vendredi 17 juillet 2020

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LES CHIENS DE TINDALOS, Frank Belknap Long






Bonne idée que de reprendre les nouvelles lovecraftiennes de Frank Belknap Long en un seul volume, même si la plupart des textes sont bien connus des amateurs. L’ouvrage porte le titre de de la nouvelle culte, Les Chiens de Tindalos (Mnémos, 2020). L’ensemble est solide et montre, s’il en était besoin, que l’auteur est l’un de ceux de « la bande » à avoir le mieux cerné le concept d’horreur cosmique.

Les Mangeuses d’espace (The Space Eaters, Frank Belknap Long, Weird Tales, 1928). Un pur produit du “Circle”, mettant en scène les deux amis, Frank et Howard. L’écrivain cherche à fixer l’horreur cosmique sur le papier mais n’y parvient guère jusqu’à ce que pénètre chez les deux amis Henry West qui leur raconte une histoire invraisemblable. Il a été poursuivi dans la forêt par une créature innommable qui lui a « balancé » ce qui semble être un morceau de cervelle. Et le brave Henry de montrer sur sa tempe un trou cylindrique profond, tout en hurlant « qu’elle veut lui prendre le cerveau ». S’ensuivra une course poursuite dans les bois pour localiser la créature qui les traquera jusqu’à à la maison au prix de la vie de Frank et de Henry. Un texte assez faible - pourquoi la créature disparaît-elle après (elle a trop mangé de cervelle ?) - au sujet duquel Lovecraft protestera avec gourmandise, n’aimant pas être le personnage d’une fiction !
Pour l’anecdote, cette nouvelle s’ouvre sur une citation du Necronomicon traduit par John Dee. Lovecraft reprendra cette pseudo-paternité dans son histoire du livre maudit.

La croix n’a rien d’un simple objet. Elle protège celui dont le cœur
Est pur, et elle est souvent apparue dans l’air au-dessus de nos sabbats,
Jetant le trouble sur les pouvoirs des Ténèbres et les faisant fuir.

Pour les amateurs, ce recueil de Mnémos contient également en fin de volume une autre citation du Necronomicon, non sourcée, avec la simple indication suivante : « F.B.L qui refuse de révéler de quelle manière ces quelques lignes sont entrées en sa possession ».

Il serait illusoire de penser que les puissances capables des pires malfaisances ne nous apparaissent que sous la forme de familiers répugnants, ou d’autres démons de même nature. Ce n’est pas le cas. Ces petits démons visibles ne sont que les émanations que les vastes amas de destruction ont laissé dans Leur sillage – des peaux mortes, voire même d’infimes particules maudites, qui se sont collées à ces êtres comme des sangsues sur un immense Léviathan mort, issu des profondeurs, et qui a ravagé une centaine de cités côtières avant de plonger à sa perte avec un millier de harpons frémissants vrillés dans la chair.
Sur ces pouvoirs hors norme, la mort n’a pas de prise, et les harpons lancés infligent, au mieux, des blessures superficielles qui se soignent rapidement. Je l’ai déjà dit, et je le répéterai jusqu’à ce que mes frères humains acceptent ce que j’ai appris sur le tard comme étant la vérité : un maître des arts magiques qui voudrait se confronter à ce qui a été, et qui sera toujours, ne devra s’en prendre qu’à lui-même et désespérer, s’il confond une victoire éphémère avec celle qu’il ne pourra jamais espérer remporter de manière permanente.


Les Chiens de Tindalos de Frank Belknap Long (The Hounds of Tindalos, 1929). J’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour cette nouvelle du « circle » dans lquelle FBL montre qu’il a bien intégré le process de l’horreur cosmique lovecraftienne. Chalmers est un érudit en sciences occultes qui jongle en permanence entre les travaux du Dr John Dee et ceux d’Einstein. Et qui s’est mis entête de remonter le temps grâce à une redoutable drogue asiatique. Ce qu’il va faire sous la surveillance de son ami qui n’arrive pas à l’en empêcher. Et de plonger dans un maelstrom où il revoit toute l’histoire humaine. Et delà de l’homme, il pénètre dans des géométries improbables et inquiétantes où son terrés les chiens de Tindalos.  Ce sont des créatures de l’origine des temps, faites pour récupérer le mal originel. La chute est un peu téléphonée et ces sympathiques bestioles viendront faire la fête à l’importun Chalmers.

L’Horreur venue des Collines de Frank Belknap Long (1929, in Weird Tales 1931) est une production assez remarquable du « Lovecraft Circle ». Ce n’est pas une révision à proprement parler, mais un produit d’inspiration qui va jusqu’à incorporer et poursuivre un rêve de Lovecraft (cf Le peuple ancien, 1927). Tous les ingrédients du mythe sont réunis et donnent naissance à une nouvelle créature diabolique, Chaugnar Faugn.
La thématique est assez classique ; nous la retrouverons dans Surgi du fond des siècles (1933, une révision pour Hazel Heald) : un musée qui reçoit une statue maudite. Le héros est ici Algernon Harris, jeune et brillant conservateur du département d’archéologie au Manhattan Museum of Fine Arts, et digne successeur à ce poste de feu Halpin Chalmers (cf Les Chiens de Tindalos). L’un de ses collaborateurs, Clark Ulman, lui rapporte d’Asie une créature monstrueuse, sorte d’éléphant avec des tentacules et des palmes, en lui demandant de le détruire après examen car il en a été la victime. Et de suivre le récit d’une traque archéologique mouvementée au terme de laquelle le gardien du temple où est adoré Chaugnar accepte de lui remettre la statue pour l’amener en Amérique, à condition de la nourrir. Ce que la sympathique bestiole fera de sa propre initiative en vidant l’archéologue de son sang. On apprend du reste en aparté que Chaugnar est un grand voyageur et qu’il a déjà séjourné dans les Pyrénées. Ulman va décéder alors que plusieurs meurtres atroces sont commis dans le musée. Le dossier d’investigation sera pris en charge par le Dr Henry Imbert, une haute autorité américaine en matière d’ethnologie et son ami, Roger Little, détective psychique. Très versé dans l’étude des mythes, mais aussi fin connaisseur de la physique quantique, ce dernier embraye immédiatement lorsque Harris lui résume l’affaire ; ce Chaugnar n’est pas un inconnu et lui rappelle un étrange rêve qu’il avait fait ; cela se passait dans les Pyrénées sous l’occupation romaine où un peuple très ancien se livrait à de sinistres rituels dans la région de Pomelo. Little a par ailleurs mis au point une machine spatio-temporelle, capable de voyager dans les quatre dimensions. Celle-ci sera utilisée pour traquer Chaugnar qui s’est échappé du musée afin de le renvoyer dans d’autres contrées.
Ce mini-roman se termine par un débriefing en compagnie de Little qui explique (clin d’œil à Lovecraft, cf Les Montagnes Hallucinées) avoir été en présence d’une créature bien matérielle, venant d’autres dimensions, mais sans aucune connotation divine.

Les Mangeurs de Cerveaux (The Brain Eaters, 1932, première traduction) nous fait partager un voyage maritime avec le professeur Stephen Williamson. La mer est agitée par de mystérieuses créatures et le vaisseau croise une embarcation dont les passagers sont morts, l’un d’entre eux étant de surcroît décapité. L’enquête menée par le savant l’amène à la conclusion que des monstruosités du dehors sont friandes de cerveaux humains, et notamment ceux de personnes possédant une grande intelligence. Un piège leur sera tendu sur le pont du navire, et Williamson ne sera sauvé in extremis que par l’intervention du capitaine qui avait compris que le bateau s’était engagé dans une dimension maléfique qu’il fallait quitter de toute urgence. Le savant sort de cette aventure ravi, car il a pu récolter suffisamment de matière première pour rédiger son étude sur les Créatures du Dehors.

Avec L’Envahisseur des Profondeurs (The Malignant Invaders, 1932, première traduction), l’auteur nous fait retrouver le professeur Williamson, auteur de Le Monde Souterrain : un essai sur ses étranges habitants. Il sort d’une conférence où il a cherché à développer une théorie révolutionnaire : J’ai la conviction que nous sommes cernés par des forces qui nous veulent le plus grand mal et que nous deviendrions fous si nous pouvions apercevoir les êtres qui se terrent et creusent leur chemin dans le sol, sous nos pieds. Mais force est d’admettre qu’il a fait un bide et qu’il a dû écourter sa conférence sous les huées du public. Il se réfugie au bord de la plage pour méditer sur son échec, reprenant sa démonstration en détail sans lui trouver de faille. Absorbé par ses pensées, il ne remarque pas les petites boules gélatineuses qui remuent sur le sable. Des tentacules en jailliront et l’entraîneront dans les profondeurs. Un quidam observera la scène et reviendra avec un ami pour mener l’enquête. Le même phénomène se reproduira et les deux compères ne s’en sortiront que de justesse.

Sombre éveil (Dark Awakening, (1980, in « Livre Noir », Pocket 1991) est un petit texte attachant, mettant en scène un jeune citadin venu se reposer dans une pension de famille, sur la côte de Nouvelle-Angleterre. Il sympathise avec sa voisine au restaurant, une jeune veuve avec ses deux enfants. Lors d’une promenade au bord de la plage, le petit garçon s’échappe et tombe dans un trou d’eau caché entre les rochers. Il réussira à le ramener à la surface et constate qu’il serre dans sa main un objet qu’il lui est difficile d’extirper. Il s’agit d’une « médaille » représentant un abominable être marin. Il la prendra à son tour et se précipitera vers l’océan en tenant des propos difficilement compréhensibles, sur le thème « je vais les rejoindre ». Ce sont les deux enfants qui le sauveront. Il apprendra de retour à la pension de famille qu’une secte ésotérique était passée là quelques semaines auparavant et se réunissait près du trou d’eau.
Le récit dénote de la prose habituelle de F.B.L. et laisse place à une tendre idylle qui semble naître entre le voyageur et la jeune veuve. On a le sentiment de lire un bref résumé de ce qui aurait pu être une nouvelle consistante, donnant plus d’épaisseur aux personnages et les lançant dans une aventure intéressante à la recherche de la secte mystérieuse.

Il faudra 55 années pour que F.B.L se décide à reprendre la plume pour donner une suite à sa nouvelle culte. Le passage vers l’éternité (Gateway to Forever, 1984, première traduction) met en scène Thomas Granville qui vit seul dans un manoir, suite au décès de sa femme, et mène des recherches dans le domaine de l’expansion de la conscience. La solitude lui pèse et il se rend un soir dans un « bar à rencontres » où il va faire la connaissance d’une jeune femme, ravissante et mystérieuse. Le courant passe entre les deux et chacun se raconte, permettant à Thomas d’apprendre que la jeune femme et son oncle travaillent sur le même sujet. L’oncle est momentanément absent et elle l’invite à visiter la demeure familiale, située dans un quartier décrépi, mais richement décoré… et particulièrement bien approvisionné en drogues de toutes sortes. Un immense tableau attire son attention et semble l’hypnotiser. Dans un décor de désert dans lequel il pénètre, il retrouve l’oncle poursuivi…. par les chiens de Tindalos.

Outre l’extrait du Necronomicon déjà cité, l’ouvrage se termine par quelques poèmes dans grand intérêt sauf celui, touchant, dédié à Lovecraft.

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