Je reprends ici une note du "Kalem Club"sur un livre particulièrement bouleversant :
Voici un étonnant et émouvant ouvrage qui nous est proposé ici par Vincent Pierre Angouillant, déjà traducteur de plusieurs volumes de correspondances lovecraftiennes (Lettres Choisies d'un Gentleman Anachronique, Lettres Choisies du Gentleman de Providence, Excursions en Ancienne Amérique, De vagues Fragments d'un Rêve dans Lequel je n'ai Rien à Faire : tous autoédités et disponibles uniquement sur Amazon, hormis le dernier, publié chez Editions du 81). Et n'oublions pas l'ouvrage, Lovecraft par lui-même, ou Lovecraft Maître de Vie, ouvrage hybride qui montre Lovecraft se révélant par ses propres mots choisis.
Ce cinquième volume concerne l'année 1937, et pour ceux connaissant bien Lovecraft, cette année-là fut courte pour lui puisqu'il décéda des suites d'un cancer le 15 mars 1937. Les 28 lettres proposées ici s'étalent ainsi du 03 janvier 1937 au début de mars 1937, ultime lettre inachevée destinée à James F Morton et qui fut retrouvée sur son bureau après qu'il eut été emmené au Jane Brown Memorial Hospital de Providence.
Ces lettres sont destinées à ses correspondants habituels, dont la liste s'allongeait encore de l'aveu même de l'auteur, tant à de fidèles et illustres amis (Barlow, Bloch, Derleth, Hoffman Price) qu'à de simples fans avec lesquels il aimait échanger et dont le nom bascula dans l'oubli, montrant qu'HPL accordait la même importance à ces différentes plumes. Il faut lire la complexe lettre qu'il fit à la jeune Margaret Sylvester, alors âgée de seulement 15 ans : elle n'a rien de superficiel, d'une simple politesse et transpire la passion qu'avait Lovecraft d'échanger avec d'autres écrivains amateurs ou simples passionnés de lettres doués d'un minimum d'esprit.
Lovecraft parle dans ces ultimes lettres de souvenirs anciens, mais aussi de son dernier repas de Noël, de ces chats qui le passionnent, de littérature bien sûr, mais aussi de politique et de société, se révélant sur ce sujet théoricien à la fois naïf et homme devenu sage soucieux du bien-être des "petites gens", volontiers socialiste et démocrate, éloigné de ces années où ses pensées étaient plus conservatrices et proches d'un certain idéal bourgeois. Il voit dans son Amérique de l'entre deux guerres un monde entré en décadence mais possédant les clés d'un futur bienveillant où le plus grand nombre pourrait vivre heureux par une juste et meilleure répartition des ressources. Pour reprendre les mots de Vincent Pierre Angouillant, "plus Lovecraft vieillissait, plus il aimait la vie, et les rares mais précieux moments qu'elle offre aux êtres sensibles - aux artistes" (joli pied de nez aux cauchemars envoyés par Cthulhu et que seuls ces artistes et autres êtres sensibles pouvaient ressentir). Et l'humour qui baigne ces lettres, merveilleusement restitué par la traduction, dessine un joli sourire sur le visage ornant les clichés souvent austères de l'écrivain, ce Grand Pa'Théobald qui se montre plus que jamais soucieux de ces échanges avec ses chers "enfants", plus que jamais... humain.
Ce qui noue la gorge en lisant ces lettres, c'est aussi de voir l'état de santé dans lequel se décrit Lovecraft, état dont il ressent les symptômes l'affaiblissant (il est quasiment cloué au lit par "une sorte de grippe" ayant entraîné de vives "gênes intestinales" et reconnait que sa difficulté à écrire fut telle qu'il fut contraint d'en taper certaines à la machine) sans en connaître la gravité, le caractère fatal et le peu de jours qu'il lui reste à vivre. La plume de l'écrivain reste cependant sa meilleure arme contre le mal, car il s'y plaint peu, du moins guère plus qu'un homme affligé d'un virus sévère, et passe très vite aux sujets qui l'intéressent, d'une façon plus vive que jamais.
Ces lettres sont pour la plupart inédites, tant en français qu'en anglais, et ont été traduites de cette inépuisable correspondance consultable sur demande à la John Hay Library. Si vous passez d'ailleurs par Providence, ne faites pas l'erreur de passer à côté sans vous y arrêter ! Il vous suffit de vous présenter à l'accueil et de dire le mot magique, "Lovecraft" : une boîte de fac-similés vous sera alors gentiment confiée, à portée de l'employé de service tant la demande est fréquente ! Pour les chercheurs et traducteurs, qu'ils soient sur place ou à distance, ce sont des années de travail qui les attendent encore.
Note : certains passages des lettres étant tout simplement illisibles, ils sont indiqués dans l'ouvrage par les signes [...], mais ils ne gênent en rien la lecture et la compréhension de ces lettres passionnantes.

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