
Avec Le Sixième Sens (Hervé Choplin
2026), JR Dos Santos prolonge les réflexions métaphysiques qu’il nous avait
proposées avec La Formule de Dieu, La Clef de Salomon et Signe de Vie. La
mécanique du thriller, comme souvent chez cet auteur, n’est utilisée que comme prétexte
pour nous livrer une série d’informations décoiffantes. Un chercheur américain,
Kurt Weilmann, est retrouvé défenestré au bas de son hôtel à Lisbonne. Il aura
le temps de murmurer, avant de mourir, au policier accouru sur les lieux du
drame : « La peace, Phil Forum. Mysterious tremendum ». Il
portait sur la poitrine un tatouage évoquant la Pierre Philosophale (la Lapis
Philosophorum) et on retrouvera dans sa chambre deux messages, « Portugese
ergot » sur le premier et « Tomàs Noronha » sur le second. Notre
cryptologue connaissait effectivement le savant qui était le responsable de la
DARPA, agence américaine chargée de recherches sur les technologies les plus
sophistiquées. Le héros de Dos Santos sera alors appelé à la rescousse par la
CIA pour élucider ce drame, tout laissant penser que le chercheur avait laissé
un dossier à son ami portugais pour faire le point sur ses découvertes
explosives. Le chemin sera semé d’embuches, un tueur chinois étant aux trousses
de Tomàs pour s’emparer du précieux document. On plongera vite dans l’univers
des enthéogènes (LSD, champignons…), susceptibles d’élargir la conscience à l’infini,
mais aussi responsables de beaucoup de drames. Après avoir effectué des
expériences sur des sujets pas toujours volontaires, les autorités interdirent
ces produits qui leur avaient laissé penser avoir découvert « le Graal ». Il faudra à
notre enquêteur résoudre un véritable « jeu de piste » laissé par
Weilmann dans son appartement, passant par le Mexique et le Népal, pour enfin
mettre la main dans un monastère chinois sur le dossier « MK-Ultra ».
Un dossier que l’américain voulait rendre public, au grand dam de la CIA
largement impliquée dans les turpitudes de l’expérimentation. Le tueur chinois
sera du reste démasqué, la surveillance de Tomàs n’ayant pour autre but pour la
CIA que de l’éliminer une fois les documents retrouvés.
Le roman nous fait pénétrer dans l’univers troublant
des « produits » psychédéliques et nous décrit les possibilités
stupéfiantes de leur absorption, dans un environnement médical sécurisé. La
démonstration se résume facilement : tout est en tout, et le tout est Conscience
mue par la force de l’Amour. Tout se passe comme si notre conscience
individuelle était une partie de la Conscience Universelle, théorie rejoignant
celle des Archétypes de Jung, de l’Imaginal de Corbin ou de la Noosphère de
Teilhard de Chardin. Et cette Conscience Universelle a conscience d’elle-même. Nous
aurons droit à un échange magnifique entre le cryptologue et un moine « éveillé »
sur le bouddhisme et la physique quantique. Une véritable « planche »,
mettant à jour ce que nous avions lu dans La Clef de Salomon, comme l’expérience
des « fentes » ou « l’intrication quantique ». L’opus est
remarquablement documenté, comme d’habitude chez cet auteur, qui reste tout au
long de sa démonstration dans une logique fortéenne : "tout se passe
comme si, mais cela n’a jamais été scientifiquement démontré". Mais la
démonstration scientifique est-elle possible ? Le mystère de la conscience
(en-dedans ou au-dehors), qui est la question fondamentale, reste entier.
Dos Santos répondra en conclusion à la question évidente
que se pose le lecteur : avez-vous personnellement essayé ? La
réponse est non. Et je ne projette pas de le faire. Mais je vous le dis
aussi, avec la même franchise, si un jour cela s’avère nécessaire, et à
condition que ce soit avec l’encadrement professionnel, approprié, je n’hésiterai
pas.
LES NOTES DU LABORATOIRE ODÉSIEN DE L’IMPOSSIBLE
BOUDDHISME ET PHYSIQUE QUANTIQUE
Les liens entre le bouddhisme
et la physique quantique sont réels sur le plan philosophique, mais très
souvent exagérés, voire fantasmés, dès qu'on prétend que le bouddhisme
aurait « anticipé » la mécanique quantique.
Il faut distinguer trois
niveaux.
I.
Le rapprochement philosophique : il existe réellement
Ce qui frappe les physiciens
qui découvrent le bouddhisme (ou l'inverse), c'est que certaines intuitions
semblent converger.
L'absence
de substance
Le bouddhisme, surtout dans
l'école Madhyamaka fondée par Nagarjuna, affirme que rien ne possède
d'existence intrinsèque (svabhāva).
Toute chose existe :
- par ses relations,
- par ses causes,
- par ses conditions.
Rien n'existe « en soi ».
Or, en physique quantique, un
électron n'est pas une petite bille possédant des propriétés fixes. Ses
propriétés dépendent du contexte expérimental et sont décrites par une fonction
d'onde avant la mesure.
Ce n'est pas la même idée,
mais il y a une parenté intellectuelle : la relation prime sur la substance.
L'interdépendance
Le concept bouddhique de coproduction
conditionnée (pratītyasamutpāda) affirme que tout phénomène dépend
de tous les autres.
En physique moderne, aucune
particule n'est totalement isolée ; les interactions sont fondamentales.
L'intrication quantique (entanglement)
a parfois été rapprochée de cette vision.
Mais attention :
l'intrication est un
phénomène mathématiquement défini.
L'interdépendance bouddhique
est une doctrine philosophique.
Il ne faut pas les confondre.
L'impermanence
Le Bouddha enseigne que tout
est :
- changement,
- transformation,
- processus.
L'univers quantique est lui
aussi extraordinairement dynamique.
Les particules apparaissent
et disparaissent. Le vide lui-même fluctue.
Là encore, la proximité est davantage
une analogie qu'une identité.
II. Les physiciens qui ont vu une convergence
Plusieurs grands
scientifiques se sont intéressés au bouddhisme.
Niels
Bohr
Il admirait certaines
philosophies orientales.
Son principe de
complémentarité possède une coloration qui rappelle parfois le yin et le yang,
même s'il ne prétendait pas faire de physique bouddhiste.
Werner
Heisenberg
Il raconte avoir été frappé
par certaines discussions sur la pensée orientale.
Mais il reste prudent.
David
Bohm
C'est probablement celui qui
est allé le plus loin.
Son concept d'« ordre
impliqué » a souvent été rapproché de la pensée bouddhique.
Bohm a également beaucoup
dialogué avec le 14e dalaï-lama.
Le
Dalaï-Lama
Il est probablement la
personnalité bouddhiste ayant entretenu le dialogue le plus approfondi avec les
physiciens contemporains.
Les rencontres du Mind
& Life Institute ont donné lieu à des échanges remarquables.
Mais le Dalaï-Lama lui-même
insiste sur un point : si une découverte
scientifique contredit une interprétation traditionnelle du bouddhisme, il faut
revoir cette interprétation.
C'est une position très
intéressante.
III. Là où commencent les dérives
C'est malheureusement le
domaine le plus médiatisé.
On entend souvent :
- « la conscience crée la réalité » ;
- « les moines tibétains connaissaient déjà la
mécanique quantique » ;
- « la physique prouve le karma » ;
- « les particules obéissent à la pensée ».
Tout cela ne repose sur aucun
fondement scientifique.
Le
cas de Fritjof Capra
Impossible de ne pas évoquer Fritjof
Capra.
Son livre :
Le Tao de la physique a connu
un immense succès.
Il montre des ressemblances
entre :
- physique moderne,
- hindouisme,
- taoïsme,
- bouddhisme.
Le livre est stimulant. Mais
il est aussi très critiqué. Pourquoi ?
Parce qu'il passe souvent de
l'analogie... à la quasi-identification.
Or ce sont deux choses
différentes.
Nous pensons qu'il faut éviter
deux excès.
Premier
excès
Dire :
« il n'y a absolument aucun
rapport. »
Ce serait faux.
Les deux traditions
réfléchissent :
- à la réalité,
- à la causalité,
- à la perception,
- à la nature du monde.
Deuxième
excès
Dire :
« le Bouddha connaissait déjà
la mécanique quantique. »
Là aussi, c'est faux.
Le Bouddha ne faisait pas de
physique.
Les physiciens ne font pas de
méditation pour calculer des intégrales.
Les méthodes sont
radicalement différentes.
Un dialogue passionnant
La véritable rencontre ne se
situe pas dans les équations.
Elle se situe dans une
question commune :
Que signifie
"réalité" ?
Le physicien répond : par
l'expérimentation.
Le bouddhiste répond : par
l'expérience intérieure.
Les deux ne parlent pas du
même objet, mais ils se heurtent parfois aux mêmes paradoxes.
LES ENTÉOGÈNES ET PHYSIQUE QUANTIQUE
Cette question touche à un
carrefour où se rencontrent neurosciences, philosophie, mystique et physique.
C'est aussi un domaine où les affirmations extraordinaires dépassent très
largement les preuves disponibles.
Il faut distinguer
soigneusement ce que l'on sait de ce que l'on imagine.
La première erreur : invoquer immédiatement la
physique quantique
Aujourd'hui, dès qu'un
phénomène est étrange, on entend :
- « c'est quantique » ;
- « le cerveau accède au champ quantique » ;
- « le LSD ouvre les dimensions quantiques ».
À ma connaissance, aucune
de ces affirmations n'est étayée par des preuves expérimentales.
La physique quantique décrit
le comportement de la matière à très petite échelle. Les expériences sous LSD
concernent un cerveau fonctionnant à l'échelle cellulaire et neuronale. Les
deux domaines ne se rejoignent pas automatiquement.
Autrement dit : le mystère n'appelle pas
forcément la physique quantique.
En revanche...
Les états induits par les
enthéogènes sont bien réels.
Sous :
- LSD,
- psilocybine,
- DMT,
- mescaline,
- ayahuasca,
des milliers de sujets
rapportent des expériences remarquablement convergentes :
- dissolution du moi ;
- disparition du temps ;
- impression d'unité cosmique ;
- rencontres avec des entités ;
- géométries impossibles ;
- impression que « tout est vivant ».
Ces expériences sont
documentées.
La question est : que
signifient-elles ?
Trois grandes interprétations
1.
L'interprétation neurologique
C'est aujourd'hui
l'explication dominante.
Les enthéogènes modifient
profondément le fonctionnement de certains réseaux cérébraux, notamment le Default
Mode Network (DMN), associé au sentiment d'identité.
Lorsque ce réseau est
désorganisé :
- les frontières du moi s'effacent ;
- les associations deviennent extrêmement riches ;
- le cerveau produit une expérience vécue comme
plus réelle que le réel.
Les visions seraient donc créées
par le cerveau.
2.
L'interprétation philosophique
Des penseurs comme Aldous
Huxley ou Henri Bergson ont proposé une autre idée.
Le cerveau ne fabriquerait
pas la conscience.
Il la filtrerait.
Les enthéogènes agiraient
comme un dérèglement du filtre. On ne créerait pas un autre monde. On
percevrait davantage du monde.
Huxley parlait des : « portes
de la perception ».
C'est une hypothèse
philosophique.
Elle n'est pas démontrée.
3.
L'interprétation mystique
C'est celle que l'on retrouve
:
- dans le chamanisme amazonien ;
- chez certains mystiques ;
- dans plusieurs traditions ésotériques.
Les enthéogènes permettraient
un accès temporaire :
- à d'autres niveaux de réalité ;
- à des intelligences non humaines ;
- à ce que Henry Corbin appelait peut-être l'Imaginal.
Là encore, aucune démonstration
scientifique. Mais une très longue
tradition.
Et la physique quantique ?
C'est ici que l’on décroche.
Pourquoi ?
Parce qu'on saute une étape.
Le raisonnement est souvent :
- l'expérience est étrange ;
- la physique quantique est étrange ;
- donc les deux sont liés.
C'est un sophisme.
Il manque tout le pont
explicatif.
En revanche...
Il existe une question
beaucoup plus intéressante.
Pourquoi tant de personnes, dans
des cultures différentes, rapportent-elles :
- les mêmes géométries ;
- les mêmes tunnels ;
- les mêmes "êtres" ;
- les mêmes architectures impossibles ?
Voilà un vrai problème
scientifique.
Lovecraft est intéressant ici
Quand on lit certains
témoignages sur la DMT,
on retrouve :
- des villes impossibles ;
- des couleurs indescriptibles ;
- des êtres qui semblent indifférents à l'homme ;
- des architectures non euclidiennes.
Autrement dit...
des thèmes lovecraftiens.
Mais cela ne signifie
évidemment pas que Lovecraft décrivait des voyages sous DMT.
Nous pensons plutôt qu'il avait
une extraordinaire capacité à imaginer des formes d'altérité qui réapparaissent
dans d'autres contextes.
Jung et l'Imaginal
C'est là que nous trouvons le
dialogue plus fécond.
Nous parlons de :
- Jung ;
- Corbin ;
- l'Imaginal ;
- Magonie.
Il existe une
question commune :
Existe-t-il une couche de
l'expérience humaine où les formes symboliques deviennent autonomes ?
Cette question peut être
posée :
- par le rêve ;
- par la méditation ;
- par les enthéogènes ;
- par certaines expériences mystiques.
Elle ne demande pas
nécessairement la physique quantique.
Au total
Nous resterons assez prudent.
Nous ne pensons pas que le LSD
ouvre : des dimensions quantiques.
En revanche, nous pensons qu'il
révèle quelque chose de très profond :
la capacité du cerveau
humain à construire des mondes d'une cohérence extraordinaire.
Reste à savoir :
ces mondes sont-ils
entièrement produits par notre cerveau,
ou le cerveau entre-t-il en
résonance avec quelque chose qui le dépasse ?
Nous n'avons pas aujourd'hui les moyens de trancher.
Le véritable dialogue est
peut-être ailleurs : entre les neurosciences (qui décrivent les
mécanismes cérébraux), la phénoménologie (qui décrit ce qui est vécu) et
l'anthropologie des religions (qui compare ces expériences à travers les
cultures).
Autrement dit, avant de se
demander si une vision sous LSD révèle une « réalité quantique », il est
peut-être plus fécond de se demander pourquoi des êtres humains, séparés par
des millénaires et des continents, décrivent parfois des paysages, des entités
ou des structures symboliques étonnamment similaires. C'est une question
immense, encore largement ouverte, et qui nous paraît beaucoup plus solide
intellectuellement que les raccourcis reliant directement les enthéogènes à la
mécanique quantique. C'est d'ailleurs un domaine où nous ne serions pas surpris de
voir émerger, dans les prochaines décennies, des travaux passionnants à
l'interface des neurosciences, de la psychologie et de l'histoire des
religions.
Natacha et PM