Chez le Bibliothécaire

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vendredi 10 août 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : UNE ETUDE EN ROUGE, Conan Doyle





Une étude en rouge (1887, A Study in Scarlet ; 2005, Omnibus). Ce roman est une petite perle. Bien sûr parce que c’est la première aventure de Sherlock Holmes dans laquelle les personnages se mettent en place. Watson rentre à Londres, cassé par la guerre en Afghanistan, sans le sou en poche. Il recherche une colocation pour partager les frais d’hébergement et par un ami rencontre SH qui lui aussi ne roule pas sur l’or. Ainsi commence l’aventure de Baker Street. Dès le départ, le détective, imbu de sa personne, fait montre d’une  prétention horripilante, contraignant Watson à faire souvent le gros dos.
Mais l’intérêt est dans l’affaire qui nous est proposée. Un américain est assassiné dans une maison abandonnée de Londres. Son assistant quant à lui est retrouvé mort dans une pension de famille. Grâce à ses dons d’observation hors du commun, et au grand dam des deux policiers – Lestrade et Gerson – chargés l’affaire, SH va remonter une piste incroyable qui nous amènera au cœur de l’Utah, à l’époque des premiers Mormons. Et de découvrir une histoire d’amour doublée d’une jalousie féroce qui se soldera, plusieurs dizaines d’années plus tard, par les meures londoniens.
Bien joué Conan Doyle !

PAPY LEGUYADER VA BIENTÔT CAUSER


dimanche 5 août 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE LIVRE DU VENIN





Belle surprise que Le Livre du Venin dû aux plumes finlandaises de Panu Petteri Höglund et Albert Kivinen (Onslaught Press 2016). Ce recueil nous prouve que la fiction lovecraftienne n’a pas toujours la consistance d’un plat de nouilles réchauffées et peut apporter une fraîcheur originale. La force de ces fictions est en effet de nous faire plonger dans les vieilles traditions irlandaises ou finnoises et d’y mettre en évidence, avec érudition, la trace des Grands Anciens. On y découvrira Le Livre du Venin, « An Chuitilíocht », qui serait à l’origine du Necronomicon, un livre qui a cependant la particularité de s’adapter au lecteur dont il épouse la langue ! On arpentera les rues de Ikaalinen, sorte d’Innsmouth finnoise, avec son île maudite de Ruutinkari où sévissait le vieux Rolkuwén suspecté de sorcellerie. L’enquête menée par le narrateur en compagnie d’un universitaire versé dans le folklore et l’occultisme les mettra sur la piste de sombres rituels d’invocation de Tsathoggua. Le recueil se termine par une petite perle « Paappana ou la musique d’Erkki Santanen », hommage comme on l’aura deviné au cher Erich Zann. On y voit un jeune musicien sombrer dans la folie et disparaître. Ses amis découvriront, dans le sous-sol de l’entrepôt où son groupe se produisait un rideau bleu, ouvrant sur l’infini.

Un extrait du Livre du Venin

Cuitiliù est l’ainé des Grands Anciens, et même s’il est mort, ce n’est pas d’une mort permanente qui l’empêcherait de se lever à nouveau, et Il reviendra lorsque les antiques étoiles seront à la bonne place.
Étudiez la surface de l’eau, Lecteur, et ne croyez pas que l’humanité puisse avoir connaissance des êtres et des monstres qui vivent en dessous, dans ce monde humide et froid. En vérité, depuis l’aube des temps sur la surface de la terre, des tribus ont lutté pour survivre, là, en bas, des tribus dont seuls les plus vieux des pécheurs ont vaguement entendu parler, en des termes dont ils ne se souviennent pas bien, et c’est mieux ainsi pour la paix de leur âme.
Quand on rentre dans une de ces cités, on voit les maisons les plus éloignées tout près de soi, et on reconnaît à peine les plus proches, aussi petites qu’elles puissent vous sembler, et quand on tend la main, on pense être à l’intérieur alors qu’on est à l’extérieur, et la lumière elle-même se plie et se tord…

samedi 4 août 2018

LA CEINTURE EMPOISONNÉE, Conan Doyle






Nous retrouvons, dans La Ceinture Empoisonnée (The Poison Belt, 1913 ; Robert Laffont, 1989), les quatre compères du Monde Perdu, convoqués dans la maison de campagne de Challenger avec pour mission d’apporter une bouteille d’oxygène. Un terrible poison, détecté par le savant, est en train d’envahir « l’éther » et est en passe de détruire toute forme de vie. Nos amis se calfeutrent dans une pièce et grâce à l’oxygène, arrivent à retarder l’échéance finale. Miracle, l’air redeviendra rapidement à son état normal, mais la population est décimée. Que vont faire de leurs vies les quatre survivants de la planète ? C’est alors que le second miracle se produira, Le Grand Réveil. Outre de nombreux dégâts matériels, l’humanité souffrira surtout d’un « missing time » de près d’une journée. Le récit se terminera par une leçon de morale qui n’est pas sans évoquer L’Ultime Convergence de Jocelin Morisson : il faut être gentil, respecter la vie, ne pas détruire la planète….
On l’aura compris, ce n’est pas la meilleure fiction de Conan Doyle. Le thème est aujourd’hui éculé, repris par de nombreux romans de SF bien plus fringants. Quant à la saveur d’eau de rose, elle est rapidement insupportable !

LE MONDE PERDU, Conan Doyle






Le Monde Perdu (The Lost World, 1912 ; Robert Laffont, 1989). Il est toujours bon de revenir aux sources et de dévorer les aventures du Pr. Challenger au premier degré. Le personnage est truculent, caractériel, imbu de sa science, mais possède un cœur gros comme un ballon de rugby ! Et il prouvera sa fantastique découverte, face à un savant obtus – Summerlee -, un journaliste en mal d’exploit pour conquérir le cœur de sa belle – Edward Malone –, et un Lord aventureux - John Roxton-. On accompagnera les quatre compères dans un périple amazonien pour retrouver le plateau repéré lors d’une précédente expédition par Challenger, plateau où continueraient à vivre des créatures préhistoriques. Le cinéma s’est emparé de cette œuvre devenue légendaire dont le déroulement est archi connu. Mais il est agréable de retrouver la plume de Conan Doyle, à la fois pleine d’humour et truffée de précisions scientifiques. Une aventure comme je les aime qui se développe à une époque où la terre renfermait encore quelques (rares) régions inexplorées.
Il y a encore assez d'eaux vierges sur Le continent africain pour abreuver à satiété Les rêves des aventuriers et "les espoirs les plus fous des naturalistes. Gageons que le jour où, au cours d'une séance de l'académie des Sciences, un nouveau professeur Challenger pourra faire jaillir d'une boite un des dragons de cauchemar qui s'y dissimulent toujours, sa communication fera date dans les annales de la zoologie." (Bernard Heuvelmans).

MA VIE AVENTUREUSE, CONAN DOYLE




Memories and Adventures (1924, Ma vie aventureuse, Terre de Brume, 2003).  Une autobiographie qui se termine en 1906, après sa seconde défaite aux élections législatives. Cet ouvrage a été tellement « exploité » par les biographes de l’auteur qu’on a l’impression de l’avoir déjà lu. Je retiendrai de cette lecture :
° la grande modestie de Conan Doyle qui se considère comme ayant été un élève moyen, un médecin qui ne parvint pas à se faire une clientèle et un écrivain qui dû longtemps sucer sa plume ! Il a fallu que sa mère le pousse pour accepter d’être anobli en 1902, événement sur lequel il glisse discrètement.
° sa passion pour l’aventure, que ce soit ses expéditions maritimes comme médecin, sa visite au front du Soudan ou sa participation à la guerre des Boers. On sent le personnage palpiter, faire preuve d’ingéniosité pour améliorer le maniement des armes et se dévouer sans limite pour soigner les malades. Il poursuivra du reste son implication militaire, après la clôture de ce récit, durant la première Grande Guerre.
° son tourment sur fond d’angoisse pour les choses spirituelles. Il rejettera la tradition catholique dans laquelle il a été élevé pour se déclarer agnostique. Mais un agnosticisme qui le conduira à rechercher en permanence ce qu’il y a au-delà et devenir un spirite convaincu. 

LE PRINCE DE CARCOSA SUR YOU TUBE


samedi 7 juillet 2018

UN INÉDIT DE JEAN-CHARLES PICHON


Un recueil de souvenirs intimistes, très agréable à lire.

GERALD MESSADIÉ, RIP


Gérarld Messadié nous a quitté. Un grand Monsieur qui nous a fait rêver. On se souvient de Jésus, l'homme qui devint Dieu.
Ici avec Fabienne La Louve et Étienne.

Un hommage lui sera rendu à Charleville-Mézières :

Dans deux semaines... C'est à Gérald Messadié - paix à son âme - que je dédierai cette double conférence organisée autour de Rimbaud, avec comme invités Yann Frémy, universitaire rimbaldien, et Guillaume Meurice & Olvera Cosme, respectivement auteur-humoriste-chroniqueur sur France Inter, et poète. La Société des Écrivains Ardennais et le Musée Rimbaud sont donc heureux de vous inviter le 21 juillet 2018 à 16h à la Librairie Rimbaud (dédicaces), puis à 18h au Musée Rimbaud (l'Auberge verte) pour une double conférence.
 

mercredi 4 juillet 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : SHERLOCK HOLMES ET LES OMBRES DE SHADWELL, James Lovegrove





J’adore les pastiches holmésiens ; j’adore les récits néo-lovecraftiens. Et les crossover entre les deux genres sont une de mes friandises préférées. Aussi Sherlock Holmes et les Ombres de Shadwell de James Lovegrove (Bragelone 2018) a-t-il à priori tout pour plaire, d’autant plus que l’objet, avec sa tranche dorée, est magnifique. Mais cela commence mal, avec une histoire emberlificotée de manuscrit reçu par l’auteur, qui est d’une branche éloignée de la famille Lovecraft, avec pour instruction de le mettre dans un coffre après lecture et de l’oublier. Un artifice qui n’était pas vraiment nécessaire.
Le récit est celui du Dr Watson qui raconte la vérité sur sa rencontre avec Holmes et qui nous explique que tout ce qu’il a écrit par la suite n’est que de la poudre aux yeux pour dissimuler l’atroce vérité : les Grands Anciens sont de retour et réclament leur dû.
Récrire le Mythe Holmésien à la lumière du Mythe de Cthulhu est un exercice audacieux, mais périlleux. Et l’auteur n’arrive pas à convaincre, car les ficelles sont grosses et donnent à l’ensemble un caractère très téléphoné. On démarre avec d’étranges meurtres dans le quartier de Shadwell, les victimes étant retrouvées dans un état de maigreur squelettique, comme complétement « vidées ». Holmes découvre l’existence des Grands Anciens après avoir absorbé une drogue proposée par un chinois des plus louches alors que Watson se souvient d’avoir visité un temple de l’horreur lors de sa campagne militaire en Afghanistan. Et de se livrer à des recherches érudites dans le Département des Livres Réservés du British Museum. Las, l’ouvrage convoité, le Necronomicon, a été dérobé au grand dam de la bibliothécaire. La fiche de consultation indique que le dernier lecteur est un certain Moriarty. Le reste s’enchaîne sans surprise : Moriarty a conclu un pacte avec Ceux du Dehors dont il doit assurer la nourriture. Holmes, son frère Mycroft, Watson et un inspecteur de police seront les prochaines proies. Et on a droit à une interminable scène de bagarres dans un souterrain sous une église de Shadwell où, bien sûr, la créature émergera du lac enfoui. De façon curieusement hérétique, le monstre écailleux aux nombreux tentacules n’est pas Cthulhu mais Nyarlathotep. Ouf, Moriarty sera vaincu, on ne s’en doutait pas…
Deux autres ouvrages sont annoncés pour poursuivre la réécriture de la saga holmésienne. Espérons que l’auteur fera montre de plus d’originalité !

mardi 3 juillet 2018

CONAN DOYLE CONTRE SHERLOCK HOLMES, Emmanuel Le Bret




Emmanuel Le Bret, avec Conan Doyle contre Sherlock Holmes (éditions du Moment, 2012), nous donne un excellent aperçu de la vie de Conan Doyle, véritable roman en elle-même. Né en 1859 d’une famille modeste à Édimbourg, il connaitra une enfance de « pauvreté épanouie ». Il fera ses classes chez les jésuites, avant de rejeter la religion chrétienne et se réclamer de l’agnosticisme. Et sa personnalité va se développer en un certain nombre de sous-ensembles qui se recoupent souvent mais gardent toujours une couleur d’autonomie. On trouve le Doyle médecin, un peu malgré lui, mais dont la pratique lui permettra de faire deux expéditions lointaines, au Groenland puis en Afrique comme médecin naval. On croise le Conan Doyle patriote, défendant la guerre des Boers, dénonçant les atrocités commises au Congo et s’engageant dans la première Guerre Mondiale comme « Chroniqueur Officiel de la Grande Bretagne ». On sourit à l’évocation de l’écrivain amoureux d’une jeune fille alors qu’il était marié ; ses relations avec l’élue de son cœur resteront platoniques jusqu’au décès de son épouse légitime. On apprécie encore le Conan Doyle redresseurs de torts, s’impliquant directement dans plusieurs « erreurs judiciaires » pour sauver les victimes d’une justice aveugle, comme dans les affaires Eladji (chantage à « l’abattage de bétail ») ou Slater (agression d’une personne âgée).
Mais c’est surtout le passionné d’écriture qui donne son unicité au personnage. On pense immédiatement à Sherlock Holmes avec 4 romans et 56 nouvelles publiées entre 1887 et 1930. Cette œuvre lui apportera la gloire, même s’il la considérait comme secondaire, voire alimentaire. Il tentera de se défaire de son héros devenu trop envahissant en le faisant mourir dans les chutes de Reichenbach, mais devra le ressusciter suite au tollé de protestations de toute l’Angleterre ; une affaire qui remontera du reste au Parlement ! Car Conan Doyle avait beaucoup d’autres cordes à son arc. Ses romans d’aventures passeront également le cercle de la postérité, comme les exploits du Professeur Challenger dans le cycle du Monde Perdu. Une sorte d’Indiana Jones au background scientifique qui sera porté à l’écran du vivant de l’auteur. Citons également Le Gouffre Maracot, récit d’un autre savant sur les traces de l’Atlantide. Mais c’est le roman historique qui avait la faveur de Conan Doyle. On lui doit de nombreux récits aujourd’hui oubliés comme un cycle « napoléonien » en quatre romans.
On ne serait pas complet sans évoquer l’implication de Conan Dolyle dans le spiritualisme. Malgré son agnosticisme et son grand scepticisme, l’écrivain était torturé par les choses de l’esprit, au point de s’adonner au spiritisme de Léon Denis. Peut-être parce qu’il avait été profondément affecté par de nombreux décès familiaux (épouse, enfants, jeune frère, tous foudroyé par la pneumonie). Il écrira beaucoup sur le sujet et fera du Pr Challenger un adepte du monde des esprits. On lui doit également une contribution sur les « fées de Cottingley » et plus généralement sur l’existence du « Petit Peuple ».

SHERLOCK à Néris-les-Bains


samedi 23 juin 2018

LECTURES CROISÉES D'UN IMAGINAIRE DU TEMPS DANS INCOHERISM

Lectures croisées d’un imaginaire du temps

Lectures croisées d’un imaginaire du temps. Essai d’anthropologie historique comparée sous la direction de Georges Bertin. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.
www.oeildusphinx.com
Cet ouvrage collectif  offre un très beau sommaire au lecteur passionné par la recherche sur l’imaginaire : Pour une herméneutique du temps de Georges Bertin – Le calendrier celtique de Paul Verdier – Carnaval ou le Temps à  l’envers de Georges Bertin – Banvou, histoire d’un nom au Pays des Grandes merveilles par Claude Letellier – Le temps des Indo-européens de Bernard Sergent – Imaginaire et histoire cyclique par Lauric Guillaud.

Couv Imaginaire

Afin d’explorer les mythes en leur multiples dimensions et d’en retirer connaissances et expériences, Georges Bertin propose la mise en œuvre d’une herméneutique du temps. En s’appuyant sur les travaux de personnalités fort diverses comme Henri Laborit, Jean Borela ou Gilbert Durand, c’est une véritable pédagogie du mythe que recherche Georges Bertin :
« Celle-ci est à la fois :
– instituante, en fixant les mythes dans une tradition, un terroir, un topos particulier, ce qui entraîne une limitation de leur sens,
– spéculative dans la mesure où le Mythe doit rester intelligible aux groupes sociaux concernés, puisqu’il permet de poser à son sujet la question de l’être, il est facteur de communication et Marcel Mauss nous enseignait jadis qu’on ne peut communier et communiquer entre hommes que par symboles.
– intégrative, car il ne devient efficace qu’intégré à soi-même et nous amène à édifier notre corps spirituel en même temps que nous l’accomplissons selon sa vérité profonde. L’herméneutique l’actualise comme il nous actualise. »
Carnaval est un thème idéal pour Georges Bertin en raison de sa proximité, de son intimité même, avec l’imaginaire. A la fois intervalle et célébration, Carnaval est indissociable de Pâques et du Carême. Le fou, le charivari, les veillées mascarades et cavalcades, la mise à mort du roi, l’enterrement de Carnaval évoquent la dimension dionysiaque de cette fête dont la fonction sociétale fut de première importance, notamment aux 15e  et 16e siècles :
« La contre-culture qui éclot à cette époque, indique Georges Bertin, y gagne en même temps que, au sens propre, ses lettres de noblesse, une audience et une reconnaissance publique. Le réalisme et la provocation de l’Art Roman, le monstrueux présent dans toutes les églises sont là pour en témoigner, au même titre que l’exaltation du bas corporel, de la laideur et du grotesque dans les images d’une fête populaire laissant issir tout ce qui avait trait au bas ventre.
De fait toutes les tendances régressives, les plaisirs et défenses d’ordinaire contenus pouvaient se donner libre cours dans le Carnaval.
La licence extraordinaire que l’on pouvait constater dans les manifestations de la fête des Fous, du Carnaval était en effet profondément ambiguë : contestation de l’ordre établi, libération du paraître et du discours en même temps que récupération, exutoire, et au bout du compte confortement de l’ordre social. »
Et Georges Bertin d’avertir avec force et raison :
« Que disparaisse Carnaval de nos pays aseptisés, de nos systèmes culturels où déjà règnent en maîtresses absolues téléparticipation mentale, société du spectaculaire et imageries virtuelles, et le souffle froid de la mort sociale se ferait bientôt sentir, présageant sans doute inévitablement le retour de dieux beaucoup plus violents.
Entre le multiple et l’un, entre le temps des origines et celui de la nécessité, tant que vit la fête carnavalesque vit encore sans doute notre liberté. »
Les différentes contributions rassemblées dans ce livre relèvent de cette anthropologie de l’imaginaire que Gilbert Durant a promu, discipline qu’il y a urgence à reconnaître comme des plus essentielles à l’humanité.

jeudi 21 juin 2018

VOUS AVEZ DIT CONTRE-CULTURE ?



J’ai baigné, dès le début de mon aventure intellectuelle, dans la contre-culture, même si je n’aime pas cette expression. Il est vrai que ce mouvement est né contre la culture dominante, qualifiée de bourgeoise et de capitaliste. Mais ce « contre » a été rapidement dépassé pour laisser place à « de marge », « différente », « à côté ». Et du reste, plusieurs des « vedettes » de la contre-cultue on rejoint les rangs de la « culture tout court », leurs talents leur ayant donné droit de cité aux côtés des plus grands. Il suffit de se promener au Mo’Ma à New York pour voir la place qui est réservée à Andy Wharhol. Je ne parle pas de Bob Dylan qui a reçu un prix Nobel.
De nombreuses zones restent à explorer dans cet « à côté », comme les angry young men anglais qui ont précédé la beat génération. Il s’agissait d’ouvrir les portes et de laisser les jeunes artistes respirer pour s’épanouir. Cette période a été romancée avec talent par Colin Wilson dans Soho à la dérive et théorisée dans The Outsider. Ce besoin d’ouvrir les portes est fondamental et il a été magnifiquement illustré par Le Matin des Magiciens de Pauwels et Bergier et l’aventure de la revue Planète. On n’a pas fini de mesurer l’impact de ce mouvement sur la pensée et la littérature contemporaine. Il ne faut pas non plus négliger l’aventure du « fandom » comme véhicule extraordinaire d’exploration des marges. Ces publications d’amateurs, souvent mal ficelées, ont permis de regrouper des passionnés solitaires autour de leurs thèmes de prédilection. Les fanzines de l’imaginaire des années 70/80 ont notamment amené à faire « péter les barrières » et de révéler de nouveaux talents qui se retrouveront plus tard dans des collections grand public. Ce phénomène a existé de tout temps. Il suffit de retracer la carrière de Lovecraft pour voir comment la presse amateur a forgé sa personnalité en lui donnant de premiers débouchés .

Le livre de Jean Rouzaud, Contre-culture (Nova, 2018) est un livre jubilatoire, qui se lit à petites gorgées. Auteur phare du mouvement punk avec Ze Craignos, il nous propose aujourd’hui un dictionnaire qui plongera le lecteur dans un univers halluciné à la rencontre d’écrivains, de peintres, de cinéastes, de musiciens et de groupes qui ont tous franchi un jour la « frontière ». La contre-culture, selon wikipédia, est un terme utilisé pour caractériser l'explosion des mouvements contestataires de la jeunesse du monde libre envers la domination culturelle de la bourgeoisie. Il s'agit de courants nés dans les années 1960 aux États-Unis (culture hippie notamment) et qui éclosent après Mai 68 en France. La contre-culture fut représentée par des organes de presse comme le magazine Actuel (première et deuxième époque), le quotidien Libération (première époque), la librairie Parallèles, le Novamag et les Éditions Alternatives, les premières radios libres, les labels de musique indépendants, etc.
Jean Rouzaud reste fidèle aux figures historiques du mouvement, évoquant la Beat Generation, le sulfureux Kenneth Anger, Bob Dylan, William Burroughs, Bunuel, Led Zeppelin, Nico, Andy Wharhol et bien d’autres icônes des années 60 et 70. Mais il brasse beaucoup plus large, faisant entrer dans sa galaxie déjantée Baudelaire, Alain Bashung, Michel Houellelbeck ou Marcel Duchamp. Et j’ai la modestie d’avouer avoir découvert dans cette mine nombre d’artistes qui m’étaient jusqu’alors inconnus.
Je regretterai cependant que le livre ne s’ouvre pas sur une préface dans laquelle l’auteur donnerait sa vision de la contre-culture. Il est vrai que le matériau brut qu’il nous propose parle de lui même : nous sommes dans les terres enivrantes de « l’hors normes ».