mercredi 31 décembre 2025

LES BALADES DU BIBLIOTHÉCAIRE : CARCOSA

 


Le Roi en Jaune (1895) est en fait un recueil de 10 nouvelles[1] qui a fait l’objet de nombreuses traductions dont celle de Christophe Thill, à l’origine pour notre fanzine Dragon & Microchips. Un tirage de luxe a été réalisé en 2022 par les éditions Callidor. L’ensemble es précédé par « La Chanson de Cassilda », extrait de la pièce de théâtre le REJ, qui donne la tonalité : une planère (ou une ville) « Carcosa », la constellation des Hyades, des étoiles noires, le lac de Hali, deux soleils.

La première nouvelle, Le Restaurateur de Réputations, est en fait la dernière écrite par Chambers dans la série du REJ. Un texte curieux, qui ressortirait d’une catégorie à créer, « l’horreur psychiatrique ». Dans un Washington rénové, un jeune quidam assiste à l’inauguration de la Chambre Mortuaire, le suicide assisté ayant maintenant droit de cité. Il possède l’ouvrage Le Roi en Jaune et a cru devenir fou en le feuilletant. Car c’est son cousin, un fringuant cavalier, qui est, pense-t-il, le monarque et dont il doit prendre la place. Il projette de liquider aussi sa fiancée et un armurier ami, tout cela sous les conseils d’un être difforme qui a amassé une déritable fortune comme « restaurateur de réputations ». Il sera heureusement arrêté avant de passer à l’acte, par l’intervention de la Garde de la maison mortuaire où il avait donné rendez-vous à ses victimes. Un texte loufoque sauvé de justesse par la qualité de la plume de l’auteur.

« Il évoqua l'installation de la dynastie à Carcosa et les lacs qui reliaient Hastur, Aldébaran, et le mystère des Hyades. Il parla de Cassilda et de Camilla, et sonda les nébuleuses profondeurs de Demhe et le lac de Hali. "Les haillons festonnés du Roi en jaune doivent dissimuler Yhtilli pour toujours", murmura-t-il, mais je ne crois pas que Vance l'entendit. Ensuite il fit suivre à Vance, petit à petit, les ramifications de la famille impériale jusqu'à Uoht et Thale, de Naotalba et du Spectre de la Vérité jusqu'à Aldones, puis repoussant le manuscrit et les notes, il commença à raconter la prodigieuse histoire du Dernier des Rois. »

 

Avec Le Masque, nous faisons connaissance d’un couple d’artistes et de l’un de leurs amis, sculpteur. Le climat est un peu celui d’un ménage à trois, où l’un aime l’autre mais on ne lui dit pas alors qu’il soupire en silence. L’un de ces artistes a mis au point un procédé chimique qui transforme le vivant en un magnifique marbre veiné de bleu. Après les expériences inévitables sur les plantes et les animaux, ce sera à la peintre de goûter aux joies du minéral, échappant de la sorte à une bi-relation amoureuse dont elle ne sait pas se sortir. L’un des deux jeunes hommes se suicide de désespoir alors que l’autre glisse vers la folie après avoir lu le REJ. Mais au fait, les effets de ce produit miracle ne sont-ils pas limités dans le temps ?

 

Dans La Cour du Dragon, le narrateur est poursuivi par un mystérieux homme en noir. On comprend que c’est la mort qui veut le punir de méfaits qu’il aurait commis à Carcosa !

Le Signe Jaune est un sympathique petit texte mettant en scène un jeune artiste-peintre et son joli modèle. Le quartier isolé dans lequel se situe son atelier est régulièrement perturbé par le passage d’une charrette noire qui contient une caisse. On comprendra que cette caisse est un cercueil qui attend de recueillir l’artiste alors que le modèle finit par lui crier son amour après avoir feuilleté le REJ.

« La nuit tomba et les heures continuaient à s'écouler, mais nous parlions toujours du Roi et du Masque blême, et minuit sonna aux clochers de la ville noyée de brume. Nous parlions de Hastur et de Cassilda, alors qu'au-dehors le brouillard tourbillonnait aux fenêtres, tout comme les vagues nébuleuses du lac de Hali roulent et se brisent sur ses rivages. »

 

Quand un jeune américain se perd dans les marécages du. Sud de la France et est récupéré par une jolie jeune femme en tenue de fauconnière. C’est ainsi que débute La Demoiselle d’Ys, charmante créature qui ne manquera pas de tomber amoureuse du beau yankee. Une ydille qui se terminera mal suite à une morsure de vipère qui mettra fin aux jours de la jeune femme. Le randonneur reprendra conscience en plein marécage, près de la pierre tombale d’une certaine comtesse d’YS décédée en1573. Le Paradis du Prophète est une suite de petits textes (poèmes en prose) qu’on lira rapidement. La rue des Quatre-Vents nous présente (encore) un jeune artiste dont la solitude n’est troublée que par le chat de l’immeuble. Un jour, particulièrement agité, l’animal le conduit chez une voisine qui gît, morte. La voisine dont le sculpteur était évidemment amoureux.

La rue du premier obus porte parfaitement son nom. Nous sommes avec un jeune artiste améticain alors que les premiers obus prussiens se mettent à pleuvoir sur Paris. Il rejoint l’armée française dans une boucherie dont il ne sortira que par miracle. Et retrouvera sa fiancée qui l’attend terrorisée. Le récit est particulièrement cru, mais ne nous délivre aucun signe jaune ! On ne trouvera pas plus ce signe dans les deux nouvelles qui suivent, rue Notre-Dame de Champs et Rue Barrée qui nous content les émois d’un jeune américain venu à Paris pour étudier les Arts et découvrir l’Amour. Du véritable concentré « d’eau de rose ».

 


 

La version Callidor est complétée par

° Un habitant de Carcosa, nouvelle d’Ambrose Bierce (1886) qui a manifestement inspiré Chambers. Il s’agit du récit d’un voyageur égaré dans un paysage de désolation alors que brillent dans le ciel Aldébaran et les Hyades. Il est à la recherche de l’antique cité de Carcosa. Il rencontre une sorte de prophète, Hali, qui l’ignore et finit par découvrir une plaque de pierre qui est sa propre tombe.

°Une courte notice sur Chambers de S.T. Joshi qui avait été publiée dans Crypt of Cthulhu no 22 (1982). L’essayiste américain montre bien que Chambers n’a écrit que peu de textes fantastiques, étant avant tout un auteur de romances, aimant mettre en scène de jeunes artistes qui se cherchent et de jolies jeunes filles en fleur !

° Une brève présentation de Samuel Araya, illustrateur de talent qui donne à l’ouvrage un look particulièrement attrayant.

 

Lovecraft découvrira Chambers au moment de boucler Épouvante et Surnaturel en Littérature et ne tarira pas d’éloges sur la nouvelle Le Signe Jaune. Les « créations » de l’auteur américain (Aldébaran, Carcosa, Hali, Hastur, Hyades…) seront fréquemment reprises, et dès 1927 où Lovecraft suggère sous forme de clin d’œil que le REJ pourrait être une des sources l’inspiration du Necronomicon. August Derleth intégrera Hastur au panthéon lovecraftien, voyant en lui un Grand Ancien maitre des airs.

 

Comme pour le Necronomicon, certains se sont essayés à donner du « corps » à ce livre qui n’existe pas. Citons notamment Le Roi en Jaune de Jean Hautepierre (EODS 2015) qui n’hésite pas à rédiger les deux parties de la pièce de théâtre. « Le Prince de Carcosa » annonce la catastrophe finale, qui sera l’objet de la seconde partie, « le Roi en Jaune » à proprement parler. Cette dernière s’inscrit clairement dans le mythe de l’auteur de Providence, l’apocalypse n’étant rien d’autre que le réveil de Cthulhu.



[1] Nombre variable selon les éditions.

mardi 30 décembre 2025

LES ALIENS À PEROLS

 


Les CHRONIQUES D'EL'BIB : WEIRD REALISM CHEZ LOVECRAFT, Graham Harman

 


"Weird Realism: Lovecraft and Philosophy" de Graham Harman (2012) est un essai philosophique qui explore les liens entre l’œuvre de H.P. Lovecraft et la pensée contemporaine, notamment à travers le prisme de l’ et du mouvement du , dont Harman est l’un des principaux représentants.

Thèse centrale : Harman y défend l’idée que Lovecraft, souvent méprisé par la critique littéraire pour son style ou ses idées réactionnaires, est en réalité un penseur majeur de la "weird realism" (). Selon lui, Lovecraft met en scène une vision du monde où les objets et les entités (comme Cthulhu ou les montagnes de la folie antarctique) existent indépendamment de la perception humaine, et où la réalité est fondamentalement étrange, insondable et résistante à toute réduction à la pensée ou au langage. Cette approche s’oppose au "" (l’idée que nous ne pouvons connaître le monde qu’à travers notre relation à lui), dominant en philosophie continentale depuis Kant. Pour Harman, Lovecraft illustre une ontologie où , échappant à toute pleine compréhension — une idée clé de l’OOO

Structure et méthode :

  • Le livre s’ouvre sur une défense de Lovecraft contre ses détracteurs, comme le critique Edmund Wilson, et propose une lecture philosophique de ses récits, en extraisant des concepts comme l’"objet" (les entités lovecraftiennes), la "qualité" (leurs attributs), et la tension entre ce qui est accessible et ce qui reste caché.
  • Harman analyse des passages clés de Lovecraft pour montrer comment son œuvre explore la distance entre les choses et leur apparence, entre le réel et le sensible. Il remplace les références traditionnelles de Heidegger (comme Hölderlin ou les Grecs) par des figures lovecraftiennes (Cthulhu, Wilbur Whateley, Brown Jenkin), transformant la
  • L’auteur insiste sur le fait que Lovecraft, bien que non philosophe, est "anti-idéaliste" et "anti-huméen" : il refuse de réduire le monde à ce que l’esprit humain peut en saisir, et met en scène un univers où les lois de la raison et de la science sont constamment menacées par l’irruption de l’inconnu.

Réception et critiques :

  • Certains lecteurs et critiques saluent la façon dont Harman réhabilite Lovecraft comme un auteur philosophiquement profond, capable de renouveler la pensée contemporaine. Son approche est vue comme une tentative audacieuse de sortir la philosophie continentale de ses impasses, en utilisant la fiction pour repenser le réel
  • D’autres soulignent que Harman minimise ou excuse les , allant jusqu’à suggérer que ses vues réactionnaires pourraient, dans de rares cas, renforcer la puissance de son imagination — une position qui a suscité des débats et des critiques, notamment sur le plan éthique
  • Le ("brillant", "maîtrisé"), peut aussi déconcerter : certains trouvent qu’il surévalue Lovecraft en tant qu’artiste littéraire, malgré des défauts évidents (dialogues maladroits, prose rigide), pour mieux servir sa propre thèse philosophique

Impact :

  • "Weird Realism" a contribué à populariser Lovecraft dans les cercles philosophiques, notamment parmi les tenants du Réalisme Spéculatif. Il a aussi , et sur les face à .

En résumé, ce livre est une lecture stimulante pour quiconque s’intéresse à la philosophie contemporaine, à Lovecraft, ou à la façon dont la littérature peut interroger les fondements de la réalité.

lundi 29 décembre 2025

LES HARROP, UNE FAMILLE PEU RECOMMANDABLE

 


Les Harrop constituent chez Derleth une variante “domestique” et dégénérative du Mythe, moins cosmique que Dunwich, mais tout aussi révélatrice. Leur intérêt n’est pas l’entité invoquée, mais l’effet cumulatif de la lecture, de l’isolement et de l’hérédité marginale.

 

🏚️ La famille Harrop

Lecteurs isolés et victimes tardives du savoir interdit

1. Cadre narratif

Le récit (Les Engoulevents de la Colline) met en scène Dan Harrop, qui se rend à Aylesbury Pike, près de Arkham, pour enquêter sur la disparition de son cousin Abel Harrop.

La maison :

  • est isolée,
  • entourée de voisins mutiques,
  • et plongée dans une atmosphère sonore obsédante : les engoulevents, motif typiquement derlethien, à la fois naturaliste et annonciateur.

👉 D’emblée, Derleth installe un espace de contamination lente, non spectaculaire.

2. La bibliothèque d’Abel Harrop : cœur du danger

Abel Harrop n’est pas un sorcier actif.
C’est un lecteur obsessionnel, et c’est précisément là que réside le péril.

Sa bibliothèque rassemble un canon du savoir interdit :

  • Les Prodiges thaumaturgiques sur la terre de Chanaan
  • Le Culte des Goules
  • De Vermis Mysteriis
  • Les Manuscrits Pnakotiques
  • Le Texte de R’Lyeh
  • Unaussprechlichen Kulten
  • et surtout le Necronomicon, ici décrit comme relié en peau humaine, détail volontairement outrancier.

👉 Chez Derleth, cette accumulation n’est pas érudite : elle est pathologique.

3. Abel Harrop : disparition et avertissement

Un voisin — un Whateley de la branche de Dunwich — révèle à Dan que :

Abel a été emporté par « Ceux du Dehors ».

Ce personnage joue un rôle capital :

  • il sait,
  • il avertit,
  • et il recommande une solution pragmatique : brûler les livres et fuir.

C’est une sagesse rustique, opposée à l’orgueil livresque.

4. Dan Harrop : la faute du lecteur actif

Dan Harrop commet l’erreur fatale :

  • il ne se contente pas de lire,
  • il récite à voix haute certains passages du Necronomicon.

Chez Derleth, la lecture devient opératoire par la voix, et non par la compréhension.
Dan ne sait pas ce qu’il invoque — mais la forme suffit.

5. Les crimes : symptôme, non possession

Les meurtres (voisins et bétail vidés de leur sang) ne sont pas clairement attribués à une entité unique.
Derleth laisse planer une ambiguïté :

  • vampirisme ?
  • goules ?
  • influence mentale ?

Ce flou est volontaire : l’horreur est humaine avant d’être cosmique.

Dan est retrouvé :

  • couvert de sang,
  • à côté d’une voisine égorgée,
  • sans souvenir clair de l’acte.

Il n’est pas possédé au sens strict.
Il est dissous.

6. Lecture critique

Les Harrop incarnent chez Derleth :

  • le lecteur non préparé,
  • l’illusion que l’accumulation de livres équivaut au savoir,
  • le danger de la lecture sans cadre, sans discipline, sans retenue.

Contrairement à Lovecraft :

  • l’horreur n’est pas ici indifférente,
  • elle est morale,
  • et la transgression appelle une sanction.

7. Fonction dans le Mythe dérivé

La famille Harrop sert à :

  • illustrer la thèse derlethienne du Mal actif,
  • opposer le bon sens rural (Whateley) à l’intellectuel urbain,
  • montrer que la bibliothèque peut être plus dangereuse que le cercle de pierres.

✒️ Conclusion

Les Harrop ne sont ni des sorciers, ni des savants.
Ils sont des lecteurs imprudents, et c’est suffisant.

Abel a lu trop longtemps.
Dan a lu trop fort.

Et les livres, cette fois, ont répondu.

dimanche 28 décembre 2025

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : PULP TIME, Peter Cannon

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pulptime: Being a Singular Adventure of Sherlock Holmes, H.P. Lovecraft, and the Kalem Club, As if Narrated by Frank Belknap Long, Jr." est un roman court (ou novella) écrit par Peter H. Cannon et publié en 1985. 

Résumé et contexte L’histoire se déroule en 1925 à New York. Sherlock Holmes, désormais retraité et vivant sous le pseudonyme de "John Altamont", se joint à H.P. Lovecraft et aux membres du Kalem Club (un cercle d’écrivains et d’amis proches de Lovecraft, dont Frank Belknap Long, Jr., qui narre l’aventure). Ensemble, ils enquêtent sur le vol de documents mystérieux par un gangster new-yorkais, Jan Martense. Le récit mêle enquête policière, séance de spiritisme avec Harry Houdini, exploration des égouts de New York, et même des éléments surnaturels typiques de l’univers lovecraftien. L’auteur s’appuie sur la correspondance réelle de Lovecraft pour recréer des dialogues et des situations plausibles, offrant une immersion dans le New York des années 1920 et dans le milieu des écrivains de "Weird Tales"

Style et originalité

  • Le livre est narré à la première personne par Frank Belknap Long, Jr., ami proche de Lovecraft et figure majeure du "Lovecraft Circle". Long joue ici un rôle similaire à celui du Dr Watson auprès de Holmes, mais aussi de Lovecraft, ce qui permet de croiser les univers du détective britannique et du maître de l’horreur cosmique.
  • Peter Cannon, spécialiste de Lovecraft, a soigné les détails historiques et littéraires, intégrant des références aux lettres et à la vie réelle de Lovecraft et de ses amis. L’ouvrage est illustré par Stephen E. Fabian, connu pour ses dessins dans le domaine de la fantasy et de l’horreu
  • L’aventure est à la fois un hommage aux récits de Sherlock Holmes, à l’œuvre de Lovecraft, et une plongée dans l’ambiance des "pulp magazines" des années 1920.

Réception et avis

  • "Pulptime" a été salué par la critique pour son inventivité et son respect des univers qu’il croise. Il est souvent cité comme un exemple réussi de "crossover" littéraire, mêlant mystère, horreur et humour.
  • Le livre est apprécié des fans de Lovecraft, de Sherlock Holmes, et des amateurs de littérature pulp. Il est considéré comme un incontournable pour ceux qui s’intéressent à la vie et à l’œuvre de Lovecraft, ainsi qu’à l’histoire des cercles littéraires américains du début du XXe siècle

Édition et disponibilité

  • Publié initialement par Weirdbook Press en 1985, "Pulptime" est aujourd’hui un ouvrage recherché par les collectionneurs, notamment pour ses illustrations et son tirage limité

En résumé, "Pulptime" est une œuvre hybride, à la fois pastiche, hommage et aventure originale, qui ravira les amateurs de Sherlock Holmes, de Lovecraft, et de l’âge d’or des pulps.

AMIS VAMPIRES, IL NE RESTE QUE PEU DE PLACES

 


A LA RENCONTRE DE JASON WECTER

 


Avec Quelque Chose en Bois (Something in Wood, 1947)

August Derleth

Nouvelle tardive de Derleth, relevant pleinement du Mythe étendu, mais avec une économie de moyens inhabituelle chez lui.

🧑‍🎨 Jason Wecter

Critique musical et artistique — victime esthétique

1. Statut du personnage

Jason Wecter est entièrement fictif, créé par Derleth comme :

  • critique musical et artistique reconnu,
  • collectionneur d’art moderne et étrange,
  • amateur averti des sculptures de Clark Ashton Smith (mention directe et signifiante).

Il incarne une figure nouvelle dans le Mythe :

non pas l’érudit des livres,
mais l’esthète, le critique, l’homme du goût.

2. Le bas-relief en bois : artefact déclencheur

L’objet central n’est pas un livre, mais un bas-relief en bois :

  • matière organique,
  • support sculpté (et non écrit),
  • représentation :
    • d’une créature poulpique,
    • émergeant d’une structure monolithique,
    • dans un environnement subaquatique.

👉 C’est un artefact visuel, pas textuel.
Derleth déplace ici le Mythe du livre vers l’image.

3. Pinckney : le cousin médiateur

Le cousin Pinckney joue le rôle classique de :

  • fournisseur involontaire,
  • témoin rationnel,
  • survivant narratif.

Il permet à Derleth de :

  • garder une distance,
  • observer la transformation de Wecter sans la vivre de l’intérieur.

4. La transformation de Jason Wecter

La dégradation suit un schéma très précis :

a) Rêves et paysages indicibles

Wecter ne lit pas :
il voit en rêve.

b) Modification du comportement social

  • recherche de solitude,
  • rejet des cercles culturels,
  • mépris croissant du public.

c) Radicalisation critique

Ses critiques deviennent :

  • plus violentes,
  • plus négatives,
  • presque inhumaines dans leur sévérité.

👉 L’horreur se manifeste dans le jugement esthétique.

5. Disparition et geste final

Le point capital — et très lovecraftien malgré Derleth :

Wecter demande à son cousin de jeter la sculpture au large de Innsmouth.

Ce geste implique :

  • reconnaissance tardive du danger,
  • compréhension partielle,
  • volonté de restituer l’objet à son milieu d’origine.

Mais trop tard :
Wecter disparaît.

6. Le rôle discret de Miskatonic

Tu soulignes un point très juste.

Derleth ne liste pas de grimoires.
Il mentionne simplement que Wecter s’est rendu à la bibliothèque de Université de Miskatonic pour consulter :

des livres extrêmement rares.

Cette sobriété est inhabituelle chez Derleth — et efficace.

👉 Le savoir n’est plus central.
👉 Il est secondaire par rapport à l’objet.

7. Lecture critique

Jason Wecter est une figure essentielle car il montre que :

  • le Mythe peut contaminer le regard,
  • la création artistique n’est pas nécessaire pour être touché,
  • le jugement esthétique peut devenir inhumain.

Contrairement à Lovecraft :

  • Derleth moralise peu ici,
  • ne théologise pas,
  • laisse l’horreur agir par l’art.

✒️ Conclusion

Jason Wecter n’est ni un savant,
ni un occultiste,
ni un lecteur de grimoires.

Il est un critique,
et c’est précisément pour cela qu’il est vulnérable :
il croyait regarder les œuvres,
alors que certaines œuvres regardaient déjà en retour.