mardi 5 mai 2026

ON JOUE A KAYSERBERG

 


RIP JEAN-MARIE VILLETTE

    


 

J’apprends avec tristesse le décès récent de Jean-Marie Villette à 83 ans, un archéo-odésien. Sur son faire-part, il est indiqué : "quincailler, poète et musicien". Il vivait seul, était un fondu de RLC, sujet sur lequel il ne finissait pas d’écrire le « livre définitif ». Il venait régulièrement camper à Rennes-les-Bains et je n’oublierai jamais sa gentillesse et ses mots réconfortants lors de la mort brutale de la princesse Soraya.

 

Va en paix mon ami. 

CONNAISSEZ-VOUS L'UATSDIN ?

  

ENCYCLOPAEDIA OCCULTAE

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Notice — UATSDIN

Religion traditionnelle ossète et revitalisation néo-païenne caucasienne


Dénomination

Uatsdin (aussi transcrit Watsdin, Uacdin)
Du ossète : uats (« esprit », « saint », « entité sacrée ») + din (« foi », « religion »)


Aire culturelle

  • Ossétie du Nord-Alanie
  • Ossétie du Sud
  • Caucase central

Nature

Religion traditionnelle revitalisée ; système cultuel communautaire à fond indo-européen (branche iranienne), intégrant :

  • survivances préchrétiennes,
  • éléments syncrétiques,
  • reconstruction contemporaine partielle.
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Définition synthétique

L’Uatsdin désigne l’ensemble des pratiques religieuses traditionnelles ossètes, réactivées au XXe siècle dans un cadre identitaire, et fondées sur un héritage mythologique et rituel attribué aux anciens Alains, peuple iranien du Caucase.


Contexte historique

Origines anciennes

Les Ossètes descendent des populations sarmato-alaines, héritières des cultures indo-iraniennes des steppes. Leur religion ancienne présentait :

  • un panthéon structuré,
  • un culte du feu et du ciel,
  • des pratiques sacrificielles,
  • une forte dimension clanique.

Christianisation

À partir du Moyen Âge, la christianisation (influence byzantine puis géorgienne et russe) transforme progressivement les structures religieuses sans effacer totalement les pratiques anciennes.

Période soviétique

  • répression des religions,
  • affaiblissement des pratiques rituelles,
  • maintien partiel des traditions dans la sphère privée.

Renaissance contemporaine

Après 1991 :

  • réaffirmation identitaire ossète,
  • réactivation des sanctuaires,
  • formalisation du terme « Uatsdin »,
  • structuration de groupes religieux.

Structure théologique

Principe suprême

L’Uatsdin admet généralement une entité supérieure (souvent rapprochée d’un dieu céleste), sans formulation dogmatique systématique.

Les uats

Les uats sont des entités intermédiaires :

  • esprits,
  • saints locaux,
  • figures protectrices,
  • puissances liées à des lieux.

Ils constituent le cœur du système cultuel.

 

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Mythologie fondamentale

Les Nartes

Nartes

Cycle épique central de la culture ossète, les Nartes sont :

  • héros semi-divins,
  • fondateurs mythiques,
  • porteurs de valeurs (courage, honneur, ruse, sacrifice).

Fonction :

  • référentiel moral,
  • mémoire collective,
  • matrice symbolique de la religion.

Pratiques rituelles

Sanctuaires (dzuar)

Lieux sacrés :

  • naturels (montagnes, rochers),
  • construits (édifices simples),
  • associés à une entité protectrice.

Fonction :

  • centre des rituels communautaires,
  • point de convergence clanique.

Rituels

  • sacrifices animaux (principalement bovins ou ovins),
  • offrandes alimentaires,
  • libations,
  • prières collectives,
  • banquets rituels.

Ces pratiques sont :

  • codifiées,
  • communautaires,
  • liées au calendrier local.

Organisation religieuse

Absence de clergé structuré au sens institutionnel.

Présence de :

  • officiants traditionnels,
  • autorités coutumières,
  • chefs de rituels.

Fonctionnement :

  • local,
  • clanique,
  • non centralisé.

Rapport au christianisme

Situation caractéristique de syncrétisme :

  • coexistence avec le christianisme orthodoxe,
  • hybridation des pratiques,
  • double appartenance fréquente.

Tensions :

  • opposition entre Église institutionnelle et religion traditionnelle,
  • débats identitaires contemporains.

Statut contemporain

L’Uatsdin est aujourd’hui :

  • un marqueur identitaire fort,
  • une tradition réactivée,
  • une religion minoritaire mais visible,
  • un objet d’étude ethnologique et religieux.
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Analyse comparative

Critère

Uatsdin

Néo-paganismes occidentaux

Origine

Tradition continue

Reconstruction moderne

Fonction

Identité collective

Spiritualité individuelle

Structure

Communautaire

Souvent individuelle

Transmission

Culturelle

Intellectuelle

Territoire

Localisé

Globalisé


Problématiques contemporaines

  • authenticité vs reconstruction,
  • instrumentalisation identitaire,
  • relations avec le christianisme,
  • reconnaissance institutionnelle,
  • évolution vers une religion formalisée.

Évaluation critique

L’Uatsdin se distingue par :

  • son enracinement ethno-culturel,
  • sa continuité partielle,
  • sa dimension rituelle vivante.

Il constitue un cas rare de :
revitalisation religieuse non entièrement artificielle, à la différence de nombreux néo-paganismes européens.


Conclusion

L’Uatsdin représente une survivance transformée d’un système religieux indo-européen ancien, adaptée aux conditions contemporaines. À la croisée de la tradition, de l’identité et de la reconstruction, il illustre la capacité d’une culture à réactiver ses formes symboliques profondes dans un contexte post-moderne.


Notice critique ODS

L’Uatsdin ne doit pas être confondu avec les reconstructions néo-païennes occidentales.
Toute tentative d’assimilation rapide à un « paganisme universel » relève d’une simplification abusive.


Mots-clés

Uatsdin — Ossètes — Alains — Caucase — religion traditionnelle — Nartes — néo-paganisme — indo-européen — sanctuaires — syncrétisme

 

Un papier de Natacha 

L'ORIGINE DU MONDE de Thomas Grison vu par "Incoherism"

 


 

 

Au cœur de l’origine du monde. Hystéricodysséïa de Thomas Grison. Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Thomas Grison, historien de l’art et spécialiste du symbolisme, nous entraîne dans l’un de ces voyages initiatiques, rabelaisiens ou cervantésiens, qui apparaissent désastreux et pourtant se révèlent de façon inattendue un succès, succès d’abord pour l’esprit. Il use sans abuser des immenses possibilités du langage pour dérouter, enchâsser, enfermer puis libérer le sens, et le lecteur.

C’est sur l’océan de la littérature et de l’art que nous sommes invités à naviguer, poussés par le vent du rire salvateur ou inquiet et de l’attrait pour le mystère, incarné ici par une voisine au sexe magique :

« Venez y jeter un œil d’un peu plus près ! » me fit alors ma voisine en écartant les genoux un peu à la manière d’un sumo. « L’origine du monde, n’est-ce pas ? », ajouta-t-elle encore. Je fis d’autant moins attention à cette remarque qu’à ce moment-là, l’impensable se produit, qui fit s’écrouler d’un coup la forteresse de ma raison et m’expulsa en un clin d’œil hors des murs pourtant épais de la très granitique rationalité qui, jusque là me préservait dans son ombre salutaire et protectrice. Était-ce le magnétisme de cette vulve, somme toute très ordinaire, qui exerçait sur moi son ardeur hypnotique au point d’aliéner ou d’altérer en moi toute forme de discernement ? Était-ce l’atmosphère particulièrement occulte du lieu, et cet air de chamane ou de prêtresse surgie du fond des âges que, soudain, mon hôtesse se donna, et qui me firent pénétrer irrémédiablement en un territoire parallèle où j’abandonnais toute capacité de jugement ? »

Cet œil, « qui voit tout », ou veut tout voir de l’autre côté, prend son autonomie et conduit le héros malgré lui dans une aventure d’abord très bukowskienne avant qu’elle ne prenne toute sa dimension initiatique, à travers quelques guides et des initiatrices comme Bethsabée, Eve ou d’autres femmes qui éveillent.

« Vous avez fait bon voyage, j’espère ? », me demanda alors cette dame qui, à y regarder de près, ressemblait étrangement à ma voisine abhorrée. Elle avait en effet plus ou moins les mêmes traits, les mêmes intonations mielleuses dans la voix, les mêmes gestes affectés. Je me contentai de répondre par un petit signe de tête, en ajoutant aussitôt : « Alors, c’est vous, Eva ? » à quoi elle répondit en écho par un même petit signe de tête qu’elle assaisonna seulement d’un léger sourire désarmant d’ambiguïté, à la fois malicieux, cajoleur et narquois. »

Il est beaucoup question de passages dans ce livre, passages d’un monde à un autre, d’un état à un autre, d’une connaissance à une autre. La multiplication des signes et des accords, par les références au monde de l’art et de la littérature, tisse un réseau de sens à explorer à partir de cette « origine du monde » qui laisse notre personnage aussi fasciné que circonspect, malgré les indications de l’un de ses guides :

« Courbet rappelle que ce lieu est celui de la naissance. Mais il va aussi beaucoup plus loin en l’élevant aussi au rang de matrice universelle, dans sa fonction à la fois symbolique, mystique, métaphysique, cosmogonique (…) Il donne, si vous me permettez l’expression de la profondeur au prétexte pornographique. Surtout, il n’oppose pas la réalité érotique et physique du sexe à sa dimension spirituelle ou sacrée. Tout au contraire, il intègre la chair et l’esprit dans un tout unitaire et il réussit à créer entre eux une parfaite solution de continuité. Pour le dire autrement, Courbet fait tout pour ne pas faire de la chatte et du temple deux réalités disjointes. »

Thomas Grison restaure ainsi le principe du continuum de la chair à l’Esprit, continuum mis à mal par les grandes religions et tous leurs complices, y compris athées, principe qui permet aux enseignements de se mettre en place, à la mosaïque des mondes de prendre vie en un tout harmonieux sans ignorer le tumulte.

Thomas grison réussit là un tour de force particulièrement élégant. Ce livre, profond et délicieux, est bien une odyssée, écho à celle d’Homère, que prolongea avec talent Nikos Kazantzakis. Comme toute odyssée, elle demeure incertaine, l’achèvement ne résidant que dans l’inachèvement. Hystérique ? peut-être, et pourquoi pas ? mystérique en tous les cas.

lundi 4 mai 2026

TOUS À INNSMOUTH


 

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : À L'ORIGINE DE L'AFFAIRE DE RENNES-LE-CHÂTEAU, Philippe Duquesnois

 


 

Avec A l’origine de l’affaire de Rennes-le-Château (autoédition 2023), Philippe Duquesnois apporte à notre dossier une contribution importante. Je me suis toujours demandé comment l’histoire réelle de Bérenger Saunière avait pu se transformer en un Mythe agglutinant, aux couleurs de surcroît internationales avec l’entrée en piste des anglo-américains, Henry Lincoln et Dan Brown pour ne citer que les plus célèbres. Que s’est-il passé entre 1917, date de la mort de l’abbé et le déferlement médiatique sur ses supposées « découvertes » qui commencera au milieu des années 50. L’enrichissement du curé aurait dû rester dans le domaine des faits divers locaux, comme d’autres affaires similaires survenues à Baulou (Ariège) ou à Stenay (Meuse). L’auteur essaye de démêler un écheveau particulièrement embrouillé et nous livre les pistes écrites qu’il a pu recenser, avec toute la prudence et la rigueur que l’on se doit de trouver chez un vrai chercheur. Car le dossier est particulièrement pollué par des faux, des recopiages maladroits et des inventions parfois risibles. Le chemin passe par Noël Corbu, légataire de Marie Denarnaud, la bonne du curé. Le nouveau propriétaire transformera son domaine en hôtel-restaurant et se livrera à un véritable tam-tam médiatique auprès de la presse locale en mal de copie. L’auteur s’attarde sur Robert Charroux, président du « Club des Chercheurs », qui, sur base des confidences du restaurateur, commettra le premier livre évoquant le sujet (Trésor du Monde, 1962), bien avant l’ouvrage culte de Gérard de Sède (L’Or de Rennes, 1967). On plonge ensuite dans un dossier particulièrement embrouillé, Le Rapport Cros, dont des copies se mettent à circuler au début des années 60. On pourra également lire La Puissance et la Mort, texte attribué à Noël Corbu (1965 ?), le très intéressant rapport du chercheur Cholet (1967) et les truculents vrais-faux de Pierre Plantard, mâtiné vraisemblablement par son ami, le comédien Philippe de Cherisey (la liste est longue et les titres alambiqués comme Les Descendants Mérovingiens ou l’Énigme du Razès Wisigothique) 

 

J’ai relevé deux choses dans l’ouvrage de Duquesnois, que je connaissais mal ou que j’’ignorais.

° Le fric-frac du « Chalet du Roc » situé dans le parc de l’établissement thermal de Ginoles (près de Quillan), et ce à la fin des années 60. Les « visiteurs » ont subtilisé un certain nombre de documents qui y dormaient et qui traitaient (entre autres) des travaux liés au Rapport Cros. Ces papiers ont été transmis par l’un des « margoulins », bien connu pour sa mystagogie intéressée, à Patrice Chaplin, auteure anglaise réputée et belle fille de Charlot, ? Elle en a tiré un livre inénarrable, City of Secrets (2007). Truffé de faux, cet ouvrage nous raconte la liaison secrète de Bérenger Saunière avec une française résidant à Gérone, Maria Tourdes

° Et les Mérovingiens dans tout cela ? Rappelons que la « Belle Histoire » pouvait nous laisser supposer que Pierre Plantad pourrait être l’actuel descendant de cette lignée, censée s’être réfugiée dans le Razès après l’assassinat de Dagobert II et protégée par un mystérieux Prieuré de Sion. Duquesnois voit une des origines de cette abracadabrantesque prétention dans le cycle L’Empire d’Isaac Asimov. Je ne commenterai pas plus et lui laisse bien volontiers la paternité de cette source inattendue !

 

Cela dit, un beau travail au total, qui, s’il ne nous dévoile pas exactement ce que Saunière a trouvé (s’il a trouvé quelque chose !), est une contribution particulièrement précieuse pour tous les étudiants en « saunièrologie avancée ». 

Disponible auprès de notre partenaire La Librairie La Rose Rouge 

La Rose Rouge 

 

dimanche 3 mai 2026

POLITICA NATURAE, le numéro 2 de la revue Cosmos

 

Sommaire

Introduction / Comité éditorial

Ésotérisme et nature : Trois moments, hermétisme, Naturphilosophie et occultisme, New Age / Thierry Jobard

La dialectique de la Nature et de la Tradition : Les extrêmes droites traditionalistes et le concept de « nature » / Cédric Lévêque

De La Crise du monde moderne de René Guénon à La Guérison du monde de Frédéric Lenoir : Mutations d’une lecture ésotérique de la crise écologique / Adrien Bouhours
James Lovelock et l’« l’hypothèse Gaïa » / Stéphane François

Le cosmisme russe et le développement durable : Noo-éthique / Anja Lukich

Le néo-paganisme ukrainien : Une écologie profonde aux assises identitaires / Adrien Nonjon

Ordo ab Chao. Effondrement(s) : entre évolution décroissante & involution technofasciste / Cédric Lévêque

Doctrine secrète : Savitri Devi, entre animalisme, végétarianisme et nazisme / Thibault Brice & Stéphane François
VARIA

Evola en France, ésotériste traditionnel et penseur politique : Itinéraire d’une transmission plurielle / Noé Jafar Vergé

L'utilisation des mèmes par les militants d'extrême droite : Individuation, héroïsation et auto-dérision / Emmanuel Casajus

Politicae Naturae :

Métaphysiques de la Nature et écologies politiques

 

Nous voulions traiter d'écologie politique et nous pencher, comme à notre habitude, sur les liens entre ésotérisme, occultisme et politique, au sein de cette nébuleuse d'idéologies constituant, justement, les écologies politiques. Nous voulions utiliser le pluriel, pour désigner la multitude des courants balayant l'ensemble du spectre politique, de l'extrême droite à l'extrême gauche, car l'écologisme se glisse désormais partout. Notre intérêt portait essentiellement sur les marges, car les marges produisent des radicalités, et qu'en ces radicalités souvent se glissent des cosmologies singulières, centre de nos intérêts pour les phénomènes sociaux et politiques que sont l'ésotérisme et l'occultisme. Puis un mot, évident dans ce contexte, est venu nous tracasser, nous poser questions – trop de questions –, et, visiblement, il en tracassait d'autres, puisqu'il régnait en maître dans l'essentiel des contributions que nous avons reçues.
Il est des mots, comme celui-ci, que nous utilisons quotidiennement, sans jamais les interroger pour ce qu'ils sont : si remplis de sens qu'ils en deviennent creux. Pire ! Si remplis de sens qu'ils ouvrent des directions multiples, que le creux devient fourre-tout, qu'ils submergent, que la tâche pour les considérer pour ce qu'ils sont semble infinie.
Ce mot qui nous tracassait tant, nous l'avons alors mis au centre de ce deuxième numéro, comme pivot de nos interrogations, comme l'Arbre cosmique qui structure la pluralité des mondes, des racines chthoniennes aux rameaux célestes. Ce mot est « nature ».
Vous qui lisez, posez un instant cet ouvrage, et demandez-vous ce qu'est la « nature »... Que vous habitiez en ville ou à la campagne, regardez par votre fenêtre et demandez-vous, dans ce paysage complexe et infini qui vous fait face, ce qui appartient à la nature et ce qui n'y appartient pas.
La réponse que vous donnerez alors est porteuse d'une histoire, car le concept de « nature » a été tant et tant travaillé par les théologiens, les philosophes et les savants que ce tout petit mot, qui comptera pour deux pieds dans un poème, se trouve comme nœud dans des faisceaux complexes de sens.
La société industrielle a dégueulé sur le monde ses langues noires de bitume, ses marées grises de béton, ses fumées âcres de houille. Aujourd'hui, c'est un fait, le mode de vie industriel et la mondialisation capitaliste ont profondément altéré l'environnement, la biosphère, polluant les sous-sols, les océans, les terres arables et la proche banlieue terrestre. La production intensive a largué dans l'atmosphère tant de gaz à effet de serre qu'elle en a modifié le climat ; et de cette modification, nous n'en connaissons pas encore les conséquences, tant elles sont difficilement mesurables par nos modèles actuels. Les glaciers fondent, tout comme les calottes polaires et le pergélisol ; l'érosion côtière s'accélère ; les sols sont si fragilisés qu'ils s'érodent à leur tour. Chaque jour, des espèces animales, végétales, fongiques, bactériennes disparaissent à jamais sous les coups de butoirs du capitalisme mondialisé. Si la question morale que pose cette sixième extinction de masse aux origines anthropiques ne semble émouvoir que peu de personnes, une autre question, anthropocentrée, devrait nous faire frissonner : la vie sur Terre, et donc la vie humaine, ne sont-elles pas menacées ?
L'époque tient du cauchemar, de la dystopie, de la prophétie eschatologique. Pourtant, nous continuons nos vies, enlisés que nous sommes dans des modes et rapports de productions capitalistes.
L'accélération des problèmes environnementaux, leur prise de conscience massive, a donné, dans les années 2010, nombre de réponses, parmi lesquelles la collapsologie, le survivalisme, la fondation importante d'écovillages, des mouvements écologistes plus combatifs, des concepts comme celui d'« anthropocène », etc. Aujourd'hui, deux grandes tendances se dessinent, pour faire face aux périls à venir : l'hyper-technologie – continuatrice du mythe du progrès – qui nous permettrait de résorber notre impacte sur la vie sur Terre par l'usage d'énergies « vertes » et des aspirateurs à carbone ; ou la décroissance absolue, frayant parfois avec des formes de primitivismes. Dans l'une et l'autre de ces tendances, ce sont des relations spécifiques à la « nature » qui se posent et qu'il convient d'explorer.
Mais remontons le temps, car si, aujourd'hui, l'écologisme renvoie à une multitude de pratiques, il prend racines dès le xixe siècle, dans une critique de la modernité et de la société industrielle naissante, que cette critique fusse de gauche ou de droite, progressiste ou conservatrice. Henry David Thoreau, Élisée Reclus et tant d'autres ont jeté les bases de ce qui deviendra plus tard l'écologie politique. Dès leurs origines, ses mouvements considèrent la « nature » comme une entité et une totalité hors de la « culture » ; « culture » qui, par la force de la modernité, « dénature » justement l'humanité, l'éloignant supposément de ce qu'elle est, essentiellement. Évoquer la « nature », c'est donc avant tout défendre un certain ordonnancement du monde... et les formes cet ordonnancement du monde dépendront de qui les énonce. Nous observons, dans cette histoire des idées, que la porosité entre écologisme et considérations ésotériques et occultistes est présente dès l'origine des écologies politiques. Néo-paganisme, théosophie et anthroposophie, entre autres, façonnent des rapports à la « nature » particuliers... et aujourd'hui encore, l'écologie semble souvent plus imprégnée de considérations spiritualistes que de rationalité scientifique. Le spectre d'une « nature vivante », « personnifiée » ou « déifiée », est bien souvent présent.
L'essentialisation de la nature permet l'essentialisation de l'humanité elle-même, des structures sociales et politiques, des rapports de sexes et de genres, des modes de dominations. La « nature » est donc une question politique, car, poussée dans ses ultimes radicalités, elle devient l'implacable légitimation des processus sociaux. Définir la « nature » revient à établir un ordre cosmique, une cosmogonie, que celle-ci soit guidée par un Dieu unique, immanent ou transcendant, des dieux, ou encore une force de pur esprit... Dès que le mot « nature » est posé, avec ou sans majuscule, l'affaire devient métaphysique.

 

Comité scientifique :
Stéphane François
Damien Karbovnik
Jean-Loïc Le Quellec
Isabelle Pariente-Butterlin

 

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