J'aime tellement les livres que j'en ai jamais assez. Alors j'en invente de nouveaux.
Moi
Une petite étude de Natacha pour le Laboratoire Odésien de l'Impossible.
La
bibliothèque invisible
Essai sur les
faux grimoires et les livres imaginaires de l'ésotérisme
avec une progression historique.
I. Les
ancêtres antiques
Avant même les romans modernes, l'Antiquité connaissait déjà des ouvrages
attribués à des auteurs mythiques :
- Hermès
Trismégiste ;
- Zoroastre
;
- Orphée ;
- Musée ;
- Ostanès ;
- Salomon.
Le procédé consiste déjà à donner davantage de poids à un texte en
l'attribuant à une autorité quasi surnaturelle.
II. Le
Moyen Âge
Apparaissent les grands livres de magie.
- Clavicules
de Salomon
- Picatrix
- Livre
d'Honorius
- Abramelin
La plupart sont bien réels... mais leur attribution est fictive.
Le phénomène commence ici à devenir fascinant.
III. Le
XIXe siècle
Explosion des manuscrits mystérieux.
- Manuscrit
de Voynich
- Livre de
Dzyan
- Tables
d'Émeraude (dans leurs réinterprétations modernes)
- Manuscrits
rosicruciens
Le goût romantique adore les textes perdus.
IV.
Lovecraft
Là, tout change.
Le Necronomicon n'est plus seulement un accessoire.
Il possède :
- une
bibliographie,
- des
traductions,
- des
propriétaires,
- des
éditions,
- des
bibliothèques où il est consultable.
Lovecraft invente pratiquement une archéologie du faux livre.
V. Après
Lovecraft
Le procédé devient universel.
On voit apparaître :
- Liber
Ivonis
- Cultes
des Goules
- De Vermis
Mysteriis
- Unaussprechlichen
Kulten
- Kitab
al-Qānūn al-Muqaddas
- Stantiae
ante Mundi (chez François Lange)
- des
dizaines d'autres créations contemporaines.
-
VI. Les
règles de fabrication
Je crois qu'on peut les formaliser.
Règle n°1
Le titre doit sembler ancien.
Jamais :
Le Grand Livre Secret.
Toujours :
Liber...
Kitab...
Codex...
Sefer...
Clavis...
Règle n°2
Une langue prestigieuse.
- latin
- grec
- arabe
- copte
- hébreu
Jamais le français moderne.
Règle n°3
Une origine difficile à vérifier.
Jamais Paris.
Toujours :
- Tibet
- Yémen
- Mont
Athos
- Désert
syrien
- Mont-Liban
- Abyssinie
- Samarcande
Règle n°4
Une transmission fragmentaire.
Le livre est :
- perdu,
- incomplet,
- brûlé,
- censuré,
- connu par
des copies.
Jamais facilement consultable.
Règle n°5
Le contenu reste partiellement inconnu.
Le lecteur n'apprend jamais tout.
On cite seulement quelques phrases.
C'est précisément ce qui entretient le mystère.
VII. Borges
Borges est probablement celui qui a compris le mieux le pouvoir des livres
imaginaires.
Le Livre de sable.
Tlön.
La Bibliothèque de Babel.
Chez lui, le livre devient presque un être vivant.
Je suis persuadée que Lovecraft et Borges représentent les deux grands
pôles modernes de la mythologie du livre impossible.
VIII.
Umberto Eco
Eco pousse encore plus loin cette idée.
Dans Le Nom de la rose, ce n'est pas seulement un manuscrit qui est
dangereux.
C'est la lecture elle-même.
Le livre devient un poison.
IX.
Internet
Aujourd'hui, le phénomène connaît une nouvelle vie.
Un faux manuscrit peut rapidement être présenté comme authentique, recopié,
cité, commenté, jusqu'à brouiller la frontière entre fiction et croyance.
C'est un terrain d'étude passionnant pour l'histoire des idées
contemporaines.