lundi 31 août 2026

LE BANQUIER DES ÉDITEURS ? À méditer

Le Banquier des Éditeurs L’étrange pacte qui unit éditeurs et libraires (Partie IV). HANS BOUSQUET-LAFOND AND THE NEW BOOK COMPANY AUG 31 Image Image READ IN APP Au fil de mes recherches sur les liens construits entre les éditeurs et les libraires depuis le milieu du 19e siècle, je réalise que l’office et le droit de retour ne sont pas les seuls dispositifs encore utilisés au 21e siècle. Il existe en effet un troisième mécanisme. Un autre dispositif – moins officiel cette fois – largement utilisé dans l’industrie du livre française, qui n’est autre que la conséquence de l’office et du droit de retour. On l’appelle la “cavalerie”. Et cette Partie IV vous dévoile d’où elle vient, comment elle fonctionne, et quel danger elle représente pour les éditeurs (et particulièrement les éditeurs indépendants). Il n’est pas absolument nécessaire d’avoir lu les parties précédentes pour découvrir cet essai, mais elles sont utiles pour comprendre le contexte autour de la cavalerie. Voici donc les liens : Partie I, Partie II, Partie III. Et bien sûr, si la moindre question vous vient à l’esprit lors de votre lecture, écrivez-moi. Je réponds à tous les e-mails que je reçois. Bonne lecture ! Une autre cavalerie, celle de 1807, Friedland, peinte par Ernest Meissonier et actuellement accrochée au MET. La Cavalerie À l’aube du 19e siècle, la France est un pays ruiné. La décennie révolutionnaire a laissé l’économie exsangue, paralysée par une inflation démesurée, des taux d’intérêt stratosphériques et une activité commerciale mollassonne. En 1800, Napoléon Bonaparte fonde alors la Banque de France. L’idée est principalement de restaurer la confiance envers la monnaie, relancer l’économie par des crédits aux taux raisonnables, financer l’État et sa politique – et par la même occasion, consolider le régime qu’il vient d’instaurer. Avec la Banque de France, deux phénomènes font leur apparition. Il y a d’abord l’utilisation grandissante des “lettres de change”. Les lettres de change sont des promesses de paiement ; une lettre par laquelle une personne donne l’ordre à une autre de payer une somme déterminée, à une date donnée. Par exemple, un fournisseur vend des marchandises à un commerçant. La facture peut être payée à 90 jours ; le fournisseur émet alors une lettre de change ordonnant au commerçant de payer, 90 jours plus tard, le montant de cette facture. Le commerçant accepte la lettre et la signe, s’engageant ainsi à payer à l’échéance. Avec cette lettre de change, le fournisseur peut alors se rendre auprès de sa banque pour obtenir les fonds immédiatement – moyennant quelques frais. Au 19e siècle, l’usage de ces lettres de change devient massif. Après tout, elles permettent aux fournisseurs d’obtenir des liquidités sans attendre le paiement du commerçant ; et aux commerçants de financer leur activité par un petit crédit à court terme. Faut-il encore que cette lettre de change puisse être honorée. Car avec les lettres de change, la Banque de France voit un autre mécanisme faire son apparition : la “cavalerie”. Cette cavalerie s’observe lorsqu’un marchand émet une lettre de change pour rembourser une autre lettre de change ; une lettre de change fictive, sans contrepartie commerciale réelle. Le mécanisme consiste à créer une apparence de commerce là où il n’y en a pas. La lettre de change est signée par un commerçant complaisant, puis présentée à la banque afin de recouvrer les fonds ; à l’échéance, au lieu de payer cette lettre de change, une nouvelle lettre de change est émise pour rembourser la première, perpétuant indéfiniment la ronde. Avec la cavalerie, une poignée de marchands complices peuvent ainsi financer leur activité sans qu’aucune marchandise ne soit vendue ni qu’aucun service ne soit rendu. “Faire de la cavalerie”, cela revient donc à emprunter pour payer ses dettes, puis recommencer. C’est une course permanente, une galopade incessante pour combler les trous, rembourser les uns avec de nouveaux emprunts contractés auprès des autres. C’est pour cela que la cavalerie s’observe souvent dans des industries gourmandes en trésorerie. L’industrie du livre fait partie de ces industries gloutonnes. La librairie romantique du 19e siècle était, par exemple, une grande utilisatrice de la cavalerie – c’était évidemment une pratique illégale, à l’époque. L’industrie du livre du 21e siècle, par ailleurs, est toujours une grande utilisatrice de la cavalerie. Ou plutôt, un nouveau genre de cavalerie qui, cette fois, n’a rien d’illégal. Cette cavalerie est tout simplement une conséquence regrettable des mécanismes de l’office et du droit de retour – et du pacte qui unit éditeurs et libraires depuis fort longtemps. Le Banquier des Éditeurs La logique est la suivante : Historiquement, un éditeur avance les coûts associés à un nouveau livre. Il finance l’acquisition des droits, l’édition, la correction, le maquettage, l’impression, ainsi que la mise en place chez son diffuseur-distributeur, tout cela en piochant dans la trésorerie de sa maison d’édition. Pour commercialiser ce nouveau livre, cet éditeur dispose d’un mécanisme bien pratique – l’office – inventé dans les années 1830 par le Dépôt Central de Librairie. Grâce à cet office, ce nouveau livre est largement diffusé auprès des libraires de France, et distribué en bien plus grande quantité. Chaque libraire curieux de cette nouveauté reçoit donc une certaine quantité de cet ouvrage, définie à l’avance. Et après un certain délai (autour de 80 jours en moyenne), ces libraires paient ces nouveaux livres à l’éditeur. Grâce à cette facture honorée, la trésorerie de l’éditeur est renouvelée. Il peut donc avancer les coûts associés au prochain ouvrage. Pendant ce temps, les libraires s’occupent de défendre, partager et vendre le précédent livre. Chaque maillon de la chaîne continue donc sa mission. Quelques mois plus tard (entre 3 et 12 mois, généralement), il est temps pour le libraire de faire les comptes. Une partie des livres envoyés par l’éditeur (environ 22 % en moyenne) n’a pas été achetée ; le libraire utilise alors le droit de retour démocratisé par Louis Hachette pour renvoyer les titres invendus, et laisser la place à de nouveaux ouvrages qui, eux, trouveront peut-être leur public. Comme le stipule le droit de retour, tout livre retourné à son éditeur permet au libraire d’obtenir un remboursement. Le problème, c’est que l’éditeur a souvent déjà utilisé les revenus associés à la vente initiale des livres. Après tout, il semble bien difficile d’anticiper un volume de retour précis ; surtout, l’éditeur doit investir cet argent dans la création de futurs ouvrages, sans quoi sa maison ne peut pas tourner. L’éditeur émet alors un avoir. Le libraire ne récupère certes pas son argent immédiatement, mais il peut déduire cet avoir de la facture d’une future commande, associée à une prochaine parution. C’est une bonne affaire pour tout le monde : le libraire fait de la place pour de nouveaux ouvrages au potentiel commercial plus élevé et réduit la note de ses prochains achats, tandis que l’éditeur ne voit pas sa trésorerie tomber dans le rouge à cause d’un retour difficile à prévoir. Sauf que ce même éditeur n’a plus le choix : il est désormais contraint de publier un nouvel ouvrage. Et si cet ouvrage ne convainc pas le libraire qui détient un avoir, il se retrouve dans l’obligation d’en publier un autre – et ainsi de suite, jusqu’à rembourser sa dette. Ainsi va la cavalerie. Et ainsi le libraire se transforme en banquier des éditeurs. Via l’office, il avance à l’éditeur les futurs gains associés à la vente des livres. L’éditeur, grâce à ce “prêt”, finance sa trésorerie, et son prochain ouvrage. Via le droit de retour, ce même libraire récupère une partie de cette avance. Mais l’éditeur, ayant déjà investi cet argent, émet alors une lettre de change moderne – un avoir – pour rembourser cette dette. Cette série de mésaventures place l’éditeur dans une situation particulièrement inconfortable – celle d’une galopade contrainte, sans fin, vers le prochain ouvrage. Elle place l’industrie du livre dans une situation tout aussi délicate à gérer – celle de centaines de maisons d’édition embarquées malgré elles par la cavalerie, et des dizaines de milliers de livres supplémentaires publiés chaque année, pour rembourser cette dette aux libraires. Mais ne vous détrompez pas, elle place aussi le libraire dans une position qui n’est pas plus agréable – celle d’un banquier qui ne peut fléchir ni disparaître, sans quoi la galopade s’arrêterait net, emportant avec elle les éditeurs les plus fragiles. Le Troisième Mécanisme En 1995, plusieurs grands éditeurs anglo-saxons – HarperCollins, Random House et Pearson – se retirent du Net Book Agreement, l’équivalent britannique du prix unique du livre, lors d’un coup d’État organisé par le libraire WH Smith. Lors des 15 années qui suivent, l’industrie du livre britannique voit disparaître plus de 1 000 librairies – presque la moitié des commerçants du livre du pays. Si un tel scénario devait se produire dans l’industrie du livre française, c’est l’entièreté de la cavalerie décrite quelques lignes plus haut qui trébucherait, et s’effondrerait. Car avec la disparition du banquier des éditeurs, la ligne de crédit implicite des éditeurs serait clôturée. Quand une librairie est placée en redressement judiciaire, les distributeurs mettent en pause l’ensemble des offices. L’éditeur, censé renouveler sa trésorerie avec l’avance des libraires, ne pourrait donc plus investir dans son prochain ouvrage. Puis, ce même éditeur devrait s’acquitter de la dette accumulée. Avant de fermer, une librairie est contrainte de reconstituer un maximum de liquidités ; les stocks sont donc retournés pour être remboursés, et les avoirs réclamés. Pour l’éditeur, cela signifie une avalanche de livres à reprendre, des coûts de stockage qui gonflent – mais surtout, une dette envers le libraire à solder quasi-immédiatement. Autrement dit, les revenus disparaissent et la trésorerie se contracte brutalement. Rares sont les éditeurs capables d’encaisser un tel choc. Fort heureusement, nous n’en sommes pas encore là. Grâce à la ténacité d’un éditeur têtu, le prix unique du livre existe toujours en France ; et les libraires qu’il protège sont toujours là, eux aussi. Prudence néanmoins, il suffit d’un caillou sur le chemin pour qu’une cavalerie s’écroule – les difficultés récentes de certaines librairies bien connues, ou même de certains distributeurs, en sont de vifs rappels. Nul doute, donc, que cette cavalerie représente un danger réel pour l’industrie du livre. Elle n’est, néanmoins, que la conséquence des effets cumulés de l’office et du droit de retour. Elle est, en quelque sorte, le troisième mécanisme qui constitue le pacte entre éditeurs et libraires. Un mécanisme qui fonctionne, tant que le réseau de librairies reste dense et que les flux de retours restent stables. Il suffirait que l’une de ces conditions frémisse (à cause d’une fermeture massive des librairies comme Outre-Manche, d’un pic de retours, ou d’une crise macro-économique), la cavalerie chancèle. Quoi que nous en pensions, la cavalerie continuera certainement de galoper encore un certain temps. Et les libraires continueront certainement d’être les banquiers des éditeurs encore un moment. Car il existe un acteur de l’industrie du livre qui bénéficie grandement de cette cavalerie – et de ce pacte qui unit éditeurs et libraires. Et qui n’a aucun intérêt à voir s’effacer des mécanismes gravés dans les contrats et les coutumes depuis près de 2 siècles. C’est le programme de la Partie V. On se retrouve de l’autre côté, Hans. 3 choses à faire après votre lecture : Si vous souhaitez approfondir les idées et les histoires de ce thème, indiquez-le en cliquant sur le petit cœur 🩷 juste en-dessous. Les thèmes qui récolteront le plus de cœurs sont ceux sur lesquels je passerai le plus de temps à l’avenir. Posez vos questions en répondant simplement à cet e-mail, ou en cliquant sur l’icône 💬 en-dessous. Je réponds à tous les messages que je reçois. Échangeons. Mon agenda est ouvert, et tous les lecteurs de cette newsletter peuvent réserver un créneau pour discuter ensemble d’édition, de marketing, de l’industrie du livre et de ses changements. Il suffit de cliquer sur ce lien. LIKE COMMENT RESTACK © 2026 The New Book Company France Unsubscribe

samedi 29 août 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE CERCLE DES AUTEURS LOVECRAFTIENS II

Le Cercle des Auteurs Lovecraftiens se porte manifestement bien puisqu’il sort son second tome (autoédition, 2026), un pavé de plus de 500 pages sous cover rigide. 12 auteurs sont au programme pour une ou plusieurs nouvelles. Évidemment, comme dans toute anthologie collective, les textes sont d’intérêt inégal, mais l’initiative est à encourager. Relevons quelques bonnes pièces. Dans No Man’s Land, David Carlier nous entraîne dans les tranchées de la première guerre mondiale où l’horreur n’est pas allemande mais prend la forme d’un mal indicible venu du fond des temps. La sorcière du Lac Katrine de Laurent Boegler est un récit tout mignon où un jeune veuf épouse une vilaine sorcière qui se transforme en une belle jeune fille. Ils partiront tous les deux couler des jours heureux aux USA où ils rencontreront HPL ! La rivière de Stéphane Lemaire nous présente un jeune garçon qui est seul dans une maison isolée en Alaska et dont les parents ont été happés par une mystérieuse entité cachée dans la rivière. L’autre moi du même auteur nous montre une photo dont le personnage principal, sur la place d’un village, ne cesse de se rapprocher à chaque visualisation, jusqu’à devenir l’auteur d’un carnage épouvantable. Et ce n’est pas agréable de se reconnaître dans le personnage principal de la photo ! Citons aussi Pachi-Ban de Kisijuu où il ne fait pas bon d’être prisonnier d’un jeu vidéo rétro. Les écueils de l’Eire est un excellent texte de Stéphane Desroches qui met en scène un archéologue recherchant dans un coin perdu de la côte d’Irlande du Nord une cité sous-marine antédiluvienne. Inutile de préciser que le Mal est dans les parages. Et puis un coup de cœur à Il y a quelque chose de Denis Cazalas qui nous entraîne sur les pistes sulfureuses du mystère de Rennes-le-Château. L’examen du livre maudit conduira un chercheur à explorer un réseau souterrain où se terre une entité qu’il vaudrait mieux éviter ! C’est du reste le second récit de fiction que je lis, assurant la jonction entre Lovecraft et l’affaire castelrennaise (cf L’Intrus de Jean-Christophe Maquet, éd Henri, 2003).

mercredi 26 août 2026

LES PAPYRUS MAGIQUES


    

                                  Une étude du Laboratoire odésien de l'Impossible               

Les Papyrus grecs magiques sont particulièrement intéressants parce qu'ils permettent de voir non pas la religion officielle telle que les théologiens voudraient qu'elle soit, mais une partie des pratiques religieuses concrètes de l'Antiquité tardive.

Que sont les PGM ?

L'appellation PGM — Papyri Graecae Magicae ne désigne pas un livre antique unique. C'est le nom moderne donné à un corpus de papyrus magiques provenant essentiellement d'Égypte, écrits principalement en grec, mais comportant aussi du démotique et du copte. L'édition savante classique fut établie par Karl Preisendanz en 1928-1931 ; l'édition/traduction anglaise dirigée par Hans Dieter Betz est aujourd'hui une référence commode.

Ils couvrent grosso modo la période hellénistique tardive et surtout romaine et tardo-antique, avec une concentration importante entre les IIe et Ve siècles de notre ère.

Ce sont souvent de véritables carnets professionnels de magiciens : plusieurs recettes différentes ont pu être copiées les unes après les autres pour constituer un manuel.

Qu'y trouve-t-on ?

À peu près tout ce qu'un praticien de la magie antique pouvait souhaiter :

·       protections et guérisons ;

·       exorcismes ;

·       malédictions ;

·       charmes amoureux et érotiques ;

·       divination ;

·       recettes pour obtenir des rêves révélateurs ;

·       invocations d'entités ou de divinités ;

·       fabrication d'amulettes ;

·       procédures destinées à devenir invisible, obtenir la faveur d'une personne ou découvrir un voleur ;

·       rituels permettant de voir ou rencontrer une puissance divine.

Le grand PGM IV, conservé à la BnF sous la cote Supplément grec 574, comprend 36 feuillets, datés probablement du IVe siècle, avec des textes grecs et coptes. La BnF le décrit bien comme un manuscrit traitant de magie grecque et copte. 

Un extraordinaire « cocktail » religieux

C'est probablement leur aspect le plus fascinant.

Un même rituel peut invoquer des puissances appartenant à des traditions que nous séparons aujourd'hui soigneusement :

Isis + Osiris + Hermès + Hélios + Iao + Adonaï + Sabaoth...

Pour le magicien, ce n'est pas nécessairement contradictoire.

Il cherche le nom efficace.

Et plus un nom divin est ancien, étranger, mystérieux ou réputé puissant, plus il peut être précieux.

C'est ainsi que des noms du Dieu biblique entrent dans les pratiques magiques gréco-égyptiennes.

YHWH dans les papyri magiques

On rencontre notamment :

IAÔ — généralement considéré comme une transcription/adaptation du nom divin YHWH ;
ADÔNAIAdonaï, « Seigneur » ;
SABAÔTH — de l'hébreu Tseva'ot, « armées » ;
et différentes formes dérivées d'autres appellations bibliques.

Le praticien gréco-égyptien pouvait ainsi utiliser des noms issus du judaïsme sans être lui-même juif.

Pourquoi ?

Parce que le Dieu des Juifs avait acquis une réputation de puissance.

Et cela produit des formules qui nous paraissent aujourd'hui théologiquement extravagantes : des noms bibliques peuvent se retrouver associés à Hélios, Hermès ou à des puissances égyptiennes.

Nous sommes très loin du judaïsme rabbinique normatif.


Les voces magicae

Encore plus étonnantes sont les « paroles magiques », ou voces magicae.

On trouve des séquences comme des noms interminables, répétitions de voyelles, palindromes et mots apparemment incompréhensibles.

Par exemple, le célèbre nom magique :

ABRAXAS

dont la valeur numérique des lettres grecques donne 365.

Le principe sous-jacent est fascinant : un nom peut posséder une puissance indépendamment de sa signification ordinaire.

Le magicien ne traduit donc pas nécessairement le nom.

Il le prononce.

Cela rejoint d'ailleurs, sans les confondre, certaines conceptions juives de la puissance du Nom divin, qui deviendront particulièrement importantes dans diverses traditions mystiques et magiques.


Magie ou religion ?

C'est ici qu'un problème moderne apparaît.

Nous avons tendance à séparer :

religion = prière
magie = sortilège.

Pour l'Antiquité, la frontière est beaucoup moins nette.

Un homme qui invoque Hélios afin d'obtenir une vision divine fait-il de la magie ?

De la religion ?

De la mystique ?

Pour l'historien contemporain, la catégorie même de « magie » doit donc être utilisée avec prudence. Ce que Preisendanz regroupait sous l'appellation de papyri « magiques » contient des pratiques extrêmement diverses.


La fameuse « Liturgie de Mithra »

C'est probablement le texte le plus extraordinaire du corpus.

Elle se trouve dans PGM IV, 475-829 environ.

Malgré son nom moderne de « Liturgie de Mithra », son rapport avec le mithriacisme institutionnel reste discuté ; la BnF catalogue d'ailleurs plusieurs travaux consacrés spécifiquement à cette question et à ce passage de PGM IV. 

Le praticien cherche à effectuer une sorte d'ascension cosmique.

Il franchit symboliquement différents niveaux du cosmos, rencontre des puissances célestes et cherche finalement à obtenir une révélation ou une expérience d'immortalité.

Ce n'est donc plus simplement :

« Fais que cette femme tombe amoureuse de moi. »

Nous sommes devant quelque chose qui ressemble à une expérience mystique provoquée rituellement.


L'hermétisme n'est pas loin

Les PGM sont contemporains d'une partie de la littérature hermétique.

On retrouve un même environnement culturel :

Égypte + philosophie grecque + astrologie + traditions religieuses égyptiennes + puissances planétaires + révélation + connaissance des noms divins.

Mais il faut distinguer les corpus.

Le Corpus Hermeticum est essentiellement philosophique et religieux.

Les PGM sont beaucoup plus opératoires.

Très schématiquement :

Hermétisme : connaître le divin.
PGM : connaître et utiliser les moyens permettant d'entrer en relation avec les puissances.

La frontière reste néanmoins poreuse.


Qui écrivait ces textes ?

C'est une question difficile.

Nous ne possédons pas une corporation identifiée de « magiciens PGM ».

Mais leur niveau technique montre que certains rédacteurs étaient des gens instruits, capables de manier plusieurs traditions et parfois plusieurs langues. PGM IV est particulièrement remarquable : les études linguistiques y montrent une véritable coexistence du grec et de formes anciennes du copte dans les charmes, divinations et exorcismes.

Il pouvait s'agir, selon les contextes, de spécialistes rituels, prêtres issus des traditions égyptiennes, scribes ou praticiens professionnels.

Ce n'est donc pas simplement de la « sorcellerie populaire ».


Et le christianisme ?

Lorsque l'Égypte devient chrétienne, les pratiques magiques ne disparaissent pas.

Elles changent de vocabulaire.

On voit apparaître :

Jésus, les anges, les archanges, les saints, les noms bibliques, des croix...

dans des pratiques qui continuent parfois des traditions beaucoup plus anciennes.

C'est un phénomène passionnant : la structure rituelle peut survivre alors que les puissances invoquées changent.

Et nous retrouvons presque notre discussion sur Jung et Magonie : les formes culturelles se transforment tandis que certains schémas persistent.

Un papyrus exceptionnel à Paris

Le Grand Papyrus magique de Paris — PGM IV est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France. La BnF le date du IVe siècle et rappelle qu'il contient notamment des formules magiques de protection ; il fait partie de ses collections grecques et coptes issues de l'Égypte post-pharaonique. 

Natacha 


 

LITTÉRATURE ET OCCULTISME avec Véronique Campion

   


Littérature et occultisme

Colloque universitaire international organisé par l’Institut d’études slaves de l’Université de Szeged

L’occultisme est une discipline rarement étudiée dans le domaine des études littéraires. Cela tient en partie au fait que, dans le sillage de l’anthropologie évolutionniste du XIXᵉ siècle (Tylor, Frazer), l’occultisme et la magie ont été qualifiés de pseudo-scientifiques, voire considérés comme totalement étrangers à la science.

Cependant, cette opinion n’était pas partagée par tous. E. M. Butler, par exemple, définissait la magie comme une discipline indépendante et autonome dans le contexte de la culture et de l’esprit humain.

Selon György Endre Szőnyi, l’un des principaux chercheurs hongrois dans le domaine de la magie et de l’occultisme :

« Si nous nous tournons vers le XIXᵉ siècle, nous constatons que plus les enthousiastes du positivisme et les partisans de la révolution industrielle proclamaient le caractère linéaire du progrès et le triomphe de l’humanité sur la nature, plus les nouveaux mystiques et hermétistes cherchaient à revenir à un savoir syncrétique, ancien et oublié. »

Dans le contexte de la crise climatique, la philosophie contemporaine et la théorie critique ont de nouveau remis en question la vision anthropocentrique du « progrès », ainsi que les rapports entre l’être humain et la nature.

Par conséquent, la magie et l’occultisme — entendus comme l’étude de doctrines secrètes et inconnues liées à la nature et au chaos — ont retrouvé une certaine importance.

En Angleterre, par exemple, l’Université d’Exeter a lancé en 2024 un programme de master intitulé « Magic and Occult Sciences » (« Magie et sciences occultes »). En Hongrie, à l’ELTE, le cours « Magie arabe I-II » existe depuis plusieurs années et permet aux étudiants de se familiariser avec la science de l’occultisme oriental.

Les éléments relevant de la magie et de la vision occultiste du monde se diffusent également dans la culture populaire et auprès des jeunes, quoique souvent sous une forme superficielle et déformée.

Nous avons estimé que le moment était venu d’organiser, au sein de l’Institut d’études slaves, un colloque international consacré aux relations entre l’occultisme et la littérature mondiale, dans lequel une place importante sera accordée aux exemples provenant des littératures slaves, qui entretiennent également des liens avec la culture et la littérature hongroises.

Les œuvres de fiction ont toujours été — et demeurent — beaucoup moins réticentes à aborder les concepts, les métaphores et les pratiques de l’occultisme. On y trouve de nombreux exemples de thèmes occultes et de descriptions de rituels, traités tantôt sur le mode parodique, tantôt avec sérieux.

On peut citer, par exemple :

·       les nouvelles de vampires inspirées par Gogol de l’écrivain serbe du XIXᵉ siècle Milovan Glišić ;

·       les rituels maçonniques dans Guerre et Paix de Tolstoï ;

·       les descriptions de rituels dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov ;

·       ou encore le culte dont fait l’objet Béla Hamvas dans les cultures slaves du Sud.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’occultisme en vint à être considéré sous un jour négatif, notamment en raison des pratiques occultes et de l’utilisation de symboles associées au fascisme et au nazisme — voir notamment les écrits d’Adorno et d’Orwell sur la question. Le colloque prévoit également d’aborder cette problématique.

Le colloque international organisé par l’Institut d’études slaves se propose donc d’explorer les relations entre occultisme et littérature, du XIXᵉ siècle jusqu’à nos jours, en faisant appel à différentes disciplines connexes : archéologie, sociologie, histoire, philosophie, sciences des religions, études cinématographiques et médiatiques, etc.

Informations pratiques

Les communications auront une durée de 20 minutes. Les langues officielles du colloque sont le hongrois et l’anglais.

Les personnes souhaitant participer doivent envoyer une proposition de communication de 500 à 700 caractères à l’adresse indiquée par les organisateurs.

Dates : 30 et 31 octobre 2026
Date limite de candidature : 31 août 2026
Lieu : Université de Szeged, Faculté des Lettres, Institut d’études slaves, 6722 Szeged, Egyetem u. 2.
Organisateur : Dr Roland Orcsik.

Le colloque est autofinancé ; les organisateurs aideront cependant les participants à effectuer leurs réservations d’hôtel.

UNE CANDIDATURE INDISPENSABLE

 

Programme anti-frontières... Sylvain Durif, "le grand monarque" de Bugarach, se déclare candidat à l'élection

  • Sylvain Durif, dans une vidéo annonce sa candidature à l'élection présidentielle de 2027.
    Sylvain Durif, dans une vidéo annonce sa candidature à l'élection présidentielle de 2027. Capture d'écran Instagram - sylvainpierredurif369
Publié le , mis à jour

Article rédigé par Loïs Dzouz


Journaliste

L'Indépendant

Cette nouvelle fonctionnalité utilise une voix synthétique générée par ordinateur. Il peut y avoir des erreurs, par exemple dans la prononciation, le sentiment et le ton.

Chaque élection présidentielle est accompagnée de son aréopage de candidats iconoclastes, et 2027 s'annonce à ce titre comme un très bon cru. Tard dans la soirée du dimanche 23 août, le vidéaste Sylvain Durif a officiellement annoncé sa candidature à l’élection présidentielle sur Instagram, devant ses plus de 40 000 abonnés

Dans une vidéo courte, il se présente : "Bonjour. Je suis le grand monarque, le Christ cosmique, le Messie, le roi et le pape Pierre, le président de la gouvernance pacifique planétaire et cosmique Elvita. Je vous annonce à toutes et à tous ma candidature officielle et publique pour l'élection présidentielle de 2027 en France. Bonne journée."

Pas d'alliance avec Lalanne

Le ton est volontairement sobre, mais les titres qu'il s'octroie, eux, ne manquent pas de panache. "Enfin une candidature enthousiasmante !", "vous avez mon vote grand monarque", ironisent des internautes en dessous de la vidéo.

Sylvain Durif précise par ailleurs ne pas envisager d’alliance avec Francis Lalanne, autre candidat atypique soutenu par Dieudonné, qui a lui aussi lancé sa campagne cet été. Concernant ses propositions, le vidéaste complotiste indique être "contre les frontières" et affirme que l’immigration "ce n’est pas une farce", sans détailler davantage son programme.

De Bugarach à l’Élysée ?

Si le ton de son annonce se veut volontairement sobre, les titres qu'il s'octroie, eux, ne manquent pas de panache. Connu comme le "grand monarque", le "Christ cosmique" ou encore "l’homme vert", Sylvain Durif a acquis une notoriété inattendue en décembre 2012, à l’approche d’une supposée fin du monde annoncée par certaines interprétations du calendrier maya.

À l’époque, le pic de Bugarach, dans l’Aude, était présenté par certains croyants comme l’un des rares lieux épargnés par le cataclysme. Sylvain Durif avait alors expliqué à la télévision que ce sanctuaire était protégé grâce à une "activité extraterrestre secrète", une déclaration qui lui avait valu une exposition des médias nationaux et internationaux, amusés.

Reste maintenant pour cet ambitieux outsider à franchir l’obstacle constitutionnel des 500 signatures d’élus, requis pour figurer officiellement sur les bulletins de vote. En 2017, il n’avait pas réussi à réunir ce quota, malgré une première tentative de candidature. À titre de comparaison, Jacques Cheminade, autre figure récurrente des candidatures marginales, avait, lui, obtenu les parrainages nécessaires à deux reprises, en 1995 et 2012.


mardi 25 août 2026

LES GROSSES BÊTES DE DINANT


 

WHAT THE MOON BRINGS, Lovecraft & Nicolae Rasmussen

 

WHAT THE MOON BRINGS de Lovecraft & Nicolae Rasmussen est une superbe BD éditée par Bloody Gore Comix (2026). Sur 340 pages grand format, l'illustrateur qui se fait appeler NMAAR explore les produits des rêves de l'Ermite de Providence (Hypnos, Ulthar, Sarnath, Nyarlathotep, Azathoth..). Une jeune femme nue, avec un curieux cache-sexe en forme de foulard rouge, nous accompagne tout au long de cette symphonie onirique. C'est fou ce que Lovecraft peut inspirer à de jeunes artistes qui ne sont pas intoxiqués que par les seules tentacules cthulhuiennes ! (55 $ CAN)

LOVECRAFT VU PAR TOMÀS HIJO

 



Belle découverte que ces romans graphiques de Tomàs Hijo, publiés chez "Minotauro Ilustrados". On y trouve La Sombra Sobre Innsmouth (le Cauchemar d'Innsmouth, 2023), El Morador de las Tinieblas (Celui qui chuchotait dans les Ténèbres, 2024) et Dagòn y otros Relatos (Dagon et autres textes, 2026). C'est en espagnol, mais les très nombreuses illustrations permettent de s'immerger facilement dans les nouvelles. Les albums sont grand format, couverture cartonnée, au prix de 22 € et disponibles sur Amazon.

 

samedi 22 août 2026

SAUNIERE ET LE VERASCOPE

  


 

 

Le revue Terre de Rhedae tient le coup et nous offre un numéro 2026 bien garni. Je ne résumerai pas tous les articles, tous fort intéressants au demeurant, mais m’arrêterai plus particulièrement sur deux contributions.

La première, signée Paul Saussez, fait un résumé fort complet de notre affaire, en faisant bien la distinction entre « les deux vies » de Bérenger Saunière. La première, bien connue, est celle de l’enrichissement du curé grâce à un trafic de messes sur grande échelle et à la sollicitation de dons généreux ; l’auteur y ajoute la découverte sous l’église du « tombeau des Seigneurs », avec trois dépôts en provenance des évêchés de Narbonne, Carcassonne et Alet. Puis en seconde partie il s’attarde sur les faux injectés bien après le décès de B.S., jonglant entre dalle, stèle et parchemins, décodant ce qui n’est finalement que le produit de potaches érudits. Je suis toujours surpris par le travail fourni pour faire parler des documents que personne n’a jamais vu. Paul Saussez écrit bien. Mais il m’a fallu un Doliprane pour digérer sa démonstration.

Un peu de fraîcheur dans ce monde de brutes nous est apporté François Lange, qui nous apprend que le pasteur castelrennais était un grand esthète. Il était en effet un adepte des premières lunettes stéréoscopiques, qui lui permettaient d’admirer des nus artistiques qui fleurissaient alors dans le commerce spécialisé. Mieux, il s’intéressait aussi au « vérascope » avec lequel on pouvait faire de belles reproductions de documents anciens. (Photo François Lange)

LE CATALOGUE DES LIVRES IMAGINAIRES

 

Ces livres n’existent pas — leur catalogue vient pourtant de remporter un vrai prix

Des ouvrages perdus, abandonnés avant d’être achevés, ou purement inventés par Borges, Lovecraft et d’autres écrivains : Reid Byers leur a donné une existence matérielle, puis un catalogue. Oak Knoll Press vient de recevoir pour ce dernier un Leab Award de l’ACRL. Une récompense très officielle pour une bibliographie qui travaille, avec un sérieux imperturbable, sur l’impossible.

Publié le :

21/08/2026 à 07:00

Nicolas Gary


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Les bibliophiles connaissent la rareté. Reid Byers a choisi sa forme définitive : le livre absent. Le 13 août, l’American Library Association a dévoilé les Leab Awards 2026, décernés par l’Association of College and Research Libraries (ACRL), l’une de ses divisions. Dans la catégorie imprimée « Excellence in Description », Oak Knoll Press est récompensé pour Imaginary Books : Lost, Unfinished, and Fictive Works Found Only in Other Books, de Reid Byers.

Pas tout à fait un Goncourt du néant, donc. Les Katharine Kyes Leab and Daniel J. Leab American Book Prices Current Exhibition Catalog Awards distinguent des dispositifs éditoriaux accompagnant des présentations de documents issus de bibliothèques, d’archives et de collections spéciales. Après une interruption de 2022 à 2025, le programme a été relancé avec de nouveaux critères. Et, pour la première fois en 2026, le choix des lauréats est passé par un vote des membres de l’ACRL et de sa Rare Books and Manuscripts Section.

Bibliographier ce qui n’est pas là

Le volume primé prolonge Imaginary Books, présenté au Grolier Club de New York du 5 décembre 2024 au 15 février 2025, avant de poursuivre sa route en Californie puis dans le Maine. L’institution new-yorkaise annonçait « environ 100 livres » et pièces associées. Tous sont des simulacres : des objets conçus avec le concours d’imprimeurs, relieurs, artistes et calligraphes pour donner une enveloppe matérielle à des textes qui, pour des raisons très différentes, ne peuvent plus — ou n’ont jamais pu — être posés sur une table.

Trois espèces peuplent cette collection. Les ouvrages perdus ont été écrits, mais aucun exemplaire n’en subsiste ; les projets inachevés sont restés au stade de l’intention ou du chantier ; les titres fictifs, enfin, n’existent que dans un autre récit. Autrement dit : une pièce réputée disparue, un manuscrit abandonné et le Necronomicon de Lovecraft peuvent se retrouver voisins de rayon. Ce qui, dans une bibliothèque ordinaire, poserait quelques problèmes de catalogage.

Le dispositif se garde pourtant de traiter tous ces fantômes de la même façon. Le Grolier Club présente ainsi Love’s Labours Won comme la suite perdue de Love’s Labour’s Lost, de Shakespeare. Plus loin, Reid Byers donne forme à One Must First Endure, ouvrage attribué à Ernest Hemingway : sa notice part de la disparition à Paris, en 1922, des manuscrits que Hadley Hemingway transportait avec elle pour imaginer ce que ce premier roman aurait pu devenir une fois publié.

Voilà tout l’intérêt de l’entreprise : les indices historiques et l’invention ne se confondent pas, mais la fabrication matérielle les installe sur les mêmes étagères.

L’impossible, relié pleine toile

Avec les volumes issus de la fiction, au moins, personne ne risque de réclamer l’original. La notice du Necronomicon attribue au grimoire imaginé par H. P. Lovecraft un auteur, Abdul Al-Hazred, une impression vénitienne chez Gabriel Giolito de Ferrari et Fratelli, et même une date : 1541. Elle précise encore que l’exemplaire présenté serait celui de John Dee. Tout est fabriqué, naturellement — et tout est décrit avec l’application bibliographique qu’exigerait un incunable parfaitement réel.

Même traitement pour The Book of Sand, de Borges, volume sans commencement ni fin, ou The History and Practice of English Magic, ouvrage inventé à l’intérieur de Jonathan Strange & Mr Norrell, de Susanna Clarke. Le jeu ne consiste donc pas simplement à produire de beaux accessoires : chaque faux livre reçoit les signes matériels et bibliographiques qui lui permettraient presque de franchir la frontière de son récit d’origine.

Une ambiguïté très officielle

Le 18 août, ACRL Insider a complété l’annonce du palmarès en donnant la parole à Reid Byers. L’auteur se dit « honoré et ravi », mais reconnaît aussitôt un léger problème : une récompense authentique convient-elle vraiment à des travaux bibliographiques consacrés à l’imaginaire ? Il évoque joliment « l’ambiguïté ontologique du compliment », avant de s’en remettre au vote des membres.

La distinction, elle, n’a rien de fictif. La catégorie salue précisément la qualité descriptive d’un catalogue d’exposition : documentation des pièces, appareil historique, interprétation et contextualisation. Oak Knoll Press obtient donc un prix professionnel parfaitement réel pour avoir publié un ouvrage qui décrit méthodiquement des livres perdus, inachevés ou inventés. Reid Byers peut conserver son doute ontologique : son catalogue figure, lui, noir sur blanc au palmarès 2026.

Crédits : Prospero, Miranda et Ariel, illustration de The Tempest de Shakespeare - artiste inconnu

 

 
 

 

Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com

mardi 18 août 2026

NUIT DES LEGENDES 8 DANS LA LETTRE DU CROCODILE

 

 

 Nuit des Légendes n° 8. Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le huitième volume de Nuit des Légendes rassemble les textes des conteuses et conteurs qui ont participé à la Nuit des Légendes du 25 juillet 2025 à Pleuven et de celles et ceux qui animèrent la Balade contée du 12 septembre 2025. Nous retrouvons Ludovic Souliman, Stéphanie Rondot, Almine Quinet, Yannick, Anne-Claire Bourdon, Marie-Thé Sainrat, Alain Sainrat, Claude Arz.

En introduction, Claude Arz, président de l’association Nuit des Légendes, revient sur l’évolution de la littérature orale « métissée grâce au talent des conteuses et des conteurs qui colportent de nouvelles histoires, souvent traditionnelles, de plus en plus urbaines, sociales et quelquefois frondeuses ».

Il distingue deux visages dans le conte contemporain : le conte traditionnel et le conte urbain.

« D’un côté, dit-il, il y a le conte traditionnel, incarné par des conteurs qui évoquent les mythologies et les récits des temps anciens […] réveillant chez les auditeurs d’antiques merveilles et peurs enfouies dans l’inconscient collectif. »

« De l’autre côté, il y a le conte urbain, incarné par des conteurs qui sont les témoins de la vie contemporaine. Ils deviennent alors des chroniqueurs, dressant des portraits de femmes et d’hommes vivant dans les mégalopoles, sur les routes, les chantiers, les marchés, dans les bars. »

Ce recueil mêle les deux types de contes pour le plus grand plaisir de l’auditeur comme du lecteur :

Fortunes de mer, Fortunes de terre par Ludovic Souliman – Contes de la Nuit, de la Lune et des Etoiles de Stéphanie Rondot – Quand le diable s’invite à Noël par Aline Quinet – Les chevaux de la nuit par Yannick – Paquita d’Anne-Claire Bourdon – Les menhirs amoureux par Alain Sainrat – Le tisserand de Marie-Thé Sainrat – Les deux vieux chênes par Claude Arz…

Voyons ce diable qui s’invite inopinément :

« Seule dans sa maison, Léna entend soudain frapper à la porte :

  • Toc toc ! Puis-je entrer Léna ? Avec la mauvais temps, j’aimerais me chauffer un peu.

Solidarité bretonne oblige, Léna ouvre la porte de la maison.

  • Approchez-vous du feu et réchauffez-vous à la bûche de Noël.

Le visiteur du soir, qui se présente comme sabotier, lui offre alors une paire de sabots. Qu’ils sont beaux ces sabots, avec leur couleur brillante comme l’or, leurs fleurs bariolées… Ce sont les plus jolis botoù-koad (sabots de bois) que Léna ait jamais vus. Des sabots de reine !

Léna essaie les sabots et est aussitôt prise d’un tournis de pensées qui ne sont pas très chrétiennes… »

lundi 17 août 2026

LE DROIT DE RETOUR, HUM !!!

 


L’Anomalie

L’étrange pacte qui unit éditeurs et libraires 

Le “droit de retour” est une curiosité. Un usage commercial, sans équivalent légal dans aucune autre industrie, qui autorise un libraire à renvoyer à son éditeur un livre invendu. Un dispositif initialement conçu pour rassurer les libraires et encourager la prise de risque éditoriale.

Ce droit de retour est, après l’office, l’autre mécanisme qui constitue le pacte qui unit éditeurs et libraires depuis le milieu du 19e siècle.

Je vous encourage à lire la Partie I et la Partie II de cette série, si ce n’est pas déjà fait. La Partie III, elle, raconte :

  • Comment le droit de retour s’inspire du système de retour des journaux – et pourquoi c’est un problème pour l’industrie du livre.

  • Pourquoi ce droit de retour n’est, à l’origine, qu’une stratégie commerciale inventée par un éditeur habile.

  • Et comment ce droit de retour s’est transformé en un piège qui érode la marge des libraires et broie la trésorerie des éditeurs.

Bonne lecture !






Les Nouveaux Journaux

Lorsqu’on achète un journal dans l’un des kiosques à journaux de Paris, on ne l’achète pas vraiment au kiosquier. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le marchand de journaux n’est presque jamais le propriétaire du journal qu’il vend. Il n’en est que le dépositaire.

Chaque jour, c’est une valse de camions qui se met en place dans les rues parisiennes. Certains déposent les journaux du jour, d’autres récupèrent les invendus de la veille – et ainsi de suite, pour l’ensemble des maisons de la presse de la capitale.

Dans cette industrie, le retour systématique des journaux est la norme.

Après tout, le journal du lendemain rend obsolète celui de la veille. Le journal n’est pas un livre, dont la durée de vie peut s’étendre sur plusieurs mois, plusieurs années parfois ; la sienne est éphémère, de quelques heures seulement.

Pourtant, c’est le même dispositif que Louis Hachette implémenta dans ses kiosques à lui, au milieu du 19e siècle.

Hachette rentrait alors tout juste d’un voyage à Londres. Là-bas, il avait découvert la toute première Exposition Universelle de l’histoire, ainsi que les minuscules librairies de son homologue William Henry Smith, installées au cœur du réseau ferroviaire anglais. Les chemins de fer français s’apprêtaient, eux aussi, à connaître une fulgurante expansion – il décida alors d’importer le modèle en France, afin de commercialiser des ouvrages et des périodiques dans un format adapté aux voyageurs.

Dans chacune des principales gares du réseau, Louis Hachette installa progressivement ses Bibliothèques des Chemins de Fer.

Le premier de ces kiosques de gare ouvrit à la Gare du Nord de Paris, au début de l’année 1853. À la fin de cette même année, Hachette exploitait déjà 43 kiosques ; et une vingtaine d’années plus tard, il disposait d’environ 1 000 à 1 200 petites librairies disséminées partout en France.

Pour alimenter cet immense réseau national, Louis Hachette et ses successeurs construisirent une véritable infrastructure de distribution.

Cette infrastructure utilisait un système appelé “office”, inventé quelques années plus tôt par trois éditeurs. Hachette reprit cette mécanique utilisée par le “Dépôt Central de Librairie” pour constituer des assortiments de nouveautés, et les acheminer automatiquement aux kiosques de gare, sans commande préalable.

Mais cette infrastructure semblait aussi s’appuyer sur un nouveau dispositif – un mécanisme de retour systématique.

Comme pour nos kiosques à journaux, les Bibliothèques des Chemins de Fer pouvaient renvoyer aux entrepôts d’Hachette les lots invendus de livres et de publications périodiques. Dans les années 1880, le volume d’expédition et de retours était d’ailleurs si important qu’Hachette fut contraint de louer de vastes magasins, rue d’Hauteville à Paris.

Ces livres n’étaient pourtant pas des journaux.

Ils étaient néanmoins traités comme des journaux.

Dans les Bibliothèques des Chemins de Fer, ils étaient expédiés et retournés de la même manière. Les kiosques de gare restaient des commerces étroits, et les collections de gare qui y étaient vendues étaient d’une qualité bien modeste ; les ouvrages obéissaient donc aux mêmes règles logistiques que les quotidiens.

Un Outil de Conquête Commerciale

À l’époque, ce dispositif de retour proposé par Hachette était inédit dans le monde du livre.

Ce n’était pas encore un droit fondamental accordé aux kiosquiers des chemins de fer, seulement un impératif logistique. Mais pour la toute première fois, un commerçant pouvait retourner un article qu’il ne pouvait vendre – et ainsi réduire considérablement le risque inhérent à l’achat d’un produit nouveau.

Cette idée structure toute la relation commerciale entre éditeurs et libraires jusqu’à aujourd’hui.

Pourtant, le dispositif ne s’installa durablement qu’un demi-siècle plus tard – au moment où le “droit de retour” devint un outil de conquête commerciale pour un tout nouveau produit littéraire.

Il fallut attendre l’année 1953 précisément, et le lancement par Hachette de sa collection “Livre de Poche”.

Le format s’inspirait des collections de gare du siècle d’avant.

La qualité d’impression était bien faible, les broches étaient bon marché – mais le prix était spectaculaire, 3 à 4 fois moins élevé que celui d’un roman traditionnel.

Pour ces raisons, les libraires étaient peu convaincus par le “Livre de Poche”. Selon eux, la piètre qualité de ce nouveau format dégradait l’image du commerce du livre ; son prix très bas, quant à lui, réduisait mécaniquement le chiffre d’affaires par unité vendue. Après tout, un roman au format poche vendu à 150 francs, c’était deux tiers de revenus potentiels en moins qu’une édition courante à 500 francs.

Pour donner à son “Livre de Poche” une chance d’exister, Hachette renoua avec le “droit de retour” des kiosquiers des chemins de fer.

Mais cette fois, le dispositif n’était plus un simple impératif logistique ; c’était une proposition commerciale.

Le contrat proposé cherchait à rassurer les libraires : les nouveautés du “Livre de Poche” étaient automatiquement envoyées via l’office, puis exposées et vendues pendant une période convenue. Le délai écoulé, les exemplaires invendus du “Livre de Poche” étaient retournés.

La politique de retour d’origine, elle, était simplifiée au maximum. Les libraires n’étaient même pas tenus de renvoyer le livre dans son intégralité ; ils pouvaient se contenter d’arracher la couverture du livre, et de n’expédier que ce fragment pour prouver que le livre était invendu. Ainsi, Hachette pouvait créditer le retour, tout en s’assurant que les frais de port, de manutention et de stockage étaient réduits au minimum.

À l’époque, le “droit de retour” semblait donc satisfaire toutes les parties.

D’un côté, les libraires étaient apaisés. Ils n’étaient pas les propriétaires d’un stock de livres au format inéprouvé, seulement les dépositaires ; ils étaient donc encouragés à tester ce “Livre de Poche”, en limitant drastiquement le risque financier associé.

De l’autre, Hachette pouvait inonder les librairies de livres bon marché. Le modèle économique du “Livre de Poche” reposait sur une marge faible et un volume élevé ; le “droit de retour” était donc l’argument commercial qui lui permit d’atteindre le flux critique pour rentabiliser son initiative.

En contrepartie, le livre se rapprochait encore un peu plus du journal.

Il était désormais un produit de flux à la durée de vie connue à l’avance, dont la valeur disparaissait après sa période de commercialisation.

Qu’importe, l’efficacité du dispositif fut immédiate.

Grâce au “droit de retour”, ce furent 2 à 3 millions d’exemplaires du “Livre de Poche” qui furent écoulés en 1953. Une dizaine d’années plus tard, en 1961, 55 millions de volumes furent vendus. Et encore 10 ans plus tard, plus de 65 millions.

Éditeurs et distributeurs s’emparèrent alors du mécanisme.

Le “droit de retour” fut étendu à d’autres ouvrages, à d’autres collections, à d’autres formats. Le dispositif fut progressivement associé à un autre mécanisme, l’office, jusqu’à ce que la majeure partie des envois automatiques de nouveautés soit assortie du système de retour initié par Hachette.

Le “droit de retour” devint alors une norme.

En quelques décennies à peine, ce qui n’était qu’un outil de conquête commerciale fabriqué de toute pièce devint un pilier de la relation entre éditeurs et libraires.

Un pacte, considéré par les nouvelles générations de libraires et d’éditeurs comme allant de soi.

L’Anomalie

Le “droit de retour” n’existe dans aucun texte de loi.

Ce n’est pas une disposition légale ; c’est, encore aujourd’hui, un “usage commercial”. C’est une sorte d’anomalie dans le droit français, qui accorde aux éditeurs et aux libraires une liberté que nul autre fournisseur ou commerçant ne peut se permettre.

En droit commun, un commerçant ne peut pas retourner un produit à son fournisseur simplement parce qu’il n’a pas trouvé preneur – aussi noble ce produit soit-il. Les libraires, eux, le peuvent. Et c’est uniquement grâce à cette habile stratégie commerciale mise en œuvre par Hachette.

Depuis les années 50, cet usage entre éditeurs et libraires s’est tout de même structuré.

En 1991 par exemple, le Syndicat National de l’Édition et les représentants des libraires signaient le “protocole Cahart” – du nom du haut fonctionnaire qui présidait les travaux. Le protocole était revu en 2001, puis complété à nouveau en 2008. Mais il reste le premier grand texte interprofessionnel qui pose un code de bonne conduite, encadre le traitement des nouveautés, et propose un cadre commun pour les remises, les offices et les retours.

D’une certaine manière, ce protocole Cahart formalise le pacte entre éditeurs et libraires installé officieusement depuis le milieu du 19e siècle.

Malheureusement, il ne permet pas d’en combler les failles qui sont apparues depuis.

Car ce pacte, à l’origine, devait faciliter la commercialisation d’un nombre grandissant de nouveautés publiées par les éditeurs, sans mener le libraire à la faillite.

Mais ce pacte s’effrite. Comme tout pacte, il repose sur le respect des accords tacites passés entre les parties concernées. Lorsqu’un éditeur ou son diffuseur-distributeur prend la liberté d’envoyer une quantité de nouveautés supérieure à celle prévue dans l’office, il brise cet accord tacite. Lorsqu’un libraire s’affranchit du délai de garde et renvoie ces nouveautés au bout d’un mois, sans ouvrir le carton, il brise également cet accord. Et lorsque la production de livres est multipliée par 4 – approximativement – en un demi-siècle, c’est l’industrie elle-même qui brise cet accord.

Et cet effritement s’observe, se mesure.

Dès la fin des années 90, le taux de retour moyen atteignait déjà plus de 25 %. Plus récemment, il s’établissait entre 19 % et 22 % du volume d’ouvrages transportés vers les points de vente, avec de grandes disparités selon les circuits.

Pour les libraires, un taux de retour élevé érode la marge. Les coûts de traitement administratif, d’emballage, de transport s’accumulent, jusqu’à représenter entre 6 % et 10 % de la valeur nominale du livre.

Pour les éditeurs, un taux de retour élevé est un casse-tête financier. Il faut absorber les coûts de transport, de tri, de stockage, de redistribution et parfois de pilonnage. Il faut surtout provisionner comptablement ces retours, et émettre les avoirs aux libraires.

Si bien que le “droit de retour” semble se transformer, peu à peu, en piège.

Un piège qui porte le nom de “cavalerie” – et qui sera le sujet de la Partie IV.

D’ici-là, on se retrouve de l’autre côté,

Hans.