Jean-François Morlaes est inépuisable, et il nous donne cette fois Cinq Détours vers l’Abîme (autoédition 2026, toujours sous la marque fantôme de « Hegemonic Entertainment »).
Le recueil s’ouvre sur Das Herz, der Zeit – 1870, mettant en scène Karl Steiner, horloger chargé de réparer la superbe horloge astronomique de Prague qui a de curieux ratés. Il est le descendant de Jakob Steiner qui avait conçu le carillon au XIVe siècle. En démontant l’objet, il tombe sur un petit coffret rempli de pièces métalliques et d’un livret où son aïeul explique que si on les ajoute au montage, elles permettent d’abolir le temps et de créer des ponts entre les époques. Il ne résistera pas à la tentation et insérera lesdits mécanismes lors du remontage de l’horloge. Des phénomènes étranges se produisent alors, et il est capable de franchir les interstices temporels et même de rencontrer Jakob. Las, il perdra conscience en revivant sa naissance alors que les yeux rouges d’un molosse l’observent. Beau clin d’œil aux Chiens de Tindalos !
Le Cabinet de curiosité du Dr Vandermeer – 1895 nous conduit cette fois à Amsterdam chez un docteur en médecine, professeur à l’université d’Amsterdam. Il collectionne, dans des bocaux, des « ratés biologiques » que la nature produit parfois (fœtus mal formés, organes hypertrophiés..). Il reçoit un jour un gros colis en provenance de la veuve d’un de ses collègues décédé, le Dr Cornelius Van Dijk, qui lui suggérait de poursuivre ses recherches après sa disparition. Le paquet contenait sept bocaux et un livre, L’Anatomie Primordiale du Dr Adriaen de Vries, exerçant la chirurgie à Amsterdam durant les années 1650. Les bocaux renferment des fragments de monstruosités, mi-humaines, mi-marines, qui semblent témoigner d’une régression. Le Dr Vandermeer analyse ses échantillons et découvre des cristaux translucides que le manuscrit qualifie de « pierres dans la chair ». Van Dijk en déduit qu’ils témoignent d’une hérédité remontant bien au-delà de l’humanité. Le professeur fait des rêves étranges et voit son corps se modifier : apparition d’un 6 -ème doigt, entailles dans le cou… Il reçoit alors la visite d’un mystérieux Willem Hoekstra qui lui dit qu’il n’est pas le seul à « se transformer ». Il l’invite à une réunion de ces autres personnes dans les sous-sols de docks délabrés. Au centre de l’espace se trouve un grand bassin qui communique avec la mer. Plusieurs de ses « frères » s’ébattent dans l’eau et attendent la fin de leur transformation pour disparaître dans les profondeurs marines. Vadermeer sait que son tour viendra bientôt. Un bel hommage à nos amis Les Profonds.
Un petit retour à Arkham est toujours apprécié. Avec La chèvre-1926, l’auteur met en scène le brillant botaniste Edmund Dole, spécialiste reconnu des mycoses forestières et autres pathologies végétales. L’université de Miskatonic a fait appel à son expertise, suite à une prolifération anormale de champignons noirs dans les bois de Sentinel Hill. Il fait une première visite des lieux, accompagné par un guide local. Le spectacle est affolant, des formations gélatineuses envahissent l’endroit, les arbres évoquent la chair plutôt que le bois, des structures inquiétantes sont dotées de ce qui ressemble à des yeux. Le guide explique au savant que des choses vivaient ici quand le monde était jeune. L’analyse en laboratoire met en évidence des colonies de spores qui bougent et la culture des prélèvements produit des excroissances, ni fongiques ni végétales, mais plutôt animales. Le chercheur exhume de la bibliothèque un vieux manuscrit, Le Sylva Tenebris de Ezekiel Marsh (1692), qui parle d’une entité adorée dans la forêt, Shub Niggurath, la Chèvre Noire des Bois, force de fertilité obscène. Un certain Josiah Walte avait tenté de prononcer un contre-rituel, pour chasser la monstruosité appelée par les cultistes. Edmund Dole fait des recherches dans les registres d’état civil et identifie un descendant de Josiah, Ezra Walte, vivant dans une ferme isolée de Sentinel Hill. Lors de leur rencontre, Erza raconte qu’il est le dernier des veilleurs, entretenant les pierres de scellement, pour éviter que la créature ne revienne. Mais les fissures se multiplient. Le botaniste fait des recherches dans les archives familiales et découvre que son aïeul, qui était de la région, parle dans son journal de « floraison impie » et de la Chèvre Noire, la Mère des Forêts. Il est victime de rêves étranges, et son corps se modifie rapidement, de l’écorce se formant sur sa peau. Il se précipite chez Ezra qui lui apprend qu’une évocation doit avoir lieu là où se trouvent sept pierres levées. Ils se rendent sur place ; la cérémonie a déjà débuté, réunissant plusieurs notabilités d’Arkham. Mais les contre-rituels d’Erza ne sont pas assez puissants, et un tentacule frappe le Professeur. Il tombe en extase en devenant chevreau, appelé à bientôt se repaitre aux mamelles purulentes de sa Mère.
Avec Patient 347- 1954, nous restons à Arkham et plus précisément dans le Sanatorium de la ville, en compagnie du jeune Docteur Jonathan Wheeler. Il vient d’être chargé de la surveillance du patient 347 qui souffre d’une étrange phobie, la peur des angles. Il est enfermé dans une cellule en forme de bulle, sans aucun angle. Le contact, par interphone interposé, finira par être établi avec le médecin qui recueillera, progressivement, son histoire. Il était aviateur durant la seconde guerre mondiale et sera abattu par l’armée allemande. Il survivra au crash et se réfugiera dans une grotte pour échapper aux ennemis qui le cherchent. Et il fera dans les entrailles de la terre une curieuse expérience, poursuivi par d ’énormes chiens qui semblent se glisser entre les dimensions, « l’entre temps ». Terrifié, il cherchera une sortie et sera récupéré par les alliés dans la forêt. Sa phobie ne cesse de s’aggraver, d’où son internement au Sanatorium dans une cellule « sans angles » confectionnée spécialement pour lui. Le Dr Wheeler est perturbé par ses récits et commence lui-même à faire d’étranges rêves et à redouter les angles dans son appartement. Un jour, le gardien fermera mal la porte de la cellule, laissant entrevoir des lignes droites. On retrouvera le malade affreusement déchiqueté. Le praticien sait qu’il a été marqué par les monstres intemporels et qu’il sera leur prochaine victime. Le terme de « Tindalos » n’est pas cité dans la nouvelle, mais on aura aisément reconnu les créatures de F.B. Long !
Ce recueil se termine avec un détour par la science-fiction, sous le titre Europa-2188. Elara Vassiliev commande le vaisseau Pelagius qui a pour mission d’étudier le satellite de Jupiter, Europe, un océan gigantesque recouvert de glace. Un robot, Triton-3, est largué et commence le forage. De façon curieuse, il transmet des sons qui ressemblent à des pulsations. La commandante fait des rêves étranges où, dans la profondeur de la mer, elle voit sept piliers noirs. Plusieurs membres de son équipage font des songes identiques. Le robot, ayant terminé son forage, plonge dans une eau très claire où il n’y a rien. Mais de façon curieuse, le liquide est de plus en plus chaud au fur et à mesure que l’automate s’enfonce. Sept piliers gigantesques apparaissent à 60 km, organisés en heptagone régulier dont les dimensions obéissent au nombre d’or. Le fond est atteint à 90 km et le sol n’est pas minéral, mais ressemble à la peau d’une créature aux dimensions titanesques, avec des pores gigantesques qui s’agitent. Tout l’équipage est la proie de rêves terrifiants et un tentacule commence à prendre forme. Ordre est donné de faire remonter le robot, mais il sera détruit par la créature monstrueuse. On a réveillé un Dieu ! Le vaisseau tente de fuir alors que les tentacules se multiplient et qu’une énormité fait surface. Elara Vassiliev sait que le vaisseau va être détruit. Ses dernières pensées vont à la créature : « Elle est belle ; j’ai l’absurde satisfaction de mourir en ayant contemplé la plus magnifique des créations de Dieu. » Un très beau texte, peut être un des meilleurs de toute la production de Morlaes que j’ai dévorée.



























