Chez le Bibliothécaire

Chez le Bibliothécaire
Bienvenue

samedi 7 juillet 2018

UN INÉDIT DE JEAN-CHARLES PICHON


Un recueil de souvenirs intimistes, très agréable à lire.

GERALD MESSADIÉ, RIP


Gérarld Messadié nous a quitté. Un grand Monsieur qui nous a fait rêver. On se souvient de Jésus, l'homme qui devint Dieu.
Ici avec Fabienne La Louve et Étienne.

Un hommage lui sera rendu à Charleville-Mézières :

Dans deux semaines... C'est à Gérald Messadié - paix à son âme - que je dédierai cette double conférence organisée autour de Rimbaud, avec comme invités Yann Frémy, universitaire rimbaldien, et Guillaume Meurice & Olvera Cosme, respectivement auteur-humoriste-chroniqueur sur France Inter, et poète. La Société des Écrivains Ardennais et le Musée Rimbaud sont donc heureux de vous inviter le 21 juillet 2018 à 16h à la Librairie Rimbaud (dédicaces), puis à 18h au Musée Rimbaud (l'Auberge verte) pour une double conférence.
 

mercredi 4 juillet 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : SHERLOCK HOLMES ET LES OMBRES DE SHADWELL, James Lovegrove





J’adore les pastiches holmésiens ; j’adore les récits néo-lovecraftiens. Et les crossover entre les deux genres sont une de mes friandises préférées. Aussi Sherlock Holmes et les Ombres de Shadwell de James Lovegrove (Bragelone 2018) a-t-il à priori tout pour plaire, d’autant plus que l’objet, avec sa tranche dorée, est magnifique. Mais cela commence mal, avec une histoire emberlificotée de manuscrit reçu par l’auteur, qui est d’une branche éloignée de la famille Lovecraft, avec pour instruction de le mettre dans un coffre après lecture et de l’oublier. Un artifice qui n’était pas vraiment nécessaire.
Le récit est celui du Dr Watson qui raconte la vérité sur sa rencontre avec Holmes et qui nous explique que tout ce qu’il a écrit par la suite n’est que de la poudre aux yeux pour dissimuler l’atroce vérité : les Grands Anciens sont de retour et réclament leur dû.
Récrire le Mythe Holmésien à la lumière du Mythe de Cthulhu est un exercice audacieux, mais périlleux. Et l’auteur n’arrive pas à convaincre, car les ficelles sont grosses et donnent à l’ensemble un caractère très téléphoné. On démarre avec d’étranges meurtres dans le quartier de Shadwell, les victimes étant retrouvées dans un état de maigreur squelettique, comme complétement « vidées ». Holmes découvre l’existence des Grands Anciens après avoir absorbé une drogue proposée par un chinois des plus louches alors que Watson se souvient d’avoir visité un temple de l’horreur lors de sa campagne militaire en Afghanistan. Et de se livrer à des recherches érudites dans le Département des Livres Réservés du British Museum. Las, l’ouvrage convoité, le Necronomicon, a été dérobé au grand dam de la bibliothécaire. La fiche de consultation indique que le dernier lecteur est un certain Moriarty. Le reste s’enchaîne sans surprise : Moriarty a conclu un pacte avec Ceux du Dehors dont il doit assurer la nourriture. Holmes, son frère Mycroft, Watson et un inspecteur de police seront les prochaines proies. Et on a droit à une interminable scène de bagarres dans un souterrain sous une église de Shadwell où, bien sûr, la créature émergera du lac enfoui. De façon curieusement hérétique, le monstre écailleux aux nombreux tentacules n’est pas Cthulhu mais Nyarlathotep. Ouf, Moriarty sera vaincu, on ne s’en doutait pas…
Deux autres ouvrages sont annoncés pour poursuivre la réécriture de la saga holmésienne. Espérons que l’auteur fera montre de plus d’originalité !

mardi 3 juillet 2018

CONAN DOYLE CONTRE SHERLOCK HOLMES, Emmanuel Le Bret




Emmanuel Le Bret, avec Conan Doyle contre Sherlock Holmes (éditions du Moment, 2012), nous donne un excellent aperçu de la vie de Conan Doyle, véritable roman en elle-même. Né en 1859 d’une famille modeste à Édimbourg, il connaitra une enfance de « pauvreté épanouie ». Il fera ses classes chez les jésuites, avant de rejeter la religion chrétienne et se réclamer de l’agnosticisme. Et sa personnalité va se développer en un certain nombre de sous-ensembles qui se recoupent souvent mais gardent toujours une couleur d’autonomie. On trouve le Doyle médecin, un peu malgré lui, mais dont la pratique lui permettra de faire deux expéditions lointaines, au Groenland puis en Afrique comme médecin naval. On croise le Conan Doyle patriote, défendant la guerre des Boers, dénonçant les atrocités commises au Congo et s’engageant dans la première Guerre Mondiale comme « Chroniqueur Officiel de la Grande Bretagne ». On sourit à l’évocation de l’écrivain amoureux d’une jeune fille alors qu’il était marié ; ses relations avec l’élue de son cœur resteront platoniques jusqu’au décès de son épouse légitime. On apprécie encore le Conan Doyle redresseurs de torts, s’impliquant directement dans plusieurs « erreurs judiciaires » pour sauver les victimes d’une justice aveugle, comme dans les affaires Eladji (chantage à « l’abattage de bétail ») ou Slater (agression d’une personne âgée).
Mais c’est surtout le passionné d’écriture qui donne son unicité au personnage. On pense immédiatement à Sherlock Holmes avec 4 romans et 56 nouvelles publiées entre 1887 et 1930. Cette œuvre lui apportera la gloire, même s’il la considérait comme secondaire, voire alimentaire. Il tentera de se défaire de son héros devenu trop envahissant en le faisant mourir dans les chutes de Reichenbach, mais devra le ressusciter suite au tollé de protestations de toute l’Angleterre ; une affaire qui remontera du reste au Parlement ! Car Conan Doyle avait beaucoup d’autres cordes à son arc. Ses romans d’aventures passeront également le cercle de la postérité, comme les exploits du Professeur Challenger dans le cycle du Monde Perdu. Une sorte d’Indiana Jones au background scientifique qui sera porté à l’écran du vivant de l’auteur. Citons également Le Gouffre Maracot, récit d’un autre savant sur les traces de l’Atlantide. Mais c’est le roman historique qui avait la faveur de Conan Doyle. On lui doit de nombreux récits aujourd’hui oubliés comme un cycle « napoléonien » en quatre romans.
On ne serait pas complet sans évoquer l’implication de Conan Dolyle dans le spiritualisme. Malgré son agnosticisme et son grand scepticisme, l’écrivain était torturé par les choses de l’esprit, au point de s’adonner au spiritisme de Léon Denis. Peut-être parce qu’il avait été profondément affecté par de nombreux décès familiaux (épouse, enfants, jeune frère, tous foudroyé par la pneumonie). Il écrira beaucoup sur le sujet et fera du Pr Challenger un adepte du monde des esprits. On lui doit également une contribution sur les « fées de Cottingley » et plus généralement sur l’existence du « Petit Peuple ».

SHERLOCK à Néris-les-Bains


samedi 23 juin 2018

LECTURES CROISÉES D'UN IMAGINAIRE DU TEMPS DANS INCOHERISM

Lectures croisées d’un imaginaire du temps

Lectures croisées d’un imaginaire du temps. Essai d’anthropologie historique comparée sous la direction de Georges Bertin. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.
www.oeildusphinx.com
Cet ouvrage collectif  offre un très beau sommaire au lecteur passionné par la recherche sur l’imaginaire : Pour une herméneutique du temps de Georges Bertin – Le calendrier celtique de Paul Verdier – Carnaval ou le Temps à  l’envers de Georges Bertin – Banvou, histoire d’un nom au Pays des Grandes merveilles par Claude Letellier – Le temps des Indo-européens de Bernard Sergent – Imaginaire et histoire cyclique par Lauric Guillaud.

Couv Imaginaire

Afin d’explorer les mythes en leur multiples dimensions et d’en retirer connaissances et expériences, Georges Bertin propose la mise en œuvre d’une herméneutique du temps. En s’appuyant sur les travaux de personnalités fort diverses comme Henri Laborit, Jean Borela ou Gilbert Durand, c’est une véritable pédagogie du mythe que recherche Georges Bertin :
« Celle-ci est à la fois :
– instituante, en fixant les mythes dans une tradition, un terroir, un topos particulier, ce qui entraîne une limitation de leur sens,
– spéculative dans la mesure où le Mythe doit rester intelligible aux groupes sociaux concernés, puisqu’il permet de poser à son sujet la question de l’être, il est facteur de communication et Marcel Mauss nous enseignait jadis qu’on ne peut communier et communiquer entre hommes que par symboles.
– intégrative, car il ne devient efficace qu’intégré à soi-même et nous amène à édifier notre corps spirituel en même temps que nous l’accomplissons selon sa vérité profonde. L’herméneutique l’actualise comme il nous actualise. »
Carnaval est un thème idéal pour Georges Bertin en raison de sa proximité, de son intimité même, avec l’imaginaire. A la fois intervalle et célébration, Carnaval est indissociable de Pâques et du Carême. Le fou, le charivari, les veillées mascarades et cavalcades, la mise à mort du roi, l’enterrement de Carnaval évoquent la dimension dionysiaque de cette fête dont la fonction sociétale fut de première importance, notamment aux 15e  et 16e siècles :
« La contre-culture qui éclot à cette époque, indique Georges Bertin, y gagne en même temps que, au sens propre, ses lettres de noblesse, une audience et une reconnaissance publique. Le réalisme et la provocation de l’Art Roman, le monstrueux présent dans toutes les églises sont là pour en témoigner, au même titre que l’exaltation du bas corporel, de la laideur et du grotesque dans les images d’une fête populaire laissant issir tout ce qui avait trait au bas ventre.
De fait toutes les tendances régressives, les plaisirs et défenses d’ordinaire contenus pouvaient se donner libre cours dans le Carnaval.
La licence extraordinaire que l’on pouvait constater dans les manifestations de la fête des Fous, du Carnaval était en effet profondément ambiguë : contestation de l’ordre établi, libération du paraître et du discours en même temps que récupération, exutoire, et au bout du compte confortement de l’ordre social. »
Et Georges Bertin d’avertir avec force et raison :
« Que disparaisse Carnaval de nos pays aseptisés, de nos systèmes culturels où déjà règnent en maîtresses absolues téléparticipation mentale, société du spectaculaire et imageries virtuelles, et le souffle froid de la mort sociale se ferait bientôt sentir, présageant sans doute inévitablement le retour de dieux beaucoup plus violents.
Entre le multiple et l’un, entre le temps des origines et celui de la nécessité, tant que vit la fête carnavalesque vit encore sans doute notre liberté. »
Les différentes contributions rassemblées dans ce livre relèvent de cette anthropologie de l’imaginaire que Gilbert Durant a promu, discipline qu’il y a urgence à reconnaître comme des plus essentielles à l’humanité.

jeudi 21 juin 2018

VOUS AVEZ DIT CONTRE-CULTURE ?



J’ai baigné, dès le début de mon aventure intellectuelle, dans la contre-culture, même si je n’aime pas cette expression. Il est vrai que ce mouvement est né contre la culture dominante, qualifiée de bourgeoise et de capitaliste. Mais ce « contre » a été rapidement dépassé pour laisser place à « de marge », « différente », « à côté ». Et du reste, plusieurs des « vedettes » de la contre-cultue on rejoint les rangs de la « culture tout court », leurs talents leur ayant donné droit de cité aux côtés des plus grands. Il suffit de se promener au Mo’Ma à New York pour voir la place qui est réservée à Andy Wharhol. Je ne parle pas de Bob Dylan qui a reçu un prix Nobel.
De nombreuses zones restent à explorer dans cet « à côté », comme les angry young men anglais qui ont précédé la beat génération. Il s’agissait d’ouvrir les portes et de laisser les jeunes artistes respirer pour s’épanouir. Cette période a été romancée avec talent par Colin Wilson dans Soho à la dérive et théorisée dans The Outsider. Ce besoin d’ouvrir les portes est fondamental et il a été magnifiquement illustré par Le Matin des Magiciens de Pauwels et Bergier et l’aventure de la revue Planète. On n’a pas fini de mesurer l’impact de ce mouvement sur la pensée et la littérature contemporaine. Il ne faut pas non plus négliger l’aventure du « fandom » comme véhicule extraordinaire d’exploration des marges. Ces publications d’amateurs, souvent mal ficelées, ont permis de regrouper des passionnés solitaires autour de leurs thèmes de prédilection. Les fanzines de l’imaginaire des années 70/80 ont notamment amené à faire « péter les barrières » et de révéler de nouveaux talents qui se retrouveront plus tard dans des collections grand public. Ce phénomène a existé de tout temps. Il suffit de retracer la carrière de Lovecraft pour voir comment la presse amateur a forgé sa personnalité en lui donnant de premiers débouchés .

Le livre de Jean Rouzaud, Contre-culture (Nova, 2018) est un livre jubilatoire, qui se lit à petites gorgées. Auteur phare du mouvement punk avec Ze Craignos, il nous propose aujourd’hui un dictionnaire qui plongera le lecteur dans un univers halluciné à la rencontre d’écrivains, de peintres, de cinéastes, de musiciens et de groupes qui ont tous franchi un jour la « frontière ». La contre-culture, selon wikipédia, est un terme utilisé pour caractériser l'explosion des mouvements contestataires de la jeunesse du monde libre envers la domination culturelle de la bourgeoisie. Il s'agit de courants nés dans les années 1960 aux États-Unis (culture hippie notamment) et qui éclosent après Mai 68 en France. La contre-culture fut représentée par des organes de presse comme le magazine Actuel (première et deuxième époque), le quotidien Libération (première époque), la librairie Parallèles, le Novamag et les Éditions Alternatives, les premières radios libres, les labels de musique indépendants, etc.
Jean Rouzaud reste fidèle aux figures historiques du mouvement, évoquant la Beat Generation, le sulfureux Kenneth Anger, Bob Dylan, William Burroughs, Bunuel, Led Zeppelin, Nico, Andy Wharhol et bien d’autres icônes des années 60 et 70. Mais il brasse beaucoup plus large, faisant entrer dans sa galaxie déjantée Baudelaire, Alain Bashung, Michel Houellelbeck ou Marcel Duchamp. Et j’ai la modestie d’avouer avoir découvert dans cette mine nombre d’artistes qui m’étaient jusqu’alors inconnus.
Je regretterai cependant que le livre ne s’ouvre pas sur une préface dans laquelle l’auteur donnerait sa vision de la contre-culture. Il est vrai que le matériau brut qu’il nous propose parle de lui même : nous sommes dans les terres enivrantes de « l’hors normes ».

mardi 12 juin 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : L'AUBE DES EXTRATERRESTRES, Colin Wilson





L’Aube des extraterrestres (1998, Le Rocher 2000) est un livre important de Colin Wilson, passé malheureusement inaperçu lors de sa publication, alors qu’il pose clairement un décor qui nous est bien connu aujourd’hui, notamment par les travaux du groupe « OVNI-Conscience ». Et même si les OVNIS sont bien le prétexte de l’étude, l’auteur englobe dans sa recherche les phénomènes paranormaux, apparitions mariales et autres manifestations étranges. Son enquête est éclairée par sa fameuse « faculté X » (cf L’Occulte) et sa lancinante quête d’un « élargissement de la conscience », à la traque de facultés inexploitées.
Wilson s’appuie très largement sur les travaux de Jacques Vallée. Rappelons que ce dernier entrevoit dans le phénomène ufologique un système de “contrôle” évolutionniste terrestre, opérant sur l’inconscient collectif de notre espèce, d’où une vision holistique au travers d’exemples de phénomènes folkloriques ou contemporains sortant de l’ordinaire humain. Il se réfère également à Bud Hopkins et à ses incroyables enquêtes sur « les enlèvements ». Il se tourne enfin fréquemment vers la mécanique quantique, nous offrant de magnifiques pages de vulgarisation qui ne sont pas sans nous rappeler celles de Dos Santos dans La Formule de Dieu. 
Il en arrive à la conclusion que quelque chose essaie de communiquer avec nous, mais que cela ne peut se faire directement, comme s’il y avait nécessairement une part de mystère…. Il y a une bonne dose de « mystique » dans ce phénomène.

-->

mardi 5 juin 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LA CLEF D'ARGENT DES CONTRÉES DU RÊVE, collectif





Belle idée que de consacrer un recueil de nouvelles aux Contrées du Rêve. La Clé d’Argent des Contrées du Rêve (Mnémos 2017) poursuit de la sorte le travail important déjà effectué sur ce sujet avec la traduction de Davis Camus (Les Contrées du Rêve), le guide de Kadath et le recueil de Brian Lumley (Légendes des Contrées du Rêve). L’ouvrage s’ouvre sur une introduction fort intéressante de Frédéric Weill, montrant toute l’originalité de cette création de Lovecraft. Le recueil comprend 11 nouvelles, et comme d’habitude, il y a du bon et du moins bon, du téléphoné et quelques petites perles.
J’ai classé mes notules par ordre d’intérêt croissant (de 1 à 10), ce qui est évidemment totalement subjectif et n’engage que moi !

3 – David Calvo nous parle dans Mkraow des chats d’Ulthar, de façon certes poétique, mais sans aucune trame.

4 – Avec Urjöntaggur, Fabien Clavel nous entraîne sur les traces du Lieutenant A. Desplagnes, militaire à la « coloniale », mais aussi explorateur à ses heures perdues. Il est hanté par des rêves récurrents dans lesquels il voit une tombe gigantesque remplis de cadavres « noirs », une cité inconnue et un rocher rouge. Les médecins sont incapables de le débarrasser de ces songes qui lui pourrissent la vie. Mais l’un d’entre eux croit reconnaître dans sa description du rocher l’Ayers Rock qui se trouve au centre de l’Australie. Et de monter une expédition qui ne fera qu’accroître ladite maladie. Il tombera en transe au pied de la formation rocheuse en tenant des propos incohérents (Kadath, le château d’Onyx, Shantaks) et en affirmant avoir rencontré le Grand Ancien Urjöntaggur qui lui demande de le libérer de Nyarlathotep. La chute sera un peu confuse, et le Lieutenant reviendra en métropole à moitié fou avant de se faire tuer sur le front près de Charleroi.

Livres :
° Le Plateau central nigérien, A. Desplagnes
° Les mystères de l’Australie, id

4 – Dans Caprae Ovum, le rêveur erre dans une cité décrépie et découvre dans une barge pourrie un mystérieux cartulaire qui lui donne une idée de la géographie des lieux. Il retrouve une émanation de sa maison dans le monde de la réalité, mais n’y entre pas car elle semble maléfique. Il pénètre dans une crypte où était célébré le Culte de la Chèvre puis suit un groupe de pèlerins qui se dirigent vers un pic dans lequel est creusé une caverne. C’est le nouveau sanctuaire du Culte, et il va enfin pouvoir contempler la statue de la divinité avec son… œuf. Manifestement le but de sa quête, afin de le ramener dans le monde normal où il pourra éclore. Le texte est accompagné d’une illustration qui renforce notre éclat de rire !

Livre :
° Le Cartulaire encyclopédique des hautes et basses terres du rêve.

5 – C’est sous forme d’un long poème que Thimothée Rey nous conte l’aventure de Ylia de Hlanith. Une jeune fille recluse chez ses parents, commerçants dans les Contrées. Elle rencontre un jour une créature diaphane, un nouvel arrivant dans le monde des rêves. Elle accepte de répondre à ses questions. Il lui dit s’appeler Howard, et muni d’une Clé d’Argent, il est à la recherche de son Archétype Suprême. La jeune fille lui subtilisera la clé, pensant pouvoir ouvrir la porte qui la ramènera au monde de l’éveil. Mais elle ne fera que libérer les Grands Anciens qui patientaient de l’Autre Côté pour envahir les Contrées.

6 – Nos amis Ward & Miller nous font rencontrer, dans Le Rêveur de la Cathédrale, Kevin, un jeune guide de la Basilique de Saint-Denis. Dans une arrière crypte de l’édifice, il trouvera une vieille clef alors qu’une forme nébuleuse qui lui dit s’appeler Randolph Carter lui demande de le délivrer. Au sortir de la cathédrale, il se retrouve… dans Kadath. Il sera transporté au Château d’Onyx par des « maigres bêtes de la nuit », plongera dans les souterrains et, grâce à la clef, libérera Randolph Carter, prisonnier de Nyarlathotep. Il reprendra conscience dans la crypte de la cathédrale où il ne sera pas reconnu par les gardiens de nuit. Il est devenu un vieillard du nom de … Randolph Carter.

7 – Morgane Caussarieu nous apporte un peu d’humour félin avec Les Chats qui rêvent. On suit les aventures d’un petit chaton, prisonnier avec ses congénères d’un Vieil Homme morbide qui les martyrise Ce dernier passe son temps à étudier un ouvrage ancien en psalmodiant des invocations incompréhensibles. La maman chat parle à son rejeton de la magnifique cité d’Ulthar, qu’elle visite régulièrement en rêve. Le chaton arrivera à s’échapper pour rejoindre le paradis des chats mais sera attaqué par des créatures immondes qui l’enverront au paradis tout court !

8 – Belle petite pièce que De Kadath à la Lune de Raphaël Granier de Cassagnac. Le héros s’embarque avec le capitaine Omen au Port du Bout du Monde, à la recherche de sa belle. Ils croiseront Serranie, la Cité des Nuages où Kuranès leur remettra une carte des Contrées, Dylath-Leen, Ulthar ; ils rencontreront un dieu clochard et un sculpteur de rêves puis partiront pour la Lune sur les indications de certains prêtres. Le héros sera attaqué par des crapauds immondes et se retrouvera sur le plateau de Leng dont il sera expulsé par l’Innomé. Il poursuivra sa recherche à Paris où il se réveille et retrouvera une ombre qui a son propre visage. « Jamais je n’aurais dû quitter Kadath ! ».  On croirait lire du Lovecraft ! Bravo.

8 – Bien ficelé également Le Tabularium de Laurent Poujois qui nous présente la caste des Arpenteurs, chargée d’établir la Carte des Marcheurs du Rêve. Nous sommes invités à participer à l’exploration d’un secteur fort mal connu des Contrées, le Dédale, dont personne ne semble être revenu vivant. En compagnie d’un marchand qui laisse pourtant entendre qu’il connaît le secteur, les Arpenteurs découvrent un gouffre au fond duquel se déploie une somptueuse cité d’albâtre. Le marchand s’écrie « enfin » avant de se réveiller dans le monde réel où il sera conduit dans un asile psychiatrique.
Cette nouvelle ne demande qu’à se transformer en jeu de rôle.

9 – Avec Le Corps du Rêve, Neil Jomunsi nous fait rencontrer une petite famille de 6 enfants, réfugiés dans les Contrées suite à une catastrophe (guerre ?) dans le monde de l’éveil. Ils vivent dans une grande demeure que l’aînée a façonnée à partir de ses souvenirs. Mais ils sont sans cesse menacés par des attaques du Rêve, les contraignant à se calfeutrer et à se cacher dans les sous-sols de la demeure. Une dernière attaque particulièrement violente détruira une partie de la maison…. que le Rêve reconstruira selon les canon architecturaux des Contrées et non de l’Éveil. Émouvant.

9 – Vincent Tassy, dans Le Baiser du Chaos Rampant, nous fait partager la quête d’une jeune femme, mal dans sa peau, qui se réfugie dans les Contrées pour rencontrer Nyarlathotep dont elle est éperdument amoureuse. Un périple haut en couleurs, comme il se doit, avec une petite incursion dans le monde du dessous, infesté de goules dont une lui ressemble étrangement. Elle finira par rejoindre le château du Prince Noir qui, entre deux étreintes, lui révélera sa véritable nature. Elle est la fille d’un écrivain fantasque, Howard, et de son épouse Sonia qui lui avait caché sa grossesse, comprenant bien que son mari n’était pas fait pour vivre en ce monde. On l’aura compris, Lovecraft est désormais une goule dans le monde du dessous.

10 – Mon coup de cœur pour Les Fragments du Carnet de Voyage Onirique de Randoph Carter qui se présente comme un document inédit mystérieusement récupéré par l’éditeur. Mnémos aime bien les « vrai-faux » lovecraftiens… et moi aussi ! La première partie qui nous est présentée ici, et qui sent bon la plume de Davis Camus, est un Fragments d’Atlas des Contrées du Rêve. Un document original, présenté sous forme d’encyclopédie, et qui, pour chaque entrée, reprend ce que Lovecraft en a dit. Fallait le faire, et c’est fait !

lundi 4 juin 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : VATICANUM, J.R. Dos Santos





Dos Santos est manifestement fasciné par la religion catholique – même s’il se déclare incroyant- et avec Vaticanum (Pocket, 2017), l’auteur nous entraîne dans les méandres les plus glauques du Vatican. On n’est pas dans le registre des thrillers métaphysiques flamboyants (La Formule de Dieu, La Clef de Salomon ou Signe de Vie), mais dans un honnête « polar pontifical », catégorie de fictions foisonnantes que nous avions étudiée dans notre Le Polar Ésotérique (EODS, 2016). Le héros en est la Pape François, terrorisé par les Prophéties de Malachie et le troisième secret de Fatima : il serait le dernier Pontife, et son règne se terminerait par sa mort, dans le feu et dans le sang. Il est persuadé que pèse sur lui une menace. Celle-ci qui va se matérialiser rapidement par son enlèvement par un groupe islamiste qui annonce sa décapitation « en direct », faute aux grandes nations de se soumettre au Califat ou de payer la dîme des infidèles. Panique mondiale, explosion de guerres de religions, tensions dans les Balkans, l’émotion est immense. Mais l’enquête que va mener l’inépuisable Thomas Noroña va nous entraîner sur de curieux chemins : celui des scandales financiers du Vatican, de la banque Ambrosiano et de l’IOR. De gigantesques machines de blanchiment ont été mises à jour, et après Jean-Paul I dont le décès reste suspect, le Pape François est bien décidé à faire le ménage dans le marigot cardinalice dont les liens avec la maffia sont plus que suspects. L’argent permet de faire beaucoup de choses, jusqu’à demander à la Famille de commanditer à Daesh le Crime Suprême.
Comme toujours chez Dos Santos, le récit est très documenté et sa partie sur la diabolisation de la finance vaticane à elle-seule justifie de dévorer ce bouquin.

dimanche 27 mai 2018

LES CHRONIQUES d'EL BIB : LOVECRAFT, AU COEUR DU CAUCHEMAR




Lovecraft, au cœur du cœur du cauchemar, collectif, ActuSF 2017.
Un recueil d’études sur Lovecraft, voilà qui est très original, et ce pratiquement 50 ans après la publication du légendaire « Cahier de l’Herne ». L’objet est volumineux (450 pages), de belle facture (format « Planète), joliment illustré et présenté sous couverture rigide. L’édition a été permise grâce à un financement participatif « Ulule » largement souscrit. Le recueil est un mélange de présentations pour néophytes et d’études d’une belle érudition, ce qui rend sa lecture parfois déroutante. Mais cela reste au total un très bon travail, indispensable pour tout lovecraftien qui se respecte.

L’ouvrage s’ouvre sur une contribution de Bernard Bonnet, H.P. Lovecraft entre mythe et faits, fort bien écrite. En une première partie, l’auteur développe l’explosion post-mortem de l’œuvre, en pointant les grandes dates du phénomène, le décès de Derleth en 1971 qui était le gardien de « son » orthodoxie et le démarrage, dans les années 80, des « Études Lovecraftiennes » qui permirent de mieux cerner la personnalité de l’écrivain. Il ne cherche pas en revanche à répondre à la question fondamentale, pourquoi cet emballement actuel de la Lovecraftomania ? Voir à ce sujet l’excellent ouvrage d’un collectif d’universitaires américains, The Age of Lovecraft (University of Minneapolis Press, 2016).
Dans une seconde partie, B. Bonnet trace une bio-bibliographie de Lovecraft, reprenant les grandes étapes de sa vie auxquelles il intègre sa production littéraire. Rien de bien neuf, mais l’ensemble est agréable à lire.

Puis Christophe Thill, sous forme d’interview, nous parle de Lovecraft et les préjugés. C’est un peu du « Lovecraft pour les nuls » qui reprend et critique les habituels poncifs (racisme, solitude, misogynie…).

Bien que très court, l’interview de S.T. Joshi Je n’avais jamais rencontré des écrits aussi poignants et puissants que ceux de Lovecraft apporte d’intéressants lumières sur le « Pape de la Lovecraftologie ». D’abord par son parcours personnel où il nous explique se sentir sur bien des points proche de la personnalité de l’écrivain. Ensuite sur ses travaux, expliquant que sa nouvelle grande œuvre est en cours, à savoir l’édition de l’intégralité de la correspondance de Lovecraft (25 tomes dont 9 sont déjà sortis chez Hippocampus Press).

Mathilde Manchon nous parle ensuite des Lieux et Lovecraft. Une compilation assez classique des éléments du « Massachusetts Imaginaire » et des « Contrées du Rêve ». La contributrice insiste, à juste titre, sur le rôle du rêve dans les créations géographiques. Elle n’hésite pas, de surcroît, à se demander, reprenant les thèses de l’occultiste Kenneth Grant et de l’ésotériste Donald Tyson, si Lovecraft ne maîtrisait pas le voyage astral ! Elle date de 1918 (Polaris) ses premières incursions dans l’Ailleurs (cf The Dream World of H.P. Lovecraft, Donald Tyson 1954, second printing 2011, Llewellyn Publications).

L’interview de François Bon, Sur les traces de Lovecraft à Providence apporte la fraîcheur de l’homme de terrain. Celui qui va fouiner à la bibliothèque John Hay pour dénicher le matériel nécessaire à ses traductions ; celui qui arpente les ruelles de la ville à la recherche de l’ombre du Maître.

Bertrand Bonnet reprend la plume et nous livre une très solide étude sur H.P. Lovecraft et R.E. Howard (en partie déjà publiée dans le no 84 de Bifrost). Une étonnante aventure épistolaire entre deux personnes qui ne se rencontrèrent jamais mais firent connaissance par Weird Tales interposé. Les deux écrivains s’appréciaient mutuellement, et le jeune Howard, cadet de 16 ans de Lovecraft, sera fortement marqué dans sa propre écriture par la fiction de son aîné. La Pierre Noire (WT 1931) en est un des plus beaux exemples. Le plus étonnant sera cependant la correspondance qu’ils entretinrent de 1930 à 1936, totalement monstrueuse en volume. Et si comme le fait remarquer B. Bonnet la recension n’est que partielle, les deux tomes publiés par Joshi, Schultz & Burke, A Means to Freedom, The Letters of H.P. Lovecraft & Robert E. Howard (Hippocampus Press, deux volumes, 2017) n’en font pas moins plus de 1500 pages. Patrice Louinet en donnera quelques exemples à la suite de l’étude. Ces lettres sont à proprement parler des œuvres à part entière dans les œuvres respectives des deux auteurs. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces échanges ne portent que marginalement sur leurs fictions, mais prennent rapidement la dimension de dissertations philosophiques, historiques et politiques dont certaines pourraient véritablement faire penser à des travaux de « master » ! Les discussions tournent autour du celtisme (histoire, linguistique, anthropologie) avec chez Howard la lancinante question de l’origine du peuplement de la Grande-Bretagne. Elles accordent aussi une place importante au régionalisme : Lovecraft, pour qui la Nouvelle-Angleterre est le réceptacle de l’indicible, incite pourtant son correspondant à creuser le légendaire du Sud, ce qui donnera lieu à l’écriture d’une excellente fiction, Les Pigeons de l’Enfer (1934). L’horreur se terre ici dans le manoir abandonné d’une famille de planteurs mystérieusement disparus.
Mais sous prétexte d’anthropologie, le débat va devenir de plus en plus musclé, Lovecraft mettant au sommet de la civilisation l’Empire Romain alors que Howard défend farouchement le camp des barbares. Tout cela débouche sur des débats philosophiques infinis sur barbarie/progrès – barbarie/intelligence, et si les deux auteurs s’accordent sur l’absurdité de notre monde, Howard est partisan d’une lutte farouche pour le progrès qu’il n’estime pas contradictoire avec la barbarie alors que l’écrivain de Providence s’accroche à l’insignifiance de l’homme et à son impuissance corollaire à modifier le cours des choses. Les plus belles pages de Howard sont celles sur la liberté dans lesquelles il brocarde violemment Lovecraft qui s’était fait le chantre du fascisme italien. Les noms d’oiseaux ne sont pas rares sous la plume de Howard, souvent excédé par le ton professoral de Lovecraft et sur son art perfide de lui faire dire le contraire de ce qu’il a écrit. Il n’empêche que les deux hommes s’estimaient profondément et que Lovecraft sera bouleversé par le suicide de son ami texan.
Le dossier de Patrice Louinet donne un bel échantillon de ces échanges avec quelques curiosités d’ordre gastronomique ! Lovecraft liste ce qu’il aime, et surtout ce qu’il n’aime pas (et la liste est longue !). Howard défend à l’opposé son régime de cow boy carnassier buveur de grandes chopes de bière !!

Regret personnel : dommage que ce gros bouquin n’ait pas consacré une étude parallèle et de même qualité à la correspondance avec C.A. Smith.

Todd Spaulding analyse ensuite Lovecraft et les révisions. Une analyse succincte pour nous dire que cette partie « révisions » de l’œuvre est importante (certes), sans pour autant citer ce véritable chef-d’œuvre qu’est Le Tertre 1.

Christophe Thill reprend la plume pour étudier Lovecraft sous presse, brève histoire (et préhistoire) éditoriale des écrits de Lovecraft. Une bonne synthèse d’éléments connus.

Originale en revanche est l’étude d’Emmanuel Mamosa, Cthulhu, l’envergure d’un Mythe. Il montre bien que la création de Lovecraft était tout sauf structurée et que c’est August Derleth qui lui a donné une structure se voulant cohérente, au risque de déformer la démarche de l’auteur. Il n’y a rien, dans la philosophie de Lovecraft, qui puisse faire penser à un combat entre le bien et le mal dans le cadre d’une théologie qui se voudrait chrétienne. Il faut, pour bien comprendre le soi-disant Mythe, revenir à l’approche fondamentale de l’auteur : l’homme n’est qu’une poussière cosmique, une sorte de jouet des Grands Anciens, un parasite dans un monde qu’il croyait sien. Et c’est la prise de conscience de cette situation qui suscite « la terreur cosmique ». Dès lors, la religion moderne n’est-elle qu’une tentative pathétique de la part des humains de se voiler la face et de ne pas se retrouver confrontés à l’atroce vérité de leur propre insignifiance. A l’instar de Burleson, Price, Joshi, Murray et Schultz, Marmosa insiste sur le fait que le Mythe n’est dès lors rien d’autre que l’expression de la vision du monde de Lovecraft, habillée aux couleurs de la fiction.
L’étude se poursuit par un examen de l’actualité du Mythe qui résonne étrangement à nos oreilles : l’astronomie nous montre le gigantisme de l’univers au sein duquel nous ne sommes qu’une infime forme de vie ; le capitalisme a développé d’énormes structures dans lesquelles nous ne sommes plus qu’un jouet ; l’histoire des Anciens est cyclique et nous annonce une fin proche, alors que nous sommes dans un contexte de dérèglement de l’environnement, de réchauffement climatique  et de barbarie terroriste ; quant à l’Intelligence Artificielle, n’est-elle pas prête à se substituer à nos faibles capacités ? Il ressort de cette analyse un malaise social évident, semblable à celui éprouvé par Lovecraft face au progrès mettant à mal sa culture traditionnelle.
L’article se termine par un survol rapide de la façon dont le « Mythe » a infiltré « la pop culture » (BD, cinéma, jeu de rôle, musique) sans pourtant évoquer son incursion étonnante dans certains milieux occultistes. On se référera sur ce sujet à l’étude fort bien faite de John Steadman, H. P. Lovecraft & The Black Magickal Tradition : The Master of Horror's Influence on Modern Occultism (Weel/Weiser, 2015).

Petite pause avec l’interview de Raphaël Granier de Cassagac, jeune auteur de fiction, qui nous explique comment il a découvert Lovecraft. Par le jeu de rôle, bien sûr ! Cet auteur a collaboré à l’album Kadath chez Mnémos.

Bertrand Bonnet poursuit avec un gros dossier, Lovecraft en 25 œuvres essentielles. Tout choix est évidemment subjectif, mais l’approche est intéressante, car les textes sont présentés par ordre chronologique, illustrant de façon pertinente la formation de l’imaginaire de l’auteur. Je travaille personnellement de la sorte, classant dans mon « scrap book d’étude » tous les textes, y compris les poésies et les autres contributions marquantes (lettres, articles..). Le résultat en vaut vraiment la peine ! Quant au fond, les notes de Bonnet sont très Nébalia (du nom de son blog) à savoir longues et pleins d’allers-retours (oui, mais non, encore que, alors peut-être). Mais l’ensemble est agréable à lire.

C’est au tour de Christophe Thill de passer au grill de l’interview sur le thème de L’œuvre de Lovecraft. Un papier comme sait bien le faire notre ami, essentiellement destiné à un public de néophyte.

L’universitaire Florent Montaclair, avec Lovecraft et le Génération Perdue, nous donne un cours de littérature comparée, nous montrant que Lovecraft est un parfait représentant de la jeune génération américaine qui s’exprime dans les années 20. Son analyse s’appuie sur une comparaison entre plusieurs œuvres de Lovecraft et Manhattan Transfer de John Dos Passos.

Elisa Gorusuk livre, avec Lovecraft et la science, une contribution très solide. Elle passe rapidement sur le chimiste et l’astronome en herbe pour nous montrer comment Lovecraft était à la fois passionné et terrifié par le progrès scientifique. Un progrès qu’il suivait de près et qui lui donnera l’occasion de créer d’invraisemblables machines.
On trouvera le capteur psychique  pour prendre connaissance des visions du patient (Par-delà le mur du sommeil, 1919), la technique pour élargir ses capacités sensorielles (De l’Au-Delà, 1920), la « potion » pour ressusciter les cadavres « relativement frais (Herbert West, réanimateur, 1921), l’appareil de réfrigération pour maintenir les morts « en vie » (Cool Air, 1926), le traitement de la fièvre noire ou fièvre récurrente  (Le Dernier Examen, 1927 et La Mort Ailée, 1932), la refonte de la technique de la chaise électrique (L’Exécuteur des Hautes Œuvres, 1929), la technologie pour conserver « en vie » les cerveaux issus du corps (Celui qui chuchotait dans les ténèbres, 1930),  ou encore la découverte de la fibrodysplasie ou maladie de la pierre (L’Homme de Pierre, 1932) etc….Dans Le Défi d’Outre-Espace et Dans l’Abîme du temps (1935) Lovecraft ira jusqu’à imaginer » l’échange d’esprit entre un humain et un représentant de la Grande Race, l’un prenant le corps de l’autre et vice-versa.
Mais ce progrès a quelque chose de terrifiant, et surtout parce qu’à la suite des travaux d’Einstein et de Planck, il ouvre de nouvelles perspectives métaphysiques qui confirment sa propre approche cosmique. L’homme n’est que poussière insignifiante dans l’univers, balloté par des forces obscures qui l’ignorent. L’anthropocentrisme est mort et le mystère des origines prend une dimension nouvelle, celle de la pré humanité avec ses géométries impossibles et ses créatures innommables. Le Pr Upham goûta particulièrement sa démonstration de la parenté des mathématiques supérieures avec certains moments du savoir magique transmis à travers les âges depuis une indicible antiquité humaine ou préhumaine où la connaissance du cosmos et de ses lois était plus vaste que la nôtre. (La Maison de la Sorcière).
Cette contribution se termine par une petite note amusante relatant la découverte par une équipe de biologistes canadiens d’un microbe qu’ils ont baptisés Cthulhu en raison de son comportement similaire à celui d’une pieuvre !

Christophe Thill continue de remplir le bouquin, cette fois avec une étude sur L’anti heroic fantasy de H.P. Lovecraft. Une synthèse sympathique, mais qui appelle un certain nombre de remarques :
° Pourquoi anti HF ? Parce ce que selon le contributeur, la vraie HF, c’est celle de Howard, avec des héros musclés qui se battent férocement pour le bien. Chez Lovecraft, ce sont des anti-héros qui courent à leur perte ou, comme Randolph Carter, qui aspirent au retour à leur pays d’origine. Bon, c’est un point de vue !
° Le cycle du rêve, pour Christophe Thill, n’est pas très onirique. Ah bon !
° Il est convenu de faire dater le début de ce cycle par la nouvelle Polaris (1918), de veine typiquement dunsanienne alors que Lovecraft n’avait pas encore découvert l’œuvre du baron anglais. Mais cela s’explique très bien : c’est tout simplement un type de visions similaires face à l’inconnu avec des stocks similaires de connaissances en matière de folklore et d’histoire. On flirte ici avec les théories jungiennes de l’inconscient collectif et des archétypes. Pourquoi pas ! Lovecraft lui-même dans Par-delà le mur du sommeil (1919) écrivait :  Je me suis souvent demandé si la majeure partie des hommes ne prend jamais le temps de réfléchir à la signification formidable de certains rêves, et du monde obscur auquel ils appartiennent. Sans doute nos visions nocturnes ne sont-elles, pour la plupart, qu’un faible et imaginaire reflet de ce qui nous est arrivé à l’état de veille (n’en déplaise à Freud avec son symbolisme puéril) ; néanmoins, il en est d’autres dont le caractère irréel ne permet aucune interprétation banale, dont l’effet impressionnant et un peu inquiétant suggère la possibilité de brefs aperçus d’une sphère d’existence mentale tout aussi importante que la vie physique, et pourtant séparée d’elle par une barrière presque infranchissable.
° Le chroniqueur termine son étude par La Quête onirique de Kadath en remarquant que Lovecraft ne retournera jamais dans les Contrées du Rêve. Mais pourquoi ne pas évoquer A travers les Portes de la Clef d’Argent (1932). Je sais que cette nouvelle est souvent considérée comme secondaire, car coécrite à partir du draft de E.H. Price, Le Seigneur de l’Illusion (1932). Mais il est intéressant de comparer les deux textes et de voir quel a été l’apport de Lovecraft. Et on remarquera qu’il a ajouté, à la parodie de vision cosmique de Price, une véritable dimension métaphysique : à l’origine de tout, il y a l’Être ou encore l’Archétype Universel. Et chaque chose, chaque individu, n’est qu’une des phases de l’infinité de phases comportant l’Archétype Suprême. Et il suffit de changer l’angle de son observation pour se retrouver ailleurs. Il s’agit d’un texte important qui résonne étrangement, à la lumière de la physique quantique et des mathématiques de l’impossible. On sent poindre la thématique de « on a retrouvé Dieu » au travers des équations, un Dieu qui n’est pas celui de la Bible, mais une Intelligence Cosmique que d’autres appelleraient le Grand Architecte de l’Univers.

David Camus n’est pas seulement un bon traducteur, mais il nous montre dans L’Invitation au Voyage 2 qu’il possède une intéressante approche de l’œuvre du Maître. Lovecraft écrit pour témoigner, mais cela ne sert à rien car il convient de laisser tranquilles certains sombres et défunts recoins du globe, certaines profondeurs insondées de la terre. Mais, le sachant, je ne vais pas pouvoir m’empêcher d’y aller voir. Nous sommes les héros des histoires de Lovecraft, mais des héros impuissants. Le regain d’intérêt actuel pour l’auteur est certainement lié au fait qu’il nous donne à voir et à toucher du doigt l’abîme de noirceur dans lequel nous nous noyons. Lovecraft était une sorte de Pascal matérialiste.
Le contributeur montre également que dans l’horreur lovecraftienne se trouve aussi la beauté. Radiolaires, végétaux, monstruosités, larves stellaires, quoi qu’ils aient été, c’étaient des hommes !

Autre solide contribution, celle de Marie Perrier sur Les traductions françaises de Lovecraft, de l’introduction à la tradition. On démarre par « la manipulation idéologique » de Bergier afin de faire rentrer l’auteur dans sa conception du « réalisme fantastique » pour s’arrêter longuement sur le fameux Jacques Papy. Marie Perier cite longuement l’article incendiaire de Joseph Altairac de 1990, dénonçant les erreurs et surtout les coupures qui massacrent les textes. A titre anecdotique est relevé le contre-sens qui fait de Kadath une cité merveilleuse, alors qu’il s’agit d’un pic vertigineux. Puis est analysée l’avalanche de nouvelles traductions (David Camus, François Bon, Marcheteau & Savio…), toutes de qualité, mais balançant toujours entre le strict respect du texte original et l’effort indispensable pour rendre en français toute l’originalité de la plume du Maître. Cette contribution sera complétée par la reprise de la préface de David Camus sur sa traduction des Contrées du Rêve et par une interview de l’éditeur Stella Maris sur leur traduction des Fungi de Yuggoth. Deux bons exemples de la complexité de la tâche.

Suis un gros dossier sur L’Univers Étendu de Lovecraft avec en ouverture une interview de l’excellent Patrick Marcel, auteur des Nombreuses Vies de Cthulhu chez Mnémos,. Lui aussi explique « l’explosion » actuelle du phénomène Lovecraft par son adéquation avec « l’air du temps », du fait de la prise de conscience par l’homme de son statut négligeable face à un univers qui le dépasse.
Alex Nikolavitch nous propose ensuite une étude très documentée sur « Lovecraft en BD » et arrive à la conclusion suivante : Lovecraft fait partie de ces visionnaires dont l’impact sur l’imaginaire collectif dépasse largement son œuvre elle-même, au point de faire partie intégrante de la boîte à outils conceptuelle utilisable par tous, de ces formes que la création vient animer à nouveau à intervalles plus ou moins réguliers… Le monde lovecraftien existe désormais par lui-même, il est partout…
Puis ce sera au tout du « jeu vidéo » avec Jean-Marc Gueney, du « cinéma » avec Sam Azulys, du « dessin » avec François Baranger, Nicolas Fructus et Philippe Caza et du « jeu de rôle » avec Cédric Ferrand de Sans-Détour.

1 Le Tertre (1930, une révision pour Zélia Bishop, The Mound, in Weird Tales 1940). Un véritable mini-roman, là encore pour l’essentiel dû à la plume de Lovecraft. Et un récit à classer dans la catégorie des « fondamentaux », aux côtés des Montagnes Hallucinées et de Dans l’Abîme du Temps, par la profondeur de sa vision cosmique et la densité de son « monde perdu ».

2 Reprise de la préface aux Montagnes Hallucinées chez Mnémos.
-

vendredi 25 mai 2018

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE GUIDE LOVECRAFT, Christophe Thill






Le Guide Lovecraft, Christophe Thill, ActuSF 2018. Et une pièce de plus dans l’avalanche lovecraftienne qui s’est déclenchée ces dernières années. Voilà un petit guide fort bien fait, mais à réserver aux néophytes, car on n’y apprend rien de bien neuf. Il devrait du reste être inclus d’office dans les magnifiques coffrets de L’Appel de Cthulhu de Sans Détour, afin de permettre aux jeunes rôlistes de découvrir l’œuvre du Maître.
Un petit regret. Dans la description du foisonnement de Lovecraft dans les univers les plus variés
° sont à peine citées les « études lovecraftennes » qui apporteront un éclairage important sur la personnalité de l’auteur.
° ne sont pas évoquées les récupérations – souvent douteuses- de la mythologie lovecraftienne par certains cercles ésotériques. Les travaux de Kenneth Grant et de Donald Tyson par exemple auraient pu être cités.