Nous reprenons ici un article du Quotidien de
Paris du 7 avril 1924 [1]qui,
sous le titre de « La Légende de Jean Orth », fait le tour du
sujet :
La
légende de Jean Orth paraissait usée. La guerre, les bouleversements de
l’Europe ont rejeté dans un passé lointain et définitivement aboli les
tragédies de la cour d’œuvre… Les mystérieuses histoires de la famille des
Habsbourg ne passionnent plus guère l’imagination.
La mort,
dans un hôpital de New-York, de cet Orlow Orth qui pourrait être l’archiduc
Jean Salvator, disparu plus de trente ans, eût sans doute à peine défrayé la
chronique d’un jour si le suicide de la jeune pupille d’Orlow Orth n’était venu
ressusciter l’atmosphère romanesque où l’on s’est complu à situer toute la vie
du jeune prince autrichien.
L’histoire
cependant, a peu à peu remplacé la légende. Les archives ont livré leurs
secrets, les témoins ont osé parler.
Nous
avons maintenant des documents parmi lesquels les plus curieux sont peut-être
les souvenirs de Marie Stubel, qu’a publiés la revue Die Stunde.
Marie
Stubel était, en effet, bien placée pour nous conter le roman de Jean Salvator
puisque sa sœur, Milli Stubel, en fut l’héroïne.
La « mésalliance » de l’archiduc
Fils du
grand-duc de Toscane dépossédé, propre cousin de l’empereur François-Joseph,
l’archiduc Jean Salvator ne pouvait sans soulever l’indignation de toute la
cour d’œuvre songer à épouser Milli, la modeste petite bourgeoise qu’il avait
rencontrée dans les milieux d’artistes où il se plaisait.
Il l’osa
cependant. L’empereur s’émut, refusa son autorisation à ce mariage. Rien ne
dissuada l’archiduc de son projet. Son union avec Milli, qui fit scandale,
devait durer malgré toutes les oppositions.
On s’est
plu à voir là les raisons qui poussèrent Jean Salvator à renoncer à son rang et
à ses titres et l’on a rendu son départ d’œuvre, en 1889, romanesque comme un
enlèvement.
En
réalité, l’archiduc vécut d’abord à Vienne, en commun avec Milli Stubel, des
années remplies de projets politiques et d’intrigues.
Les projets de Jean Salvator
D’une
nature ardente, enthousiaste, Jean Salvator rêvait d’introduire dans son pays
de grandes réformes.
Mais
l’hostilité de la Cour fait échouer tous ses projets. Il n’a pour ami que le
fils de François-Joseph, Rodolphe.
En cet
ami d’enfance partiellement affranchi des préjugés traditionnels, Jean Salvator
place les espoirs de rénovation qui le font passer pour libéral.
François-Joseph
lui apparaît comme l’obstacle à tous les plans. L’archiduc est-il allé jusqu’à
la conspiration ? On n’a jamais pu le prouver.
En tout
cas, l’archiduc est étroitement surveillé par ses ennemis. On prend soin
d’irriter l’empereur contre lui.
C’est
alors que, pour la première fois, Jean Salvator songe à quitter l’œuvre sans
renoncer pourtant à jouer un rôle dans les destinées de son pays.
Ses
ambitions personnelles et son rêve de suprématie autrichienne dans les Balkans
s’accordent. Il songe au trône de Bulgarie. Des pourparlers actifs s’engagent
avec le parti national bulgare.
Après le drame de Meyerling l’archiduc songe à s’expatrier
Mais
survient le drame de Meyerling. Accouru chez lui comme un fou, effondré, Jean
Salvator ne peut que répéter : « Ils l’ont assommé ! Ils l’ont
assommé ! » Mais c’est lui qu’on charge d’aller annoncer à
l’impératrice la mort de Rodolphe.
L’impératrice
l’écoute, bien calme, puis fait immédiatement chercher son médecin pour lui
demander si elle peut encore donner un héritier à l’empire.
Ayant
perdu son meilleur ami, vu échouer tous ses plans, Jean Salvator n’a bientôt
plus qu’un désir : abandonner ce pays hostile. Il rêve d’affaires, de
grandes entreprises commerciales. Il ira au Chili et il fera avec Hambourg le
commerce du salpêtre.
En 1889
il quitte Vienne définitivement. Il renonce à se titres et prend le nom de Jean
Orth. A Londres, il épouse enfin Milli Stubel qui, depuis treize ans, partage
ses espoirs et ses déceptions.
En route pour l’exil
Puis
c’est le départ sur le voilier Santa-Margarita.
On n’eut
jamais plus de nouvelles du navire, qu’on considéra comme s’étant perdu corps
et biens.
Quand un
jour, en Amérique, un homme prétendit être l’archiduc, les autorités le
considérèrent comme un imposteur.
Les
journaux seuls s’obstinèrent périodiquement à ressusciter le disparu.
Orlow ? Jean Orth ?
Aujourd’hui,
le consulat de France se refuse à aller reconnaître le corps de cet Orlow qui
se donne pour Jean Orth, tant il est peu vraisemblable que l’archiduc ait
échappé au naufrage du Santa-Margarita.
La
réalité ne viendra sans doute pas détruire la belle légende, la légende du
prince qui abandonna pour la petite Milli la Cour impériale, un trône
peut-être, et qui partit avec elle pour des pays de rêve d’où il n’est jamais
revenu.
Aucune allusion bien sûr à un passage à
Rennes-le-Château !
L’opinion de Natacha :
Il
s’agit de Jean
Salvator de Habsbourg-Toscane (1852-1890 ?), cousin de
l’archiduc Rodolphe de Mayerling.
Après le drame de Mayerling, il rompt avec la cour impériale, abandonne son
titre et prend le nom de Jean Orth.
🜏
Pourquoi il est devenu un personnage “mythique”
Son destin coche toutes les cases du grand
récit fin-de-siècle :
- rupture avec
l’Empire austro-hongrois,
- disparition
mystérieuse,
- rumeurs de complot,
- changement d’identité,
- disparition en mer vers le Cap
Horn,
- possible survie en
Amérique du Sud.
Et évidemment…
👉 Rennes-le-Château
s’est greffé là-dessus.
🏛️ Jean Orth et Rennes-le-Château
Dans certaines reconstructions
“castelrennaises” :
- Jean Orth serait
le mystérieux “Monsieur Guillaume”,
- visiteur
aristocratique supposé de Saunière,
- porteur d’un
secret dynastique ou financier,
- voire
intermédiaire des Habsbourg.
Mais là, on entre dans :
⚠️
le domaine des hypothèses très spéculatives.
Aucune preuve historique solide ne
confirme :
- sa présence réelle
à Rennes-le-Château,
- un financement de
Saunière,
- ni une implication
des Habsbourg dans “l’affaire”.
🧠 Pourquoi cette figure fascine tant
Parce que Jean Orth fonctionne comme un
:
“personnage-pivot idéal”.
Il relie :
- monarchie
finissante,
- sociétés secrètes,
- disparition,
- identité cachée,
- exil,
- trésor,
- et décadence
européenne.
C’est presque un archétype littéraire.
📚 Le problème historique
Le dossier Jean Orth souffre du même
phénomène que beaucoup d’affaires castelrennaises :
🧩
accumulation de récits secondaires
On retrouve :
- Gérard de Sède,
- des traditions
orales,
- des hypothèses
tardives,
- des recoupements
fragiles,
- et énormément de
reconstructions a posteriori.
👉 Le personnage
historique réel existe.
👉 Mais le “Jean Orth
ésotérique” est largement une construction mythographique.
🜏
Lecture ODS
Jean Orth est un cas parfait de :
👉
“contamination symbolique”
Un personnage historique ambigu :
- disparaît,
- laisse des zones
d’ombre,
- puis devient
support de projections.
Et Rennes-le-Château agit comme un :
amplificateur de mythes connexes.
🎯 Mon avis net
Historiquement :
- personnage réel,
- disparition
authentiquement mystérieuse,
- destin fascinant.
Ésotériquement :
- dossier très
largement surinterprété.
Mythologiquement :
- extraordinaire
machine narrative.