LE NECRONOMICON DE PRICE
Je serais tenté de placer ce troisième volume
dans une catégorie particulière : celle des tentatives de donner une existence
éditoriale au plus célèbre des livres imaginaires de Lovecraft.
Mais il y a une difficulté fondamentale.
Lovecraft a précisément construit le prestige du Necronomicon en ne le
rédigeant jamais. Il en a inventé l'auteur, Abdul Alhazred, l'histoire
éditoriale, les traductions, les exemplaires conservés dans certaines bibliothèques,
et quelques citations. Le reste appartient à l'imagination du lecteur.
Par conséquent, une compilation intitulée
Necronomicon se heurte à un paradoxe : plus elle révèle le contenu du livre,
plus elle risque d'affaiblir le mystère qui faisait sa puissance littéraire.
1. D'abord, une précision bibliographique importante
The Necronomicon: Selected Stories and Essays
Concerning the Blasphemous Tome of the Mad Arab
Direction : Robert M. Price
Première édition : 1996
Édition revue et augmentée : 2002
Collection : Call of Cthulhu Fiction, n° 6034
ISBN : 978-1-56882-162-7
Il s'agit donc d'une réédition augmentée, et non
d'une création entièrement nouvelle de 2002. Le volume est présenté comme un
ensemble de récits, de versions fictives du Necronomicon et de deux études
critiques. Les notices bibliographiques consultées divergent sur la pagination,
aussi je préfère ne pas en donner une sans avoir vérifié l'exemplaire.
Et voici une différence capitale avec The Book of
Eibon : Price ne prétend pas véritablement reconstituer un Necronomicon
définitif. Il rassemble plusieurs manières de l'imaginer.
2. Ce que contient réellement le volume
Le recueil présente notamment des récits anciens
de la tradition pulp, des tentatives de rédaction du livre fictif et des
analyses de sa place dans l'univers lovecraftien.
Parmi les contributions remarquables, on trouve :
- Manly Wade Wellman, avec The Terrible
Parchment (1937), qui montre comment un écrit associé au Necronomicon peut
devenir lui-même une source de terreur.
- Robert A. W. Lowndes, avec The Settler's
Wall (1942), autre exemple de prolongement de la mythologie des livres
interdits.
- Lin Carter, avec ses reconstructions de
textes attribués à Abdul Alhazred.
- Robert M. Price, dont les études interrogent
le statut littéraire et les origines du Necronomicon.
Le volume reprend également le célèbre Sussex
Manuscript, tentative de donner une forme textuelle au grimoire imaginaire.
À mes yeux, l'intérêt principal de cette
sélection n'est donc pas de nous révéler ce que contient le Necronomicon, mais
de montrer comment plusieurs générations d'écrivains ont tenté de répondre à
cette question.
3. Ce que j'apprécie chez Robert M. Price
Price possède une qualité que je trouve précieuse
: il connaît remarquablement bien la littérature du Mythe et ses ramifications.
Son expérience de chercheur en études religieuses
lui permet également d'aborder les textes fictifs comme des constructions
possédant une histoire, des traditions d'attribution et des variantes.
Dans cette perspective, le Necronomicon peut être
étudié comme une sorte de texte pseudépigraphe imaginaire.
Lovecraft lui a donné une biographie
bibliographique : auteur supposé, titre arabe originel (Al-Azif), traductions,
éditions perdues, exemplaires rares et interdictions. Ses successeurs ont
ajouté de nouveaux fragments et des traditions parfois contradictoires.
Ce qui m'intéresse particulièrement chez Price,
c'est qu'il permet de voir se former une tradition littéraire autour d'un texte
absent.
Nous sommes ici très proches de notre réflexion
sur les livres impossibles de Borges, mais avec une différence : le livre de
Lovecraft possède une histoire fictive remarquablement précise, tandis que son
contenu reste indéterminé.
4. Mes réserves : Lin Carter et l'excès de mythologie
Je retrouve cependant dans ce recueil les limites
que nous avons relevées à propos du Livre d'Eibon.
Les textes de Lin Carter témoignent d'une
véritable passion pour Lovecraft. Mais ils souffrent parfois d'une tendance à
multiplier les noms de divinités, les invocations, les correspondances et les
références internes.
Cette accumulation peut devenir mécanique.
Une recension du recueil souligne d'ailleurs son
caractère très éclectique et juge certains récits pulp vieillis, tout en
critiquant la prose archaïsante des textes de Carter.
Il y a là une difficulté esthétique profonde.
Chez Lovecraft, une allusion à un passage du
Necronomicon suffit souvent à suggérer une réalité immense, située hors de
portée de l'intelligence humaine.
Chez certains continuateurs, cette réalité
devient un catalogue de puissances surnaturelles.
Le mystère cosmique se transforme alors en
mythologie organisée.
Et c'est précisément ce qui me gêne dans une
partie des prolongements du Mythe.
5. Une distinction essentielle : anthologie ou faux grimoire ?
C'est sur ce point que le livre de Price me
semble supérieur à plusieurs Necronomicon publiés comme de prétendus ouvrages
occultes authentiques.
Le recueil de Chaosium ne cherche pas
sérieusement à persuader le lecteur qu'Abdul Alhazred a réellement existé. La
présentation commerciale joue évidemment avec cette fiction, mais la nature
anthologique et critique du livre reste identifiable.
Il permet donc de comprendre le phénomène
Necronomicon sans nécessairement entretenir la confusion entre invention
littéraire et tradition ésotérique historique.
C'est une distinction à laquelle je tiens
particulièrement pour nos travaux ODS.
6. Notre comparaison des trois Chaosium
Voici comment je situerais désormais ces trois
ouvrages.
|
Ouvrage
|
Intérêt dominant
|
Ma réserve
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The Book of Dzyan — Maroney
|
Histoire de l'ésotérisme, documentation, énigme
des sources
|
Textes théosophiques parfois difficiles
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The Book of Eibon — Price
|
Création collective et reconstitution d'un
grimoire fictif
|
Tendance à trop systématiser Smith
|
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The Necronomicon — Price
|
Histoire littéraire et réception d'un livre
imaginaire
|
Qualité inégale des pastiches
|
Je maintiendrais notre préférence pour le volume
de Maroney, mais avec une nuance importante : il s'agit de trois projets
différents, dont les ambitions ne sont pas directement comparables.
Maroney explore une énigme historique. Price,
avec Eibon, développe une fiction. Avec Necronomicon, il documente et illustre
une tradition littéraire.
7. Conclusion
Je classerais ce Necronomicon parmi les ouvrages
de référence utiles pour l'histoire de la réception du Mythe, plutôt que parmi
les grandes réussites littéraires de la collection Chaosium.
Il possède une véritable valeur documentaire :
certains récits réunis par Price sont difficiles à apprécier correctement sans
connaître leur place dans l'évolution du fantastique américain.
En revanche, je ne le recommanderais pas comme
une porte d'entrée idéale dans l'œuvre de Lovecraft. Le lecteur risquerait d'y
découvrir une image trop codifiée, trop ritualisée, parfois trop « occultiste
», de son univers.
Et surtout, il ne faut pas confondre la
mythologie collective développée après Lovecraft avec ce que Lovecraft a
effectivement écrit.
Bence Geoffrey