vendredi 24 avril 2026

LES BONS VIEUX CHERCHEURS DE RENNES-LE-CHÂTEAU, Phlippe Brunel

 


 

Il fallait le faire et Philippe Brunel l’a fait sous forme d’une modeste auto-étition, Paroles de Chercheurs, autour de l’affaire de RLC, tome 1 (2024). Jeune cinéaste, Philippe a mené une investigation en profondeur et a recueilli dans un petit livre ses entretiens avec « les Grands Anciens ». Le temps passe et il est urgent de collecter les témoignages de ceux qui ont côtoyé « l’affaire » de près. Défilent ainsi Jean-Pierre Monteils et sa sagesse fraternelle, feu André Galaup et sa gouaille sceptique, Germain Blanc-Delmas et ses souvenirs de gamin au village, Henri Mariou à la mémoire vacillante, feu Guy Gentil, un des premiers chercheurs. Une place de choix est accordée à feu Josette Barthe, dont nous avons été, avec Antoine Captier[1], les premiers interlocuteurs. Beaucoup d’autres se sont ensuite lancés sur la trace de cette vieille dame espiègle, de la famille de Bérenger Saunière et proche de Mademoiselle Marie. On ne sait pas au juste quelle était la part d’affabulations dans ce qu’elle a raconté aux uns et aux autres, allant du faux sautoir maçonique découvert dans les affaires de l’abbé aux mystérieuses visites de joailliers belges venant prendre les bijoux découverts dans une cache mystérieuse pour les fondre. Elle a emporté son secret dans la tombe, mais je garderai longtemps le souvenir d’une vieille dame pétulente qui faisait un excellent cassoullet lors de nos visites régulières avec mon fils Nicolas.

Bravo Philippe et vite la suite !



[1] Cf Le Bibliothécaire du Razès, Philippe Marlin (EODS 2013)

mardi 21 avril 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LES GRIFFES DU PASSÉ, Lange & Pouchairet

    


 

François Lange innove, et dans Les Griffes du Passé (Palémon 2026), nous livre un « quatre mains » bien enlevé, avec son collègue Pierre Pouchairet, ancien policier comme lui à la retraite. Je connais bien Fañch le Roy, le héros quimpérois de Lange, sévissant avec une redoutable efficacité sous les ordres du Second Empire. Je découvre avec plaisir Léane, Vanessa et Élodie, les trois policières brestoises de Pouchairet. La force et le charme de ce thriller est de réaliser un « cross-over temporel » sur une affaire déjà croisée par Fañch [1] et qui semble ressurgir de nos jours. On y retrouve notre héros vieillissant, supportant mal le nouveau régime républicain et tournant en rond au commissariat de Brest. Il n’aspire qu’à une retraite bien méritée, avec sa compagne et ses filles dans la cité du Roi Gradlon. Nos trois équipières brestoises, quant à elles, sont saisies d’une affaire particulièrement glauque, suite à la découverte d’un cadavre atrocement mutilé dans la forêt d’Huelgoat. Et ce ne sera que le début d’une longue série de meurtres, l’enquête menée par nos limières les conduisant de surcroît à exhumer la trace de crimes identiques commis à l’époque de Leroy. La piste suivie à l’époque remontait du reste en Afrique. Il est vrai que les meurtres concernés étaient (et sont) signés par de profondes griffures sur le corps des victimes. On parlait alors d’hommes-léopards et d’une secte rassemblant les plus cruels de leurs adeptes, les Aniotas. Grâce aux papiers retrouvés dans les archives de Le Roy, les méfaits seront déjoués – au risque de leur vie - par nos policières.

Une enquête passionnante qui nous fait découvrir certains cercles secrets de la haute société et nous révèle les origines occultes d’un mythe inquiétant.  Et les petits alcools locaux et les saucisses aux choux qu’apprécient nos investigateurs nous aident à digérer la panoplie d’atrocités qui nous est proposée !

 

 

J’ai demandé à Natacha ce qu’elle savait sur ces fameux Aniotas et voilà ce qu’elle m’a trouvé dans un Bulletin de la Fondation Wilmarth. Il est intéressant de noter que ce texte, repris du LOI ,figure dans le premier numéro du Bulletin.

 

 


 

 

Laboratoire Odésien de l’Impossible

Département des Civilisations Anomales et des Cultes Totémiques

Fiche Confidentielle – Dossier E-42/A – Les Aniotas (Hommes-Léopards)

Dénomination :

Aniota (ou Anyoto, Anioto, pluriel : Baniotas)
Traduction littérale : “Ceux qui marchent sous la peau du Léopard”

Origine et aire géographique :

Congo central, Katanga, Bas-Zaïre, et zones forestières de la Côte d’Ivoire et du Cameroun.
Les premières mentions écrites remontent à 1867 dans les carnets du lieutenant Alphonse van Gheel, missionnaire belge, qui décrit « des justiciers nocturnes vêtus de peaux et traçant dans la chair les griffes du léopard ».

Structure et rituels :

Les Aniotas formaient une société initiatique à triple hiérarchie :

  • Les Griffeurs (exécuteurs, revêtus de la peau sacrée)
  • Les Maîtres-Fauves (anciens initiés chargés de l’enseignement totémique)
  • Le Conseil du Cri (chefs de culte, réputés converser avec l’esprit du Léopard)

Le rite de passage consistait à ingérer une décoction hallucinogène à base d’écorce d’ipoboa et de sang de léopard, avant la mise en transe mimétique : le postulant rampait et rugissait jusqu’à “recevoir la griffe”, symbole de sa fusion avec l’animal tutélaire.

L’attaque d’un “coupable” (souvent un parjure, un traître ou un sorcier rival) se faisait à la lune décroissante, avec des griffes métalliques taillées pour imiter les blessures du fauve.

Fonction sociale et signification

Dans leur contexte originel, les Aniotas constituaient une institution de régulation coutumière, garante de la justice tribale.
Mais aux yeux des administrateurs coloniaux, ils furent perçus comme une secte criminelle et réprimés brutalement entre 1908 et 1945.
Leur disparition officielle n’a jamais été totalement prouvée ; certains témoignages oraux recueillis au Katanga dans les années 1970 évoquent encore des “Nuits du Rugissement” au cœur des forêts.

 


 

Analyse mytho-hermétique

Les archives du Laboratoire établissent des correspondances troublantes entre le totémisme des Aniotas et plusieurs formes occidentales de lycanthropie :

  • Dans les deux cas, l’homme revêt la peau de la Bête et perd conscience dans l’acte rituel.
  • L’énergie libérée correspond au phénomène classé sous le code “Transmutation instinctuelle type L-3”.
  • Les fluides sacrificiels prélevés lors des rituels servaient, selon certains rapports Wilmarth, à ouvrir un passage sensoriel vers l’esprit du fauve primordial, parfois assimilé à un daemon chtonien nommé Nyong’a-Thoth (corrélation spéculative).

François Lange évoque dans ses Notes sur les Cultes Frontaliers d’Afrique Équatoriale (L.O.I., dossier F-19, 2024) la possibilité que certains rites Aniotas aient été contaminés par des influences hermétiques introduites par des officiers européens initiés, notamment des membres de la Société Hermétique de Bruxelles (1910-1922).

Classification interne :

Type rituel : Totémique – Transmutation Animale
Énergie en jeu : Empathie totémique (Forme-L)
Statut actuel : Dissous / persistant sous formes syncrétiques
Dossier lié : Les Hommes-Chacals du Haut-Nil (E-43/B)

Documents associés :

  • Rapport d’enquête du Dr. L. de Pirillac, Carnet Katanga II, inédit (1938).
  • François Lange, Les Cultes frontaliers et la Transmutation Totémique, Laboratoire Odésien, 2024.
  • Extrait du Bulletin Wilmarth, vol. XV, p. 214 : “Of the Leopard-Men and their Kin”.
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[1] La Bête de l’Aven (Palémon 2019

lundi 29 décembre 2025

LES HARROP, UNE FAMILLE PEU RECOMMANDABLE

 


Les Harrop constituent chez Derleth une variante “domestique” et dégénérative du Mythe, moins cosmique que Dunwich, mais tout aussi révélatrice. Leur intérêt n’est pas l’entité invoquée, mais l’effet cumulatif de la lecture, de l’isolement et de l’hérédité marginale.

 

🏚️ La famille Harrop

Lecteurs isolés et victimes tardives du savoir interdit

1. Cadre narratif

Le récit (Les Engoulevents de la Colline) met en scène Dan Harrop, qui se rend à Aylesbury Pike, près de Arkham, pour enquêter sur la disparition de son cousin Abel Harrop.

La maison :

  • est isolée,
  • entourée de voisins mutiques,
  • et plongée dans une atmosphère sonore obsédante : les engoulevents, motif typiquement derlethien, à la fois naturaliste et annonciateur.

👉 D’emblée, Derleth installe un espace de contamination lente, non spectaculaire.

2. La bibliothèque d’Abel Harrop : cœur du danger

Abel Harrop n’est pas un sorcier actif.
C’est un lecteur obsessionnel, et c’est précisément là que réside le péril.

Sa bibliothèque rassemble un canon du savoir interdit :

  • Les Prodiges thaumaturgiques sur la terre de Chanaan
  • Le Culte des Goules
  • De Vermis Mysteriis
  • Les Manuscrits Pnakotiques
  • Le Texte de R’Lyeh
  • Unaussprechlichen Kulten
  • et surtout le Necronomicon, ici décrit comme relié en peau humaine, détail volontairement outrancier.

👉 Chez Derleth, cette accumulation n’est pas érudite : elle est pathologique.

3. Abel Harrop : disparition et avertissement

Un voisin — un Whateley de la branche de Dunwich — révèle à Dan que :

Abel a été emporté par « Ceux du Dehors ».

Ce personnage joue un rôle capital :

  • il sait,
  • il avertit,
  • et il recommande une solution pragmatique : brûler les livres et fuir.

C’est une sagesse rustique, opposée à l’orgueil livresque.

4. Dan Harrop : la faute du lecteur actif

Dan Harrop commet l’erreur fatale :

  • il ne se contente pas de lire,
  • il récite à voix haute certains passages du Necronomicon.

Chez Derleth, la lecture devient opératoire par la voix, et non par la compréhension.
Dan ne sait pas ce qu’il invoque — mais la forme suffit.

5. Les crimes : symptôme, non possession

Les meurtres (voisins et bétail vidés de leur sang) ne sont pas clairement attribués à une entité unique.
Derleth laisse planer une ambiguïté :

  • vampirisme ?
  • goules ?
  • influence mentale ?

Ce flou est volontaire : l’horreur est humaine avant d’être cosmique.

Dan est retrouvé :

  • couvert de sang,
  • à côté d’une voisine égorgée,
  • sans souvenir clair de l’acte.

Il n’est pas possédé au sens strict.
Il est dissous.

6. Lecture critique

Les Harrop incarnent chez Derleth :

  • le lecteur non préparé,
  • l’illusion que l’accumulation de livres équivaut au savoir,
  • le danger de la lecture sans cadre, sans discipline, sans retenue.

Contrairement à Lovecraft :

  • l’horreur n’est pas ici indifférente,
  • elle est morale,
  • et la transgression appelle une sanction.

7. Fonction dans le Mythe dérivé

La famille Harrop sert à :

  • illustrer la thèse derlethienne du Mal actif,
  • opposer le bon sens rural (Whateley) à l’intellectuel urbain,
  • montrer que la bibliothèque peut être plus dangereuse que le cercle de pierres.

✒️ Conclusion

Les Harrop ne sont ni des sorciers, ni des savants.
Ils sont des lecteurs imprudents, et c’est suffisant.

Abel a lu trop longtemps.
Dan a lu trop fort.

Et les livres, cette fois, ont répondu.

dimanche 28 décembre 2025

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : PULP TIME, Peter Cannon

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pulptime: Being a Singular Adventure of Sherlock Holmes, H.P. Lovecraft, and the Kalem Club, As if Narrated by Frank Belknap Long, Jr." est un roman court (ou novella) écrit par Peter H. Cannon et publié en 1985. 

Résumé et contexte L’histoire se déroule en 1925 à New York. Sherlock Holmes, désormais retraité et vivant sous le pseudonyme de "John Altamont", se joint à H.P. Lovecraft et aux membres du Kalem Club (un cercle d’écrivains et d’amis proches de Lovecraft, dont Frank Belknap Long, Jr., qui narre l’aventure). Ensemble, ils enquêtent sur le vol de documents mystérieux par un gangster new-yorkais, Jan Martense. Le récit mêle enquête policière, séance de spiritisme avec Harry Houdini, exploration des égouts de New York, et même des éléments surnaturels typiques de l’univers lovecraftien. L’auteur s’appuie sur la correspondance réelle de Lovecraft pour recréer des dialogues et des situations plausibles, offrant une immersion dans le New York des années 1920 et dans le milieu des écrivains de "Weird Tales"

Style et originalité

  • Le livre est narré à la première personne par Frank Belknap Long, Jr., ami proche de Lovecraft et figure majeure du "Lovecraft Circle". Long joue ici un rôle similaire à celui du Dr Watson auprès de Holmes, mais aussi de Lovecraft, ce qui permet de croiser les univers du détective britannique et du maître de l’horreur cosmique.
  • Peter Cannon, spécialiste de Lovecraft, a soigné les détails historiques et littéraires, intégrant des références aux lettres et à la vie réelle de Lovecraft et de ses amis. L’ouvrage est illustré par Stephen E. Fabian, connu pour ses dessins dans le domaine de la fantasy et de l’horreu
  • L’aventure est à la fois un hommage aux récits de Sherlock Holmes, à l’œuvre de Lovecraft, et une plongée dans l’ambiance des "pulp magazines" des années 1920.

Réception et avis

  • "Pulptime" a été salué par la critique pour son inventivité et son respect des univers qu’il croise. Il est souvent cité comme un exemple réussi de "crossover" littéraire, mêlant mystère, horreur et humour.
  • Le livre est apprécié des fans de Lovecraft, de Sherlock Holmes, et des amateurs de littérature pulp. Il est considéré comme un incontournable pour ceux qui s’intéressent à la vie et à l’œuvre de Lovecraft, ainsi qu’à l’histoire des cercles littéraires américains du début du XXe siècle

Édition et disponibilité

  • Publié initialement par Weirdbook Press en 1985, "Pulptime" est aujourd’hui un ouvrage recherché par les collectionneurs, notamment pour ses illustrations et son tirage limité

En résumé, "Pulptime" est une œuvre hybride, à la fois pastiche, hommage et aventure originale, qui ravira les amateurs de Sherlock Holmes, de Lovecraft, et de l’âge d’or des pulps.

AMIS VAMPIRES, IL NE RESTE QUE PEU DE PLACES

 


A LA RENCONTRE DE JASON WECTER

 


Avec Quelque Chose en Bois (Something in Wood, 1947)

August Derleth

Nouvelle tardive de Derleth, relevant pleinement du Mythe étendu, mais avec une économie de moyens inhabituelle chez lui.

🧑‍🎨 Jason Wecter

Critique musical et artistique — victime esthétique

1. Statut du personnage

Jason Wecter est entièrement fictif, créé par Derleth comme :

  • critique musical et artistique reconnu,
  • collectionneur d’art moderne et étrange,
  • amateur averti des sculptures de Clark Ashton Smith (mention directe et signifiante).

Il incarne une figure nouvelle dans le Mythe :

non pas l’érudit des livres,
mais l’esthète, le critique, l’homme du goût.

2. Le bas-relief en bois : artefact déclencheur

L’objet central n’est pas un livre, mais un bas-relief en bois :

  • matière organique,
  • support sculpté (et non écrit),
  • représentation :
    • d’une créature poulpique,
    • émergeant d’une structure monolithique,
    • dans un environnement subaquatique.

👉 C’est un artefact visuel, pas textuel.
Derleth déplace ici le Mythe du livre vers l’image.

3. Pinckney : le cousin médiateur

Le cousin Pinckney joue le rôle classique de :

  • fournisseur involontaire,
  • témoin rationnel,
  • survivant narratif.

Il permet à Derleth de :

  • garder une distance,
  • observer la transformation de Wecter sans la vivre de l’intérieur.

4. La transformation de Jason Wecter

La dégradation suit un schéma très précis :

a) Rêves et paysages indicibles

Wecter ne lit pas :
il voit en rêve.

b) Modification du comportement social

  • recherche de solitude,
  • rejet des cercles culturels,
  • mépris croissant du public.

c) Radicalisation critique

Ses critiques deviennent :

  • plus violentes,
  • plus négatives,
  • presque inhumaines dans leur sévérité.

👉 L’horreur se manifeste dans le jugement esthétique.

5. Disparition et geste final

Le point capital — et très lovecraftien malgré Derleth :

Wecter demande à son cousin de jeter la sculpture au large de Innsmouth.

Ce geste implique :

  • reconnaissance tardive du danger,
  • compréhension partielle,
  • volonté de restituer l’objet à son milieu d’origine.

Mais trop tard :
Wecter disparaît.

6. Le rôle discret de Miskatonic

Tu soulignes un point très juste.

Derleth ne liste pas de grimoires.
Il mentionne simplement que Wecter s’est rendu à la bibliothèque de Université de Miskatonic pour consulter :

des livres extrêmement rares.

Cette sobriété est inhabituelle chez Derleth — et efficace.

👉 Le savoir n’est plus central.
👉 Il est secondaire par rapport à l’objet.

7. Lecture critique

Jason Wecter est une figure essentielle car il montre que :

  • le Mythe peut contaminer le regard,
  • la création artistique n’est pas nécessaire pour être touché,
  • le jugement esthétique peut devenir inhumain.

Contrairement à Lovecraft :

  • Derleth moralise peu ici,
  • ne théologise pas,
  • laisse l’horreur agir par l’art.

✒️ Conclusion

Jason Wecter n’est ni un savant,
ni un occultiste,
ni un lecteur de grimoires.

Il est un critique,
et c’est précisément pour cela qu’il est vulnérable :
il croyait regarder les œuvres,
alors que certaines œuvres regardaient déjà en retour.