Le Roi en Jaune (1895) est en fait un recueil de 10 nouvelles[1] qui a fait l’objet de nombreuses traductions dont celle de Christophe Thill, à l’origine pour notre fanzine Dragon & Microchips. Un tirage de luxe a été réalisé en 2022 par les éditions Callidor. L’ensemble es précédé par « La Chanson de Cassilda », extrait de la pièce de théâtre le REJ, qui donne la tonalité : une planère (ou une ville) « Carcosa », la constellation des Hyades, des étoiles noires, le lac de Hali, deux soleils.
La première nouvelle, Le Restaurateur de Réputations, est en fait la dernière écrite par Chambers dans la série du REJ. Un texte curieux, qui ressortirait d’une catégorie à créer, « l’horreur psychiatrique ». Dans un Washington rénové, un jeune quidam assiste à l’inauguration de la Chambre Mortuaire, le suicide assisté ayant maintenant droit de cité. Il possède l’ouvrage Le Roi en Jaune et a cru devenir fou en le feuilletant. Car c’est son cousin, un fringuant cavalier, qui est, pense-t-il, le monarque et dont il doit prendre la place. Il projette de liquider aussi sa fiancée et un armurier ami, tout cela sous les conseils d’un être difforme qui a amassé une déritable fortune comme « restaurateur de réputations ». Il sera heureusement arrêté avant de passer à l’acte, par l’intervention de la Garde de la maison mortuaire où il avait donné rendez-vous à ses victimes. Un texte loufoque sauvé de justesse par la qualité de la plume de l’auteur.
« Il évoqua l'installation de la dynastie à Carcosa et les lacs qui reliaient Hastur, Aldébaran, et le mystère des Hyades. Il parla de Cassilda et de Camilla, et sonda les nébuleuses profondeurs de Demhe et le lac de Hali. "Les haillons festonnés du Roi en jaune doivent dissimuler Yhtilli pour toujours", murmura-t-il, mais je ne crois pas que Vance l'entendit. Ensuite il fit suivre à Vance, petit à petit, les ramifications de la famille impériale jusqu'à Uoht et Thale, de Naotalba et du Spectre de la Vérité jusqu'à Aldones, puis repoussant le manuscrit et les notes, il commença à raconter la prodigieuse histoire du Dernier des Rois. »
Avec Le Masque, nous faisons connaissance d’un couple d’artistes et de l’un de leurs amis, sculpteur. Le climat est un peu celui d’un ménage à trois, où l’un aime l’autre mais on ne lui dit pas alors qu’il soupire en silence. L’un de ces artistes a mis au point un procédé chimique qui transforme le vivant en un magnifique marbre veiné de bleu. Après les expériences inévitables sur les plantes et les animaux, ce sera à la peintre de goûter aux joies du minéral, échappant de la sorte à une bi-relation amoureuse dont elle ne sait pas se sortir. L’un des deux jeunes hommes se suicide de désespoir alors que l’autre glisse vers la folie après avoir lu le REJ. Mais au fait, les effets de ce produit miracle ne sont-ils pas limités dans le temps ?
Dans La Cour du Dragon, le narrateur est poursuivi par un mystérieux homme en noir. On comprend que c’est la mort qui veut le punir de méfaits qu’il aurait commis à Carcosa !
Le Signe Jaune est un sympathique petit texte mettant en scène un jeune artiste-peintre et son joli modèle. Le quartier isolé dans lequel se situe son atelier est régulièrement perturbé par le passage d’une charrette noire qui contient une caisse. On comprendra que cette caisse est un cercueil qui attend de recueillir l’artiste alors que le modèle finit par lui crier son amour après avoir feuilleté le REJ.
« La nuit tomba et les heures continuaient à s'écouler, mais nous parlions toujours du Roi et du Masque blême, et minuit sonna aux clochers de la ville noyée de brume. Nous parlions de Hastur et de Cassilda, alors qu'au-dehors le brouillard tourbillonnait aux fenêtres, tout comme les vagues nébuleuses du lac de Hali roulent et se brisent sur ses rivages. »
Quand un jeune américain se perd dans les marécages du. Sud de la France et est récupéré par une jolie jeune femme en tenue de fauconnière. C’est ainsi que débute La Demoiselle d’Ys, charmante créature qui ne manquera pas de tomber amoureuse du beau yankee. Une ydille qui se terminera mal suite à une morsure de vipère qui mettra fin aux jours de la jeune femme. Le randonneur reprendra conscience en plein marécage, près de la pierre tombale d’une certaine comtesse d’YS décédée en1573. Le Paradis du Prophète est une suite de petits textes (poèmes en prose) qu’on lira rapidement. La rue des Quatre-Vents nous présente (encore) un jeune artiste dont la solitude n’est troublée que par le chat de l’immeuble. Un jour, particulièrement agité, l’animal le conduit chez une voisine qui gît, morte. La voisine dont le sculpteur était évidemment amoureux.
La rue du premier obus porte parfaitement son nom. Nous sommes avec un jeune artiste améticain alors que les premiers obus prussiens se mettent à pleuvoir sur Paris. Il rejoint l’armée française dans une boucherie dont il ne sortira que par miracle. Et retrouvera sa fiancée qui l’attend terrorisée. Le récit est particulièrement cru, mais ne nous délivre aucun signe jaune ! On ne trouvera pas plus ce signe dans les deux nouvelles qui suivent, rue Notre-Dame de Champs et Rue Barrée qui nous content les émois d’un jeune américain venu à Paris pour étudier les Arts et découvrir l’Amour. Du véritable concentré « d’eau de rose ».
La version Callidor est complétée par
° Un habitant de Carcosa, nouvelle d’Ambrose Bierce (1886) qui a manifestement inspiré Chambers. Il s’agit du récit d’un voyageur égaré dans un paysage de désolation alors que brillent dans le ciel Aldébaran et les Hyades. Il est à la recherche de l’antique cité de Carcosa. Il rencontre une sorte de prophète, Hali, qui l’ignore et finit par découvrir une plaque de pierre qui est sa propre tombe.
°Une courte notice sur Chambers de S.T. Joshi qui avait été publiée dans Crypt of Cthulhu no 22 (1982). L’essayiste américain montre bien que Chambers n’a écrit que peu de textes fantastiques, étant avant tout un auteur de romances, aimant mettre en scène de jeunes artistes qui se cherchent et de jolies jeunes filles en fleur !
° Une brève présentation de Samuel Araya, illustrateur de talent qui donne à l’ouvrage un look particulièrement attrayant.
Lovecraft découvrira Chambers au moment de boucler Épouvante et Surnaturel en Littérature et ne tarira pas d’éloges sur la nouvelle Le Signe Jaune. Les « créations » de l’auteur américain (Aldébaran, Carcosa, Hali, Hastur, Hyades…) seront fréquemment reprises, et dès 1927 où Lovecraft suggère sous forme de clin d’œil que le REJ pourrait être une des sources l’inspiration du Necronomicon. August Derleth intégrera Hastur au panthéon lovecraftien, voyant en lui un Grand Ancien maitre des airs.
Comme pour le Necronomicon, certains se sont essayés à donner du « corps » à ce livre qui n’existe pas. Citons notamment Le Roi en Jaune de Jean Hautepierre (EODS 2015) qui n’hésite pas à rédiger les deux parties de la pièce de théâtre. « Le Prince de Carcosa » annonce la catastrophe finale, qui sera l’objet de la seconde partie, « le Roi en Jaune » à proprement parler. Cette dernière s’inscrit clairement dans le mythe de l’auteur de Providence, l’apocalypse n’étant rien d’autre que le réveil de Cthulhu.


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