samedi 26 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : ORIGINE, Dan Brown


 

 

Dan Brown prend le relais de Dos Santos (cf La Formule de Dieu, 2012) et avec Origine (Le livre de Poche, 2017) nous propose de traquer le grand mystère : d’où venons-nous ? où allons-nous ? Un mystère que prétend avoir résolu Edmond Kirsch, ancien élève du symbologiste Robert Langdon ; et qu’il se propose de révéler lors d’une conférence au musée Guggenheim de Bilbao. Compte-tenu du caractère ultra-sensible du sujet, le savant profite de la tenue en Espagne du Parlement des Religions pour rencontrer discrètement à l’abbaye de Montserrat trois hautes autorités religieuses, l’archevêque Valdespino, catholique traditionaliste proche d’un Roi d’Espagne à l’agonie, le rabbin Yehouda Köves, grand philosophe kabbaliste et l’ouléma Syed al-Fadl, un très respecté érudit musulman.

Kirsch invite Langdon à venir participer comme « guest star » à sa présentation et met à sa disposition son assistant Wilson. Une étonnante Intelligence Artificielle mise au point par le chercheur et capable de répondre à pratiquement n’importe quelle question. Ce sera également pour le symbologiste l’occasion de rencontrer Ambra Vidal, la séduisante directrice du musée et qui vient de se fiancer au prince Juliàn lequel va sous peu hériter de la couronne d’Espagne. La conférence, très high tech, vire rapidement au drame, Kirsch étant abattu par balle alors qu’il allait dévoiler ses découvertes en lançant une vidéo. Le coupable est vite repéré, un ancien militaire espagnol à la dérive embrigadé dans la secte de l’Église Palmariste. L’enquête de Langdon épaulé de la conservatrice pour démêler les motivations de cet attentat sera d’autant plus complexe qu’ils apprendront rapidement que Kirsch était victime d’un cancer foudroyant qui ne lui laissait plus que quelques jours à vivre. Elle aura surtout pour but de retrouver la vidéo qu’il s’apprêtait à lancer et la partager comme le souhaitait le savant.

Sans spoiler les méandres de la traque, on découvrira les meurtres du rabbin et de l’ouléma et on s’interrogera sur l’attitude ambiguë de l’archevêque espagnol. Le document tant convoité sera finalement retrouvé à Barcelone où résidait Kirsch et projeté sur les réseaux sociaux pour des centaines de millions de spectateurs.

J’avais peur que Dan Brown ne fasse une élégante pirouette et nous laisse sur notre faim quant à la nature du grand Mystère. Eh bien non, il n’hésite pas à nous présenter cette découverte, au risque de évidemment de décevoir. L’Origine ? Le savant espagnol a modélisé « la boue originelle » et l’a fait vieillir de milliards d’années jusqu’à ce qu’apparaissent les premiers maillons de l’ADN. On est évidemment loin du créationnisme pur et dur, mais il n’y a pas de quoi ébranler les religions. Et au fait, qui a créé cette « boue originelle ? La Fin ? La démonstration est subtile. Kirsch a modélisé l’homme sous forme de rectangles bleus et, le temps défilant, apparaissent aux côtés des bleus des « noirs » qui finissent par se fondre avec les précédents pour ne plus laisser que des figurines sombres. On l’aura compris, le « noir » représente la machine qui va se substituer progressivement à l’homme. Intelligence Artificielle et Transhumanisme ont pris le pouvoir… Mais si l’on part de l’hypothèse contraire à celle du savant matérialiste, à savoir que l’univers obéit à une intentionnalité, alors on rejoint Dos Santos dans Signe de Vie : « la vie peut transcender la biologie et générer une intelligence post biologique dont la motivation n’est rien d’autre, dans le cadre du cycle de l’évolution, que de remplacer le maillon le plus faible de la chaîne. »

Un ouvrage qui force à réfléchir et qui, comme a l’accoutumée chez l’auteur américain, sait nous faire rêver en nous faisant visiter des endroits somptueux ; ici ce sera la Sagrada Familia à Barcelone et le palais de l’Escurial près de Madrid !


dimanche 13 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE MANUSCRIT DE BIRKENAU, Dos Santos


 

 

Dos Santos, dans Le Manuscrit de Birkenau, poursuit l’histoire de Levin le magicien et de Francisco Latino, tête brulée portugaise entré dans la SS pour essayer de sauver sa fiancée Tanusha internée à Auschwitz. La description de la vie quotidienne dans le camp est toujours aussi insoutenable, d’autant que l’auteur s’est appuyé sur les lettres et journaux rédigés par les détenus et planqués sous les lattes du plancher des baraquements. Des témoignages poignants, afin que nul n’oublie. J’ai retenu deux passages étonnants dans cet ouvrage

Le premier rend compte du malaise de certains SS obligés de tuer des femmes et des enfants et comprenant mal de quel crime ces prisonniers s’étaient rendus coupables. Une protestation lourdement silencieuse, d’autant que certains avaient plaisir à aller voir jouer et chanter les gamins à la petite école de Hirsh (cf La Bibliothécaire d’Auschwitz, 2021). Cela vaudra une énergique reprise en main des hésitants par l’un des grands chefs du camp : Höss. Il leur administrera un discours très structuré, quasi universitaire, sur la nécessité de protéger la race aryenne et de préparer l’avènement des seigneurs.

L’autre analyse marquante est celle concernant l’ésotérisme, sur lequel Dos Santos insiste avec conviction dans sa postface. Les délires ésotériques sont selon lui une des clefs de compréhension de la Shoah. On voit d’abord un SS rédiger une lettre à l’intention des autorités brésiliennes, pour leur demander de remettre au Reich un crâne de cristal exposé dans un musée de la capitale. Car cet artefact pourra rendre invincible le Reich. On y apprend aussi que pour localiser l’endroit où Mussolini a été fait prisonnier, les responsables nazis avaient fait appel à toute une équipe d’astrologues et de radiesthésistes On y admire encore Nivelli en train de donner un spectacle de magie aux autorités SS et leur délivrer un message éloquent : il a fait ses classes dans un monastère au Tibet où il a eu l’occasion de découvrir les grands mystères de l’univers. Ce dernier a été créé par le choc de blocs de glace (on retrouve les théories d’Horbiger) qui ont donné naissance à la terre. Suite à divers cataclysmes, Thulé a laissé place à l’Atlantide qui s’est disloquée. Les populations aryennes d’origine se sont retrouvées, pour leur majeure partie au Nord de l’Europe, pour les autres en Asie et notamment en Inde. On croirait lire du Willigut !

Le roman se terminera sur la révolte manquée du camp de concentration et une débandade généralisée suite à l’approche des troupes russes. Les SS, sur l’ordre d’Himmler, détruiront avec frénésie les fours crématoires, afin de ne pas laisser trace de leurs crimes. Le dernier chapitre prendra la forme du vrai-faux journal du magicien dans lequel il raconte comment il a été obligé de conduire sa femme et son fils à l’abattoir. Atroce.

 


samedi 5 février 2022

MYSTERES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI sous la direction de Lauric Guillaud

 


 

Disposons-nous des critères irrévocables permettant de discerner le vrai du faux, le réel de l’illusoire ? Les plus récents consensus scientifiques – sur la matière en physique quantique, ou la lumière en physique relativiste – ne paraîtraient-ils pas extravagants aux yeux de nos ancêtres ? N’existe-t-il pas diverses voies d’accès à la réalité ?

Les mystères présentés dans ce volume relèvent d’une anthropologie de l’imaginaire : imaginaires divers d’ordre historique, mythologique, occulte ou surnaturel, science-fictionnel, psychique, apocalyptique, tératologique ou zoologique, technologique ou archaïque – autant d’interrogations relatives à l’énigme du monde, autant de trous noirs du savoir ignorés ou dédaignés par la doxa, autant de récits hérétiques qui brouillent l’ordre établi du Logos. Loin du scepticisme dogmatique des institutions scientifiques établies et de la crédulité mythomaniaque, les thèmes retenus (de l’Atlantide à la cryptozoologie, en passant par le Graal ou les Ovnis) seront traités ici sans parti pris. Ils nécessiteront avant tout un esprit d’ouverture car, contrairement aux idées reçues, la frontière est parfois mince entre discours rationnels et délirants, entre croyances scientifiques et croyances mythico-religieuses. Sans parler des phénomènes qui se plaisent à brouiller les frontières entre l’humain et le non-humain, la vie et la mort, entre le visible et l’invisible. Sans oublier les énigmes ou pseudo-énigmes qui ne cessent d’alimenter les complotismes les plus corrosifs.

Ce recueil, enrichi par des chercheurs issus d’horizons divers (Georges Bertin, Philippe Marlin, Patrice Bernard), vise à encourager « l’exploration aventurière aux confins du savoir » (J.-M. Brohm), à élargir l’horizon de prospection des chercheurs et à comprendre l’universalité anthropologique des mythes et descroyances. Tentons de dépasser les limites incertaines et de penser l’impensable.

 

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LES CHRONIQUES D'EL'BIB : L'INCONNU DE PEMMARC'H, François Lange


 

Dire que j’adore les polars bretonnants de François Lange ne serait qu’une lourde répétition. Son cinquième opus de aventures de François Le Roy, L’Inconnu de Penmarc’h (Palémon, 2021, préface de Gilles Servat), ne fera que conforter mon opinion. Notre policier de Quimper est cette fois confronté à une affaire diplomatiquement très sensible : une goélette anglaise s’est échouée près des côtes de Penmarc’h, à bord de laquelle se trouvaient trois individus qui ont mystérieusement disparu. L’un d’entre eux était un agent secret britannique, chargé de remettre de la part de la Reine des documents hautement confidentiels aux autorités impériales françaises : les termes d’un accord pour placer à la tête du Mexique un proche de Napoléon III. L’enquête sera rondement menée, impliquant notamment les moines d’un couvent proches des milieux conservateurs dévoués à la cause de l’Autriche. On y rencontrera également Abel Louarn, un sympathique solitaire vivant dans une cahutte adossée à la falaise, et qui récupère les débris rejetés par la mer pour aménager son « palais », mais aussi pour en faire commerce. Car ce personnage a besoin d’argent pour… acheter des livres. On partagera aussi avec notre enquêteur la convivialité de l’auberge « Le Marsouin Boiteux » de Kérity devenue le QG du policier le temps de sa mission. Un magnifique prétexte pour goûter, comme à l’accoutumée, aux spécialités locales : jarret laqué au miel, omelette au lard, saucisse aux choux, mais aussi chez des amis voisins le congre rôti aux petits légumes et les filets de veau parfumés aux lardons. On attend la suite des aventures de Fañch et on espère que sa libido finira par se libérer, comme on peut le supposer en lisant les dernières lignes du roman : qu’il est bon de retrouver Bérengère, une vieille copine !

Et puis encore un petit truc : si vous aimez la Bretagne, prenez pour lire l’ouvrage une carte d’état-major ou, à défaut, ce brave Google Map. Vous pourrez suivre les méandres des pérégrinations de Le Roy au pays des Bigoudens, et la promenade est passionnante.

jeudi 3 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LES DERNIERS MYSTERES DE LOVECRAFT, Christian Doumergue

 


Avec Les Derniers Mystères de Lovecraft (L’Opportun, 2022), Christian Doumergue nous propose une véritable recherche sur ce qu’il est convenu d’appeler « le matérialisme ésotérique » du Maître de Providence. L’auteur s’appuie solidement sur les fondamentaux bien connus de l’auteur américain (matérialisme, athéisme, indifférentisme, cosmicisme), mais en s’interrogeant sur la place prise par l’ésotérisme dans son œuvre. Un travail fouillé sur ce sujet avait déjà été effectué par l’universitaire John L. Steadman, H.P. Lovecraft ad the Magical Tradition (Weiser books) en 2015. Doumergue adopte une démarche similaire et commence par l’étude du contexte ésotérique de l’époque susceptible d’avoir inspiré le Prince Noir. Une analyse bien articulée nous est proposée sur la Société Théosophique, tant il est vrai que beaucoup de thèmes de Blavatsky se retrouvent chez notre écrivain : races pré-humaine, continents disparus, livres mystérieux comme Les Stances de Dzyan. Mais c’est sur le sujet du « réservoir astral » que s’attarde le plus notre chercheur : il existerait une sorte de continuum dans lequel se retrouveraient les éléments de notre passé et de notre futur et que certains esprits « éveillés » pourraient visiter. Ce sont les légendaires « archives akashiques », mais aussi les fameux archétypes popularisés par C.G. Jung. On flirte aussi avec la noétique devenue très à la mode dans certains secteurs de la recherche sur la conscience. L’auteur de Providence, en compagnie de E.T. Price, développera cette théorie dans A travers les Portes de la Clef d’Argent (1932), évoquant, sous prétexte des voyages astraux de Randolph Carter, la théorie de « l’archétype universel » (on n’est pas loin du « Grand Architecte de l’Univers » !).

Et c’est par le canal du rêve que l’essayiste va préciser sa recherche. Il est vrai que Lovecraft a été particulièrement clair sur le sujet : Je me suis souvent demandé si la majeure partie des hommes ne prend jamais le temps de réfléchir à la signification formidable de certains rêves, et du monde obscur auquel ils appartiennent. Sans doute nos visions nocturnes ne sont-elles, pour la plupart, qu’un faible et imaginaire reflet de ce qui nous est arrivé à l’état de veille (n’en déplaise à Freud avec son symbolisme puéril) ; néanmoins, il en est d’autres dont le caractère irréel ne permet aucune interprétation banale, dont l’effet impressionnant et un peu inquiétant suggère la possibilité de brefs aperçus d’une sphère d’existence mentale tout aussi importante que la vie physique, et pourtant séparée d’elle par une barrière presque infranchissable. (Par-delà le Mur du Sommeil, 1919). L’analyse de l’œuvre de Lovecraft par le biais du rêve est bien menée, et il est vrai qu’il y a dans les relations faites par l’auteur de ses « incursions », on trouve beaucoup de choses qui n’ont rien à voir avec le recyclage banal d’événements vécus par le sujet. De là à se demander s’il n’avait pas accès, peut-être inconsciemment aux terres situées derrière le Miroir. Doumergue, étudiant l’influence du peintre Roerich sur le Prince Noir, cite cette curieuse correspondance envoyée juste avant sa mort (James Morton, mars 1937) : Il y a quelque chose dans sa façon de traiter la perspective et l’atmosphère qui a mes yeux suggère l’existence d’autres dimensions, de formes étrangères d’existence – ou du moins de passages y conduisant. Ces fantastiques pierres sculptées dans les déserts des hautes terres dépeuplées ! Ces lignes de sinistres cimes déchiquetées, presque vivantes, par-dessus tous ces étranges édifices cubiques accrochés à des pentes escarpées et couronnant ces sommets interdits, pointus comme des aiguilles ! »

Et notre chercheur, continuant à dévider la pelote, s’interroge sur l’importance de l’antiquité romaine dans la thématique de Lovecraft. Ses références à ce passé sont nombreuses, précises et reflètent une passion viscérale au point que l’auteur s’assimile volontiers à un guerrier de l’époque. Le prétexte est tout trouvé chez Doumergue pour évoquer – avec prudence – l’hypothèse d’une réincarnation ! L’essayiste en revanche ne cherchera pas à nous faire croire à l’existence du Necronomicon et tordra le cou à une influence supposée de Crowley par le biais de Sonia Greene. Ouf !

Un bon travail auquel il manque peut-être une analyse fouillée de La Maison de la Sorcière, la physique quantique et de façon plus générale « les Mathématiques de l’Impossible » étant aussi des vecteurs importants pour l’accès à d’Autres Dimensions.

mercredi 2 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE REGNE DES ILLUMINATI, Giacometti & Ravenne

 


Giacometti et Ravenne surfent sur la vague de la conspiration avec Le Règne des Illuminati (Fleuve Noir, 2014) av. On retrouve leur mécanique d’écriture préférée : chapitres très courts (il est parfois difficile de rentrer dans l’action), bascule temporelle permanente (entre la période révolutionnaire et aujourd’hui) et des personnages délicieusement ambigus : il a l’air gentil, mais c’est un méchant, encore que. ! La traque aux Illuminati se déroule donc à la fois sous le régime de la terreur et de nos jours, dans le milieu huppé des super-milliardaires. Ce qui me frappe toujours, dans ce type d’aventure, c’est le problème des tenants du mal. Mais que cherchent-ils exactement, surtout quand ils sont immensément riches et dotés de pouvoirs puissants ? Jean-Pierre Monteils, dans Les Magiciens du Crépuscule (Arqa 2020), s’est interrogé avec pertinence sur le sujet.

Bon, un Marcas de croisière avec le débriefing nécessaire (non, les Illuminati n’existent pas) et le petit clin d’œil habituel des auteurs aux copains. Cette fois c’est de TCF Alain Lacot qui est croqué. Éditeur, poète et grande gueule, on le voit courir pour préparer le Salon du Livre Maçonnique de l’IMI !