 mars 2022
LES IMAGINAIRES DU NOUVEAU MONDE, Lauric Guillaud et Georges Bertin
Tout chaud sorti des Presses de l'ODS
« Le « Nouveau Monde » est une création de l’Ancien »,
explique Lauric Guillaud. Cet ouvrage collectif explore la notion de «
nouveau monde », principalement autour des imaginaires américains et à
propos des Amériques. Mais il explore surtout comment les perspectives
actuelles sur le rôle de l’imaginaire dans les désirs d’exploration
viennent l’éclairer – qu’ils soient ou non mis en actes, qu’ils ouvrent,
ou moins, sur des rencontres fécondes. Le rapport de l’imaginaire au
mythe est omniprésent dans cet essai. Plusieurs américanistes apportent
leur regard à cette réflexion : un retour historique sur le basculement
entre exaltation exploratoire, rencontres et violence du choc des
cultures (L. Guillaud) ; une évocation de
l’influence des mythologies
de l’Antiquité occidentale sur l’exploration du Nouveau Monde (J.-P.
Sanchez) ; une riche analyse de l’œuvre théâtrale de Lope de Vega sur
Christophe Colomb (M. Aranda) ; la notion de Paradis comme moteur
imaginaire du Nouveau Monde (R. Tejada) ; un article sur l’art mural
mexicain (A.C. Hornedo Marín) ; un rappel du rôle majeur d’Evita Perón
dans l’imaginaire argentin contemporain (C. Marchand) ; un bref
comparatif avec l’Orient chinois (G. Susong).
Le contexte historique,
qui nourrit l’imaginaire, est déterminant pour tout projet
d’exploration ; comme le souligne Maria Aranda : « La reconquête de
Grenade et la découverte du Nouveau Monde sont les deux moitiés d’un
seul avènement, celui du Christ en terre infidèle. » On aborde aussi
dans ce livre, avec G. Bertin, un imaginaire en retour émanant
d’Amérique au cours du XXe siècle, qui se diffuse et se diffracte comme
dans une vision kaléidoscopique : celui d’un « Nouvel Âge » – comme quoi
espace et temps restent intimement mêlés… Et on montre combien l’idéal
de « nouveau monde » se reflète dans la nostalgie pour le, ou les,
mondes anciens, et comment contemporanéité et traditions se répondent à
chaque fois qu’on les évoque –une leçon à toujours garder à l’esprit.
« Qu’en est-il aujourd’hui du Nouveau Monde et des « nouveaux mondes
» ? » interrogent Lauric Guillaud et Georges Bertin, une question qui
ne doit pas être considérée anodine à l’heure d’un nécessaire
réenchantement du monde et de l’effritement des ethnocentrismes, et à
laquelle j’invite à réfléchir dans la dernière intervention.
samedi 19 mars 2022
LES CHRONIQUES D'EL'BIB : JE SUIS LES TÉNÈBRES, Joseph Denize
La fiction néo-lovecraftienne nous réserve une belle surprise avec Je suis les ténèbres de Joseph Denize (Julliard, 2022). Nous allons partager l’aventure d’un jeune dilettante belge, Kurtz, envoyé en mission « familiale » au Congo, afin -officiellement- de rédiger un mémoire sur la dimension « philanthropique » de la colonisation, mais aussi pour participer au commerce lucratif de l’ivoire. Il est vrai que la première moitié de l’ouvrage, au demeurant fort bien écrit, se traîne en longueur. On se lasse un peu de descendre le fleuve ! Mais c’est en arrivant au camp de base que l’aventure va se mettre en branle, notamment avec la rencontre d’un étrange explorateur dynamique, Moreau, à la recherche d’une peuplade inconnue. Alors que Moreau s’enfonce dans la jungle, Kurtz sympathise avec les habitants d’un village qui le considèrent comme un « vombi » (divinité) et en font leur roi, ce qui nous donne quelques pages truculentes. Puis sur les traces de Moreau, il découvre un nouveau village fort bien tenu, dont les habitants ne sont pas totalement humains, possédant en effet certaines caractéristiques « batraciennes ». De surcroît, le village est recouvert d’une sorte de toile d’araignée blanche, qui semble être une plante, la « virgo », laquelle unit tous les indigènes dans un curieux vortex. Kurtz succombe aux charmes de la beauté de la communauté, Akkâ, avant de retrouver Moreau qui occupe une grande case dans la jungle. Il a baptisé cette race non-humaine les « Profonds » et prépare une communication qui devrait révolutionner nos connaissances en matière d’évolution.
Les choses se termineront mal entre les deux amis, mais ne spolions pas une chute surprenante !
lundi 14 mars 2022
LES CHRONIQUES D'EL'BIB, Arkham Mysteries T1, Nolane & Garcia
Arkham Mysteries, I Le ciel des Grands Anciens, Nolane & Garcia (Soleil 2022). Une belle réalisation qui nous plonge à nouveau dans le Arkham des années 20. Le Pr Armitage, en poste à Harvard, abandonne ses fonctions malgré le veto de sa hiérarchie, pour partir au secours d’un ami disparu en Mongolie, le Pr Tanner. Ce dernier était sur la trace de civilisations non-humaines. Il le retrouvera agonisant dans un temple dédié à une monstruosité, vraisemblablement Lloigor, adorée par le peuple Tcho-Tcho. Jurant de le venger et de poursuivre la recherche de son ami, il plongera dans les méandres des bouges de China Town. La chasse aux indices sera violente ; il risquera sa vie lors d’une cérémonie occulte er découvrira qu’on lui a tatoué dans le dos d’étranges symboles. Ayant perdu son poste à Harvard, il trouvera une chaire à l’Université de Miskatonic à Arkham, prenant la responsabilité du département des « religions et cultes disparus ». Grâce aux livres maudits qu’il peut facilement consulter, mais aussi grâce à l’aide de Skylark, la patronne de « L’Arkham Sentinel » - dont le correspondant à Providence est un certain Lovecraft-, il va se lancer dans une quête ésotérique sanglante, « quelque chose semblant d’être sur le point de … » Il est vrai que les Coldies, créatures mi-humaines, mi-batraciennes, qui hantent la cité de nuit ont de quoi refroidir l’entrain de nos investigateurs.
Les pastiches lovecraftiens sont souvent « téléphonés », mais Nolane a su trouver une accroche originale. Quant au trait de Garcia, il est magnifique. La double page qui représente Arkham sous la neige m’a fait pousser un « ouaou » !
vendredi 11 mars 2022
LES CHRONIQUES D'EL'BIB : HORREUR A ARKHAM, le dernier Rituel, S.A. Sidor
J’ai pris beaucoup de plaisir à lire Horreur à Arkham, Le dernier rituel, S.A. Sidor (404 éditions, 2021). Une fiction néo-lovecraftienne, bien écrite et qui ravira tous ceux qui adorent se balader à Arkham. Alden Oaks, peintre maudit et dilettante devant l’éternel, rentre dans sa bonne ville natale d’Arkham pour assister au mariage de son ami Preston avec son ex, Minnie. Il a découvert, au cours de son périple en Europe d’étranges symboles, et participé à une cérémonie impie en Espagne où il crut reconnaitre le plus grand artiste surréaliste de l’époque, un certain Balthazar. Il finira par s’installer à la « Colonie » d’Arkham, ancien hôtel particulier devenu une sorte de maison des artistes ». Il y retrouvera Nina, ex de Preston, qui mène une enquête pour écrire un livre sur les crimes odieux qui ont défrayé récemment la petite ville. Alden se joint à elle et, ensemble, ils découvriront autour de ces meurtres des éléments laissant penser à des crimes rituels. Je ne spolierai pas la chute, sinon pour dire qu’à l’occasion d’un bal masqué organisé par Balthazar de passage dans la cité, nos deux investigateurs découvriront « d’autres dimensions ».
jeudi 3 mars 2022
mercredi 2 mars 2022
LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LA SEPTIEME EXTINCTION, Alain Delbe
Belle surprise que La Septième Extinction (autoédition 2021) d’Alain Delbe. Ce dernier nous livre en effet un véritable traité d’apocalypse joyeuse sur fond de collapsologie bienveillante. La trame est hélas bien connue : réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles, pollutions en tout genre, capitalisme débridé et sans scrupules…. Bref, l’humanité court à sa perte et elle en est la seule responsable. L’auteur nous invite à réfléchir à cette catastrophe inévitable en compagnie d’un petit garçon du Nord de la France et de sa famille. Et quelle famille, puisqu’elle a trouvé le remède définitif aux maux de l’humanité.
L’inspiration vient du grand-père paternel, Simon, psychanalyste de terrain, mais aussi touche-à-tout, toujours plongé dans ses livres, que ce soient des ouvrages de fiction ou des traités de philosophie. Il développera du reste une vision métaphysique sulfureuse qui fera ultérieurement de lui un théologien réputé : Dieu est bon et il ne peut pas avoir créé une espèce humaine fondamentalement destructrice ; il est à l’origine de l’univers, de la terre et de ses merveilles naturelles ; mais c’est Satan qui a créé l’homme afin de saccager l’œuvre de la Divinité. Simon aimait bien taquiner la plume à l’occasion et rédigea une nouvelle devenue célèbre, Décréation, dans laquelle on voit une humanité mettre fin volontairement à son existence. Publié à l’origine dans une revue confidentielle d’amateurs de science-fiction, ce texte suscita les commentaires amusés de plusieurs lecteurs. C’est ainsi qu’un certain Emmanuel Thibault laissa entendre que les hommes ainsi décréés se retrouvaient dans un monde parallèle dans lequel ils pouvaient poursuivre leurs saccages.
Le grand-père maternel, de son côté, garagiste en son temps, était un passionné de paléontologie et sa philosophie pouvait se résumer ainsi : … n’était-il pas plus heureux quand il n’avait qu’à assommer le bison, cueillir les fraises des bois, s’extasier devant les paysages et convoiter celles de la tribu d’à côté ?
Extrêmement motivé pour mettre fin aux malheurs de l’homme, le père, brillant scientifique, mettra au point le produit miracle : un virus particulièrement contagieux qui empêche toute fécondité. Mais avec des dégâts collatéraux : le mal être des femmes qui aspirent toutes peu ou prou à la maternité. D’où l’intervention de la mère, autre scientifique émérite, qui développera un virus complémentaire : un produit légèrement euphorisant qui met fin au mal être et qui permet de voir la vie toujours du bon côté. La contagion se répandra à une vitesse fulgurante, la terre entière reconnaissant l’aspect positif de ce qui sera appelé « Le Bienfait ». Les deux inventeurs seront du reste nobélisé.
Alain Delbe réussit l’exploit de faire balancer en permanence le lecteur entre une réflexion douloureuse (le saccage de la planète est bien croqué) et un immense éclat de rire. L’humour de l’auteur atteint des sommets lorsqu’on apprend que Mélenchon, après un nouvel échec aux présidentielles de 2027, s’est retiré dans les ordres au monastère de la Grande Chartreuse !
Un ouvrage qui ravira les disciples de l’essayiste Cioran dont le pessimisme métaphysique, évoqué au fil des pages, est à l’évidence la colonne vertébrale du récit.
mardi 1 mars 2022
ADIEU, HENRY LINCOLN
Henry Lincoln (Henry Soskin pour l’état civil) vient de nous quitter alors qu’il allait rentrer dans sa 92e année. Personnage incontournable de « l’affaire de Rennes-le-Château », il s’était épris de la région du Haut Razès au point d’abandonner son Angleterre natale pour s’installer avec l’un de ses deux fils à Montferrand (Rennes-les-Bains).
Comédien et scénariste, Henry Lincoln s’est illustré dans des séries télévisées comme Chapeau Melon et Bottes de Cuir ou Doctor Who dont il a co-écrit trois épisodes. Mais c’est surtout par ses enquêtes historiques qu’il se fera connaître. Lors de vacances dans les Cévennes en 1969, il découvrira L’Or de Rennes de Gérard de Sède, une lecture qui le marquera profondément, au point de proposer à la BBC de mener une enquête sur le « mystère » de l’abbé Saunière. Le prêtre du Razès aurait-il trouvé un trésor ? Il en résultera trois documentaires, le premier diffusé en 1972 (The Lost Treasure of Jerusalem). Le succès de ces reportages conduira le scénariste, avec la collaboration de deux de ses amis (Richard Leigh et Michael Baigent), à publier en 1982 un ouvrage qui fera l’effet d’une « bombe » : The Holy Blood and the Holy Grail (L’Énigme Sacrée) : Bérenger Saunière aurait découvert des documents faisant état d’une descendance du Christ, passant par la dynastie mérovingienne et aboutissant à Rennes-le-Château. Une ligne sacrée protégée par une mystérieuse société secrète, le Prieuré de Sion. Cette thèse développe une « belle histoire » qui aura beaucoup de succès et qui sera reprise par le romancier américain, Dan Brown, avec the Da Vinci Code (2003).
Cela dit, Lincoln découvrira progressivement que les sources qu’il avait utilisées pour ses recherches n’étaient pas très fiables et qu’il avait été, tout comme Gérard de Sède du reste, la victime d’une petite équipe de mystificateurs pilotés par un personnage douteux appelé Pierre Plantard. Il continuera pourtant à chercher la clef du secret du « curé aux milliards », orientant par la suite ses travaux sur la géométrie sacrée.
Henry Lincoln était unanimement apprécié dans notre région. Toujours disponible pour partager avec ses interlocuteurs le résultat de ses recherches, il était souvent à « La Table de l’Abbé » (aujourd’hui « Le Jardin de Marie ») à Rennes-le-Château, avec ses cartes et ses documents. Il organisait régulièrement des visites guidées du village et, en tant que Président de la très sélecte « Sauniere ‘Society », pilotait chaque année des groupes de chercheurs anglo-saxons dans les endroits les plus insolites du Haut Razès.
Nous venons de perdre un érudit passionné et un ami fidèle de la « Colline ». Bon voyage, Henry.
(Publié dans "L'Indépendant du 1er mars 2022)
samedi 26 février 2022
LES CHRONIQUES D'EL'BIB : ORIGINE, Dan Brown
Dan Brown prend le relais de Dos Santos (cf La Formule de Dieu, 2012) et avec Origine (Le livre de Poche, 2017) nous propose de traquer le grand mystère : d’où venons-nous ? où allons-nous ? Un mystère que prétend avoir résolu Edmond Kirsch, ancien élève du symbologiste Robert Langdon ; et qu’il se propose de révéler lors d’une conférence au musée Guggenheim de Bilbao. Compte-tenu du caractère ultra-sensible du sujet, le savant profite de la tenue en Espagne du Parlement des Religions pour rencontrer discrètement à l’abbaye de Montserrat trois hautes autorités religieuses, l’archevêque Valdespino, catholique traditionaliste proche d’un Roi d’Espagne à l’agonie, le rabbin Yehouda Köves, grand philosophe kabbaliste et l’ouléma Syed al-Fadl, un très respecté érudit musulman.
Kirsch invite Langdon à venir participer comme « guest star » à sa présentation et met à sa disposition son assistant Wilson. Une étonnante Intelligence Artificielle mise au point par le chercheur et capable de répondre à pratiquement n’importe quelle question. Ce sera également pour le symbologiste l’occasion de rencontrer Ambra Vidal, la séduisante directrice du musée et qui vient de se fiancer au prince Juliàn lequel va sous peu hériter de la couronne d’Espagne. La conférence, très high tech, vire rapidement au drame, Kirsch étant abattu par balle alors qu’il allait dévoiler ses découvertes en lançant une vidéo. Le coupable est vite repéré, un ancien militaire espagnol à la dérive embrigadé dans la secte de l’Église Palmariste. L’enquête de Langdon épaulé de la conservatrice pour démêler les motivations de cet attentat sera d’autant plus complexe qu’ils apprendront rapidement que Kirsch était victime d’un cancer foudroyant qui ne lui laissait plus que quelques jours à vivre. Elle aura surtout pour but de retrouver la vidéo qu’il s’apprêtait à lancer et la partager comme le souhaitait le savant.
Sans spoiler les méandres de la traque, on découvrira les meurtres du rabbin et de l’ouléma et on s’interrogera sur l’attitude ambiguë de l’archevêque espagnol. Le document tant convoité sera finalement retrouvé à Barcelone où résidait Kirsch et projeté sur les réseaux sociaux pour des centaines de millions de spectateurs.
J’avais peur que Dan Brown ne fasse une élégante pirouette et nous laisse sur notre faim quant à la nature du grand Mystère. Eh bien non, il n’hésite pas à nous présenter cette découverte, au risque de évidemment de décevoir. L’Origine ? Le savant espagnol a modélisé « la boue originelle » et l’a fait vieillir de milliards d’années jusqu’à ce qu’apparaissent les premiers maillons de l’ADN. On est évidemment loin du créationnisme pur et dur, mais il n’y a pas de quoi ébranler les religions. Et au fait, qui a créé cette « boue originelle ? La Fin ? La démonstration est subtile. Kirsch a modélisé l’homme sous forme de rectangles bleus et, le temps défilant, apparaissent aux côtés des bleus des « noirs » qui finissent par se fondre avec les précédents pour ne plus laisser que des figurines sombres. On l’aura compris, le « noir » représente la machine qui va se substituer progressivement à l’homme. Intelligence Artificielle et Transhumanisme ont pris le pouvoir… Mais si l’on part de l’hypothèse contraire à celle du savant matérialiste, à savoir que l’univers obéit à une intentionnalité, alors on rejoint Dos Santos dans Signe de Vie : « la vie peut transcender la biologie et générer une intelligence post biologique dont la motivation n’est rien d’autre, dans le cadre du cycle de l’évolution, que de remplacer le maillon le plus faible de la chaîne. »
Un ouvrage qui force à réfléchir et qui, comme a l’accoutumée chez l’auteur américain, sait nous faire rêver en nous faisant visiter des endroits somptueux ; ici ce sera la Sagrada Familia à Barcelone et le palais de l’Escurial près de Madrid !
dimanche 13 février 2022
LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE MANUSCRIT DE BIRKENAU, Dos Santos
Dos Santos, dans Le Manuscrit de Birkenau, poursuit l’histoire de Levin le magicien et de Francisco Latino, tête brulée portugaise entré dans la SS pour essayer de sauver sa fiancée Tanusha internée à Auschwitz. La description de la vie quotidienne dans le camp est toujours aussi insoutenable, d’autant que l’auteur s’est appuyé sur les lettres et journaux rédigés par les détenus et planqués sous les lattes du plancher des baraquements. Des témoignages poignants, afin que nul n’oublie. J’ai retenu deux passages étonnants dans cet ouvrage
Le premier rend compte du malaise de certains SS obligés de tuer des femmes et des enfants et comprenant mal de quel crime ces prisonniers s’étaient rendus coupables. Une protestation lourdement silencieuse, d’autant que certains avaient plaisir à aller voir jouer et chanter les gamins à la petite école de Hirsh (cf La Bibliothécaire d’Auschwitz, 2021). Cela vaudra une énergique reprise en main des hésitants par l’un des grands chefs du camp : Höss. Il leur administrera un discours très structuré, quasi universitaire, sur la nécessité de protéger la race aryenne et de préparer l’avènement des seigneurs.
L’autre analyse marquante est celle concernant l’ésotérisme, sur lequel Dos Santos insiste avec conviction dans sa postface. Les délires ésotériques sont selon lui une des clefs de compréhension de la Shoah. On voit d’abord un SS rédiger une lettre à l’intention des autorités brésiliennes, pour leur demander de remettre au Reich un crâne de cristal exposé dans un musée de la capitale. Car cet artefact pourra rendre invincible le Reich. On y apprend aussi que pour localiser l’endroit où Mussolini a été fait prisonnier, les responsables nazis avaient fait appel à toute une équipe d’astrologues et de radiesthésistes On y admire encore Nivelli en train de donner un spectacle de magie aux autorités SS et leur délivrer un message éloquent : il a fait ses classes dans un monastère au Tibet où il a eu l’occasion de découvrir les grands mystères de l’univers. Ce dernier a été créé par le choc de blocs de glace (on retrouve les théories d’Horbiger) qui ont donné naissance à la terre. Suite à divers cataclysmes, Thulé a laissé place à l’Atlantide qui s’est disloquée. Les populations aryennes d’origine se sont retrouvées, pour leur majeure partie au Nord de l’Europe, pour les autres en Asie et notamment en Inde. On croirait lire du Willigut !
Le roman se terminera sur la révolte manquée du camp de concentration et une débandade généralisée suite à l’approche des troupes russes. Les SS, sur l’ordre d’Himmler, détruiront avec frénésie les fours crématoires, afin de ne pas laisser trace de leurs crimes. Le dernier chapitre prendra la forme du vrai-faux journal du magicien dans lequel il raconte comment il a été obligé de conduire sa femme et son fils à l’abattoir. Atroce.
samedi 5 février 2022
MYSTERES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI sous la direction de Lauric Guillaud
Disposons-nous des critères irrévocables permettant de discerner le vrai du faux, le réel de l’illusoire ? Les plus récents consensus scientifiques – sur la matière en physique quantique, ou la lumière en physique relativiste – ne paraîtraient-ils pas extravagants aux yeux de nos ancêtres ? N’existe-t-il pas diverses voies d’accès à la réalité ?
Les mystères présentés dans ce volume relèvent d’une anthropologie de l’imaginaire : imaginaires divers d’ordre historique, mythologique, occulte ou surnaturel, science-fictionnel, psychique, apocalyptique, tératologique ou zoologique, technologique ou archaïque – autant d’interrogations relatives à l’énigme du monde, autant de trous noirs du savoir ignorés ou dédaignés par la doxa, autant de récits hérétiques qui brouillent l’ordre établi du Logos. Loin du scepticisme dogmatique des institutions scientifiques établies et de la crédulité mythomaniaque, les thèmes retenus (de l’Atlantide à la cryptozoologie, en passant par le Graal ou les Ovnis) seront traités ici sans parti pris. Ils nécessiteront avant tout un esprit d’ouverture car, contrairement aux idées reçues, la frontière est parfois mince entre discours rationnels et délirants, entre croyances scientifiques et croyances mythico-religieuses. Sans parler des phénomènes qui se plaisent à brouiller les frontières entre l’humain et le non-humain, la vie et la mort, entre le visible et l’invisible. Sans oublier les énigmes ou pseudo-énigmes qui ne cessent d’alimenter les complotismes les plus corrosifs.
Ce recueil, enrichi par des chercheurs issus d’horizons divers (Georges Bertin, Philippe Marlin, Patrice Bernard), vise à encourager « l’exploration aventurière aux confins du savoir » (J.-M. Brohm), à élargir l’horizon de prospection des chercheurs et à comprendre l’universalité anthropologique des mythes et descroyances. Tentons de dépasser les limites incertaines et de penser l’impensable.
En vente sur la boutique de l'ODS et chez Amazon
LES CHRONIQUES D'EL'BIB : L'INCONNU DE PEMMARC'H, François Lange
Dire que j’adore les polars bretonnants de François Lange ne serait qu’une lourde répétition. Son cinquième opus de aventures de François Le Roy, L’Inconnu de Penmarc’h (Palémon, 2021, préface de Gilles Servat), ne fera que conforter mon opinion. Notre policier de Quimper est cette fois confronté à une affaire diplomatiquement très sensible : une goélette anglaise s’est échouée près des côtes de Penmarc’h, à bord de laquelle se trouvaient trois individus qui ont mystérieusement disparu. L’un d’entre eux était un agent secret britannique, chargé de remettre de la part de la Reine des documents hautement confidentiels aux autorités impériales françaises : les termes d’un accord pour placer à la tête du Mexique un proche de Napoléon III. L’enquête sera rondement menée, impliquant notamment les moines d’un couvent proches des milieux conservateurs dévoués à la cause de l’Autriche. On y rencontrera également Abel Louarn, un sympathique solitaire vivant dans une cahutte adossée à la falaise, et qui récupère les débris rejetés par la mer pour aménager son « palais », mais aussi pour en faire commerce. Car ce personnage a besoin d’argent pour… acheter des livres. On partagera aussi avec notre enquêteur la convivialité de l’auberge « Le Marsouin Boiteux » de Kérity devenue le QG du policier le temps de sa mission. Un magnifique prétexte pour goûter, comme à l’accoutumée, aux spécialités locales : jarret laqué au miel, omelette au lard, saucisse aux choux, mais aussi chez des amis voisins le congre rôti aux petits légumes et les filets de veau parfumés aux lardons. On attend la suite des aventures de Fañch et on espère que sa libido finira par se libérer, comme on peut le supposer en lisant les dernières lignes du roman : qu’il est bon de retrouver Bérengère, une vieille copine !
Et puis encore un petit truc : si vous aimez la Bretagne, prenez pour lire l’ouvrage une carte d’état-major ou, à défaut, ce brave Google Map. Vous pourrez suivre les méandres des pérégrinations de Le Roy au pays des Bigoudens, et la promenade est passionnante.
