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LES PAPYRUS MAGIQUES
Une étude du Laboratoire odésien de l'Impossible
Les Papyrus grecs magiques sont particulièrement intéressants parce qu'ils permettent de voir non pas la religion officielle telle que les théologiens voudraient qu'elle soit, mais une partie des pratiques religieuses concrètes de l'Antiquité tardive.
Que sont les PGM ?
L'appellation PGM — Papyri Graecae Magicae ne désigne pas un livre antique unique. C'est le nom moderne donné à un corpus de papyrus magiques provenant essentiellement d'Égypte, écrits principalement en grec, mais comportant aussi du démotique et du copte. L'édition savante classique fut établie par Karl Preisendanz en 1928-1931 ; l'édition/traduction anglaise dirigée par Hans Dieter Betz est aujourd'hui une référence commode.
Ils couvrent grosso modo la période hellénistique tardive et surtout romaine et tardo-antique, avec une concentration importante entre les IIe et Ve siècles de notre ère.
Ce sont souvent de véritables carnets professionnels de magiciens : plusieurs recettes différentes ont pu être copiées les unes après les autres pour constituer un manuel.
Qu'y trouve-t-on ?
À peu près tout ce qu'un praticien de la magie antique pouvait souhaiter :
· protections et guérisons ;
· exorcismes ;
· malédictions ;
· charmes amoureux et érotiques ;
· divination ;
· recettes pour obtenir des rêves révélateurs ;
· invocations d'entités ou de divinités ;
· fabrication d'amulettes ;
· procédures destinées à devenir invisible, obtenir la faveur d'une personne ou découvrir un voleur ;
· rituels permettant de voir ou rencontrer une puissance divine.
Le grand PGM IV, conservé à la BnF sous la cote Supplément grec 574, comprend 36 feuillets, datés probablement du IVe siècle, avec des textes grecs et coptes. La BnF le décrit bien comme un manuscrit traitant de magie grecque et copte.
Un extraordinaire « cocktail » religieux
C'est probablement leur aspect le plus fascinant.
Un même rituel peut invoquer des puissances appartenant à des traditions que nous séparons aujourd'hui soigneusement :
Isis + Osiris + Hermès + Hélios + Iao + Adonaï + Sabaoth...
Pour le magicien, ce n'est pas nécessairement contradictoire.
Il cherche le nom efficace.
Et plus un nom divin est ancien, étranger, mystérieux ou réputé puissant, plus il peut être précieux.
C'est ainsi que des noms du Dieu biblique entrent dans les pratiques magiques gréco-égyptiennes.
YHWH dans les papyri magiques
On rencontre notamment :
IAÔ — généralement considéré comme une
transcription/adaptation du nom divin YHWH ;
ADÔNAI — Adonaï, « Seigneur » ;
SABAÔTH — de l'hébreu Tseva'ot, « armées » ;
et différentes formes dérivées d'autres appellations bibliques.
Le praticien gréco-égyptien pouvait ainsi utiliser des noms issus du judaïsme sans être lui-même juif.
Pourquoi ?
Parce que le Dieu des Juifs avait acquis une réputation de puissance.
Et cela produit des formules qui nous paraissent aujourd'hui théologiquement extravagantes : des noms bibliques peuvent se retrouver associés à Hélios, Hermès ou à des puissances égyptiennes.
Nous sommes très loin du judaïsme rabbinique normatif.
Les voces magicae
Encore plus étonnantes sont les « paroles magiques », ou voces magicae.
On trouve des séquences comme des noms interminables, répétitions de voyelles, palindromes et mots apparemment incompréhensibles.
Par exemple, le célèbre nom magique :
ABRAXAS
dont la valeur numérique des lettres grecques donne 365.
Le principe sous-jacent est fascinant : un nom peut posséder une puissance indépendamment de sa signification ordinaire.
Le magicien ne traduit donc pas nécessairement le nom.
Il le prononce.
Cela rejoint d'ailleurs, sans les confondre, certaines conceptions juives de la puissance du Nom divin, qui deviendront particulièrement importantes dans diverses traditions mystiques et magiques.
Magie ou religion ?
C'est ici qu'un problème moderne apparaît.
Nous avons tendance à séparer :
religion = prière
magie = sortilège.
Pour l'Antiquité, la frontière est beaucoup moins nette.
Un homme qui invoque Hélios afin d'obtenir une vision divine fait-il de la magie ?
De la religion ?
De la mystique ?
Pour l'historien contemporain, la catégorie même de « magie » doit donc être utilisée avec prudence. Ce que Preisendanz regroupait sous l'appellation de papyri « magiques » contient des pratiques extrêmement diverses.
La fameuse « Liturgie de Mithra »
C'est probablement le texte le plus extraordinaire du corpus.
Elle se trouve dans PGM IV, 475-829 environ.
Malgré son nom moderne de « Liturgie de Mithra », son rapport avec le mithriacisme institutionnel reste discuté ; la BnF catalogue d'ailleurs plusieurs travaux consacrés spécifiquement à cette question et à ce passage de PGM IV.
Le praticien cherche à effectuer une sorte d'ascension cosmique.
Il franchit symboliquement différents niveaux du cosmos, rencontre des puissances célestes et cherche finalement à obtenir une révélation ou une expérience d'immortalité.
Ce n'est donc plus simplement :
« Fais que cette femme tombe amoureuse de moi. »
Nous sommes devant quelque chose qui ressemble à une expérience mystique provoquée rituellement.
L'hermétisme n'est pas loin
Les PGM sont contemporains d'une partie de la littérature hermétique.
On retrouve un même environnement culturel :
Égypte + philosophie grecque + astrologie + traditions religieuses égyptiennes + puissances planétaires + révélation + connaissance des noms divins.
Mais il faut distinguer les corpus.
Le Corpus Hermeticum est essentiellement philosophique et religieux.
Les PGM sont beaucoup plus opératoires.
Très schématiquement :
Hermétisme : connaître le divin.
PGM : connaître et utiliser les moyens permettant d'entrer en relation
avec les puissances.
La frontière reste néanmoins poreuse.
Qui écrivait ces textes ?
C'est une question difficile.
Nous ne possédons pas une corporation identifiée de « magiciens PGM ».
Mais leur niveau technique montre que certains rédacteurs étaient des gens instruits, capables de manier plusieurs traditions et parfois plusieurs langues. PGM IV est particulièrement remarquable : les études linguistiques y montrent une véritable coexistence du grec et de formes anciennes du copte dans les charmes, divinations et exorcismes.
Il pouvait s'agir, selon les contextes, de spécialistes rituels, prêtres issus des traditions égyptiennes, scribes ou praticiens professionnels.
Ce n'est donc pas simplement de la « sorcellerie populaire ».
Et le christianisme ?
Lorsque l'Égypte devient chrétienne, les pratiques magiques ne disparaissent pas.
Elles changent de vocabulaire.
On voit apparaître :
Jésus, les anges, les archanges, les saints, les noms bibliques, des croix...
dans des pratiques qui continuent parfois des traditions beaucoup plus anciennes.
C'est un phénomène passionnant : la structure rituelle peut survivre alors que les puissances invoquées changent.
Et nous retrouvons presque notre discussion sur Jung et Magonie : les formes culturelles se transforment tandis que certains schémas persistent.
Un papyrus exceptionnel à Paris
Le Grand Papyrus magique de Paris — PGM IV est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France. La BnF le date du IVe siècle et rappelle qu'il contient notamment des formules magiques de protection ; il fait partie de ses collections grecques et coptes issues de l'Égypte post-pharaonique.
Natacha
LITTÉRATURE ET OCCULTISME avec Véronique Campion
Littérature et occultisme
Colloque universitaire international organisé par l’Institut d’études slaves de l’Université de Szeged
L’occultisme est une discipline rarement étudiée dans le domaine des études littéraires. Cela tient en partie au fait que, dans le sillage de l’anthropologie évolutionniste du XIXᵉ siècle (Tylor, Frazer), l’occultisme et la magie ont été qualifiés de pseudo-scientifiques, voire considérés comme totalement étrangers à la science.
Cependant, cette opinion n’était pas partagée par tous. E. M. Butler, par exemple, définissait la magie comme une discipline indépendante et autonome dans le contexte de la culture et de l’esprit humain.
Selon György Endre Szőnyi, l’un des principaux chercheurs hongrois dans le domaine de la magie et de l’occultisme :
« Si nous nous tournons vers le XIXᵉ siècle, nous constatons que plus les enthousiastes du positivisme et les partisans de la révolution industrielle proclamaient le caractère linéaire du progrès et le triomphe de l’humanité sur la nature, plus les nouveaux mystiques et hermétistes cherchaient à revenir à un savoir syncrétique, ancien et oublié. »
Dans le contexte de la crise climatique, la philosophie contemporaine et la théorie critique ont de nouveau remis en question la vision anthropocentrique du « progrès », ainsi que les rapports entre l’être humain et la nature.
Par conséquent, la magie et l’occultisme — entendus comme l’étude de doctrines secrètes et inconnues liées à la nature et au chaos — ont retrouvé une certaine importance.
En Angleterre, par exemple, l’Université d’Exeter a lancé en 2024 un programme de master intitulé « Magic and Occult Sciences » (« Magie et sciences occultes »). En Hongrie, à l’ELTE, le cours « Magie arabe I-II » existe depuis plusieurs années et permet aux étudiants de se familiariser avec la science de l’occultisme oriental.
Les éléments relevant de la magie et de la vision occultiste du monde se diffusent également dans la culture populaire et auprès des jeunes, quoique souvent sous une forme superficielle et déformée.
Nous avons estimé que le moment était venu d’organiser, au sein de l’Institut d’études slaves, un colloque international consacré aux relations entre l’occultisme et la littérature mondiale, dans lequel une place importante sera accordée aux exemples provenant des littératures slaves, qui entretiennent également des liens avec la culture et la littérature hongroises.
Les œuvres de fiction ont toujours été — et demeurent — beaucoup moins réticentes à aborder les concepts, les métaphores et les pratiques de l’occultisme. On y trouve de nombreux exemples de thèmes occultes et de descriptions de rituels, traités tantôt sur le mode parodique, tantôt avec sérieux.
On peut citer, par exemple :
· les nouvelles de vampires inspirées par Gogol de l’écrivain serbe du XIXᵉ siècle Milovan Glišić ;
· les rituels maçonniques dans Guerre et Paix de Tolstoï ;
· les descriptions de rituels dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov ;
· ou encore le culte dont fait l’objet Béla Hamvas dans les cultures slaves du Sud.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’occultisme en vint à être considéré sous un jour négatif, notamment en raison des pratiques occultes et de l’utilisation de symboles associées au fascisme et au nazisme — voir notamment les écrits d’Adorno et d’Orwell sur la question. Le colloque prévoit également d’aborder cette problématique.
Le colloque international organisé par l’Institut d’études slaves se propose donc d’explorer les relations entre occultisme et littérature, du XIXᵉ siècle jusqu’à nos jours, en faisant appel à différentes disciplines connexes : archéologie, sociologie, histoire, philosophie, sciences des religions, études cinématographiques et médiatiques, etc.
Informations pratiques
Les communications auront une durée de 20 minutes. Les langues officielles du colloque sont le hongrois et l’anglais.
Les personnes souhaitant participer doivent envoyer une proposition de communication de 500 à 700 caractères à l’adresse indiquée par les organisateurs.
Dates : 30 et 31 octobre 2026
Date limite de candidature : 31 août 2026
Lieu : Université de Szeged, Faculté des Lettres, Institut
d’études slaves, 6722 Szeged, Egyetem u. 2.
Organisateur : Dr Roland Orcsik.
Le colloque est autofinancé ; les organisateurs aideront cependant les participants à effectuer leurs réservations d’hôtel.
UNE CANDIDATURE INDISPENSABLE
Programme anti-frontières... Sylvain Durif, "le grand monarque" de Bugarach, se déclare candidat à l'élection
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Sylvain Durif, dans une vidéo annonce sa candidature à l'élection présidentielle de 2027. Capture d'écran Instagram - sylvainpierredurif369
Article rédigé par Loïs Dzouz
Journaliste
L'Indépendant
Chaque élection présidentielle est accompagnée de son aréopage de candidats iconoclastes, et 2027 s'annonce à ce titre comme un très bon cru. Tard dans la soirée du dimanche 23 août, le vidéaste Sylvain Durif a officiellement annoncé sa candidature à l’élection présidentielle sur Instagram, devant ses plus de 40 000 abonnés
Dans une vidéo courte, il se présente : "Bonjour. Je suis le grand monarque, le Christ cosmique, le Messie, le roi et le pape Pierre, le président de la gouvernance pacifique planétaire et cosmique Elvita. Je vous annonce à toutes et à tous ma candidature officielle et publique pour l'élection présidentielle de 2027 en France. Bonne journée."
Pas d'alliance avec Lalanne
Le ton est volontairement sobre, mais les titres qu'il s'octroie, eux, ne manquent pas de panache. "Enfin une candidature enthousiasmante !", "vous avez mon vote grand monarque", ironisent des internautes en dessous de la vidéo.
Sylvain Durif précise par ailleurs ne pas envisager d’alliance avec Francis Lalanne, autre candidat atypique soutenu par Dieudonné, qui a lui aussi lancé sa campagne cet été. Concernant ses propositions, le vidéaste complotiste indique être "contre les frontières" et affirme que l’immigration "ce n’est pas une farce", sans détailler davantage son programme.
De Bugarach à l’Élysée ?
Si le ton de son annonce se veut volontairement sobre, les titres qu'il s'octroie, eux, ne manquent pas de panache. Connu comme le "grand monarque", le "Christ cosmique" ou encore "l’homme vert", Sylvain Durif a acquis une notoriété inattendue en décembre 2012, à l’approche d’une supposée fin du monde annoncée par certaines interprétations du calendrier maya.
À l’époque, le pic de Bugarach, dans l’Aude, était présenté par certains croyants comme l’un des rares lieux épargnés par le cataclysme. Sylvain Durif avait alors expliqué à la télévision que ce sanctuaire était protégé grâce à une "activité extraterrestre secrète", une déclaration qui lui avait valu une exposition des médias nationaux et internationaux, amusés.
Reste maintenant pour cet ambitieux outsider à franchir l’obstacle constitutionnel des 500 signatures d’élus, requis pour figurer officiellement sur les bulletins de vote. En 2017, il n’avait pas réussi à réunir ce quota, malgré une première tentative de candidature. À titre de comparaison, Jacques Cheminade, autre figure récurrente des candidatures marginales, avait, lui, obtenu les parrainages nécessaires à deux reprises, en 1995 et 2012.
mardi 25 août 2026
WHAT THE MOON BRINGS, Lovecraft & Nicolae Rasmussen
WHAT THE MOON BRINGS de Lovecraft & Nicolae Rasmussen est une superbe BD éditée par Bloody Gore Comix (2026). Sur 340 pages grand format, l'illustrateur qui se fait appeler NMAAR explore les produits des rêves de l'Ermite de Providence (Hypnos, Ulthar, Sarnath, Nyarlathotep, Azathoth..). Une jeune femme nue, avec un curieux cache-sexe en forme de foulard rouge, nous accompagne tout au long de cette symphonie onirique. C'est fou ce que Lovecraft peut inspirer à de jeunes artistes qui ne sont pas intoxiqués que par les seules tentacules cthulhuiennes ! (55 $ CAN)
LOVECRAFT VU PAR TOMÀS HIJO
Belle découverte que ces romans graphiques de Tomàs Hijo, publiés chez "Minotauro Ilustrados". On y trouve La Sombra Sobre Innsmouth (le Cauchemar d'Innsmouth, 2023), El Morador de las Tinieblas (Celui qui chuchotait dans les Ténèbres, 2024) et Dagòn y otros Relatos (Dagon et autres textes, 2026). C'est en espagnol, mais les très nombreuses illustrations permettent de s'immerger facilement dans les nouvelles. Les albums sont grand format, couverture cartonnée, au prix de 22 € et disponibles sur Amazon.
samedi 22 août 2026
SAUNIERE ET LE VERASCOPE
Le revue Terre de Rhedae tient le coup et nous offre un numéro 2026 bien garni. Je ne résumerai pas tous les articles, tous fort intéressants au demeurant, mais m’arrêterai plus particulièrement sur deux contributions.
La première, signée Paul Saussez, fait un résumé fort complet de notre affaire, en faisant bien la distinction entre « les deux vies » de Bérenger Saunière. La première, bien connue, est celle de l’enrichissement du curé grâce à un trafic de messes sur grande échelle et à la sollicitation de dons généreux ; l’auteur y ajoute la découverte sous l’église du « tombeau des Seigneurs », avec trois dépôts en provenance des évêchés de Narbonne, Carcassonne et Alet. Puis en seconde partie il s’attarde sur les faux injectés bien après le décès de B.S., jonglant entre dalle, stèle et parchemins, décodant ce qui n’est finalement que le produit de potaches érudits. Je suis toujours surpris par le travail fourni pour faire parler des documents que personne n’a jamais vu. Paul Saussez écrit bien. Mais il m’a fallu un Doliprane pour digérer sa démonstration.
Un peu de fraîcheur dans ce monde de brutes nous est apporté François Lange, qui nous apprend que le pasteur castelrennais était un grand esthète. Il était en effet un adepte des premières lunettes stéréoscopiques, qui lui permettaient d’admirer des nus artistiques qui fleurissaient alors dans le commerce spécialisé. Mieux, il s’intéressait aussi au « vérascope » avec lequel on pouvait faire de belles reproductions de documents anciens. (Photo François Lange)
LE CATALOGUE DES LIVRES IMAGINAIRES
Ces livres n’existent pas — leur catalogue vient pourtant de remporter un vrai prix
Des ouvrages perdus, abandonnés avant d’être achevés, ou purement inventés par Borges, Lovecraft et d’autres écrivains : Reid Byers leur a donné une existence matérielle, puis un catalogue. Oak Knoll Press vient de recevoir pour ce dernier un Leab Award de l’ACRL. Une récompense très officielle pour une bibliographie qui travaille, avec un sérieux imperturbable, sur l’impossible.
Les bibliophiles connaissent la rareté. Reid Byers a choisi sa forme définitive : le livre absent. Le 13 août, l’American Library Association a dévoilé les Leab Awards 2026, décernés par l’Association of College and Research Libraries (ACRL), l’une de ses divisions. Dans la catégorie imprimée « Excellence in Description », Oak Knoll Press est récompensé pour Imaginary Books : Lost, Unfinished, and Fictive Works Found Only in Other Books, de Reid Byers.
Pas tout à fait un Goncourt du néant, donc. Les Katharine Kyes Leab and Daniel J. Leab American Book Prices Current Exhibition Catalog Awards distinguent des dispositifs éditoriaux accompagnant des présentations de documents issus de bibliothèques, d’archives et de collections spéciales. Après une interruption de 2022 à 2025, le programme a été relancé avec de nouveaux critères. Et, pour la première fois en 2026, le choix des lauréats est passé par un vote des membres de l’ACRL et de sa Rare Books and Manuscripts Section.
Bibliographier ce qui n’est pas là
Le volume primé prolonge Imaginary Books, présenté au Grolier Club de New York du 5 décembre 2024 au 15 février 2025, avant de poursuivre sa route en Californie puis dans le Maine. L’institution new-yorkaise annonçait « environ 100 livres » et pièces associées. Tous sont des simulacres : des objets conçus avec le concours d’imprimeurs, relieurs, artistes et calligraphes pour donner une enveloppe matérielle à des textes qui, pour des raisons très différentes, ne peuvent plus — ou n’ont jamais pu — être posés sur une table.
Trois espèces peuplent cette collection. Les ouvrages perdus ont été écrits, mais aucun exemplaire n’en subsiste ; les projets inachevés sont restés au stade de l’intention ou du chantier ; les titres fictifs, enfin, n’existent que dans un autre récit. Autrement dit : une pièce réputée disparue, un manuscrit abandonné et le Necronomicon de Lovecraft peuvent se retrouver voisins de rayon. Ce qui, dans une bibliothèque ordinaire, poserait quelques problèmes de catalogage.
Le dispositif se garde pourtant de traiter tous ces fantômes de la même façon. Le Grolier Club présente ainsi Love’s Labours Won comme la suite perdue de Love’s Labour’s Lost, de Shakespeare. Plus loin, Reid Byers donne forme à One Must First Endure, ouvrage attribué à Ernest Hemingway : sa notice part de la disparition à Paris, en 1922, des manuscrits que Hadley Hemingway transportait avec elle pour imaginer ce que ce premier roman aurait pu devenir une fois publié.
Voilà tout l’intérêt de l’entreprise : les indices historiques et l’invention ne se confondent pas, mais la fabrication matérielle les installe sur les mêmes étagères.
L’impossible, relié pleine toile
Avec les volumes issus de la fiction, au moins, personne ne risque de réclamer l’original. La notice du Necronomicon attribue au grimoire imaginé par H. P. Lovecraft un auteur, Abdul Al-Hazred, une impression vénitienne chez Gabriel Giolito de Ferrari et Fratelli, et même une date : 1541. Elle précise encore que l’exemplaire présenté serait celui de John Dee. Tout est fabriqué, naturellement — et tout est décrit avec l’application bibliographique qu’exigerait un incunable parfaitement réel.
Même traitement pour The Book of Sand, de Borges, volume sans commencement ni fin, ou The History and Practice of English Magic, ouvrage inventé à l’intérieur de Jonathan Strange & Mr Norrell, de Susanna Clarke. Le jeu ne consiste donc pas simplement à produire de beaux accessoires : chaque faux livre reçoit les signes matériels et bibliographiques qui lui permettraient presque de franchir la frontière de son récit d’origine.
Une ambiguïté très officielle
Le 18 août, ACRL Insider a complété l’annonce du palmarès en donnant la parole à Reid Byers. L’auteur se dit « honoré et ravi », mais reconnaît aussitôt un léger problème : une récompense authentique convient-elle vraiment à des travaux bibliographiques consacrés à l’imaginaire ? Il évoque joliment « l’ambiguïté ontologique du compliment », avant de s’en remettre au vote des membres.
La distinction, elle, n’a rien de fictif. La catégorie salue précisément la qualité descriptive d’un catalogue d’exposition : documentation des pièces, appareil historique, interprétation et contextualisation. Oak Knoll Press obtient donc un prix professionnel parfaitement réel pour avoir publié un ouvrage qui décrit méthodiquement des livres perdus, inachevés ou inventés. Reid Byers peut conserver son doute ontologique : son catalogue figure, lui, noir sur blanc au palmarès 2026.
Crédits : Prospero, Miranda et Ariel, illustration de The Tempest de Shakespeare - artiste inconnu
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com


















