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lundi 25 janvier 2016

LES CHRONIQUES D'EL BIB : DANS L'ABÎME DU TEMPS, Lovecraft





Dans l’Abîme du Temps (1935, in Astounding Stories 1936). Il s’agit de l’un des derniers textes de Lovecraft et peut être le plus abouti. Un mini-roman en sept chapitres, une intrigue consistante et une montée en puissance de l’horreur comme seul l’auteur savait le faire.
Si la chose s’est produite, alors l’homme doit être préparé à accepter, sur l’univers et sur la place que lui-même occupe dans le tourbillon bouillonnant du temps, des idées dont le plus simple énoncé est paralysant. Il faut aussi le mettre en garde contre un danger latent, spécifique qui, même s’il n’engloutit jamais la race humaine tout entière, peut infliger aux plus aventureux des horreurs monstrueuses et imprévisibles.

Nous partageons du récit du professeur Nathaniel Wingate Pealse, professeur d’économie politique à l’université de Miskatonic qui va être frappé d’une longue et étrange amnésie de 1908 à 1913. Il perdra durant cette période son emploi et son épouse, du fait d’un comportement bizarre : il fait preuve de connaissances étranges, passe son temps dans les bibliothèques à faire des recherches sur le folklore, dévore tous les livres « maudits » qu’il trouve, entreprend de nombreux voyages (Himalaya, Arabie, Spitzberg) tout en cultivant des relations intimes avec les chefs de groupes d’occultistes, et des érudits suspects de relations avec des bandes innommables d’odieux hiérophantes du monde ancien.
Il reviendra à la raison en septembre 1913. Seul un de ses fils, Wingate, lui est resté fidèle. Il reprendra son travail à l’université, mais pour une durée très courte, victime de rêves et de sensations étranges qui peu à peu vont le miner. Il a le sentiment d’avoir été l’objet d’un « échange » avec un autre esprit. Et progressivement ses visions vont se préciser : celles d’une cité colossale, de salles gigantesques où sont entreposés des manuscrits. Il comprendra alors avoir pris le corps d’un membre de la Grande Race de Yith et que son propre corps est habité par l’esprit de l’intrus, afin de se documenter sur notre monde. Pour sa part, il sera chargé de rédiger les « chroniques de notre monde ». Car ceux de la Grande Race sont en quelque sorte les « bibliothécaires de l’impossible », collectant toutes les archives de passés immémoriaux ou de futurs improbables. On eût dit d’énormes cônes iridescents de dix pieds de haut et autant de large à la base, faits d’une substance striée, squameuse et semi-élastique. De leur sommet partaient quatre membres cylindriques flexibles, chacun d’un pied d’épaisseur, de la même substance ridée que les cônes eux- mêmes. Ces membres se contractaient parfois jusqu’à presque disparaître, ou s’allongeaient à l’extrême, atteignant quelquefois dix pieds. Deux se terminaient par de grosses griffes ou pinces. Au bout d’un troisième se trouvaient quatre appendices rouges en forme de trompette. Le quatrième portait un globe jaunâtre, irrégulier, d’environ deux pieds de diamètre, où s’alignaient trois grands yeux noirs le long de la circonférence centrale.

Le professeur Pealse fait, au cours de ses travaux, des rencontres fantastiques. Il y avait un esprit de la planète que nous appelons Vénus, qui vivrait dans un nombre incalculable d’époques à venir, et un autre d’un satellite de Jupiter qui venait de six millions d’années avant notre ère. Parmi les esprits terrestres, il y en avait de la race semi-végétale, ailée, à la tête en étoile, de l’Antarctique paléogène ; un du peuple reptilien de la Valusia des légendes ; trois sectateurs hyperboréens de Tsathoggua, des préhumains couverts de fourrure ; un des très abominables Tcho-Tchos ; deux des arachnides acclimatés du dernier âge de la terre ; cinq des robustes espèces de coléoptères, successeurs immédiats de l’humanité, à qui ceux de la Grand-Race transféreraient un jour en masse leurs esprits les plus évolués face à un péril extrême ; et plusieurs des différentes branches de l’humanité.
Je m’entretins avec l’esprit de Yiang-Li, un philosophe du cruel empire de Tsan-Chan, qui viendra en 5000 après J.-C. ;
avec celui d’un général de ce peuple à grosse tête et peau brune qui occupa l’Afrique du Sud cinquante mille ans avant J.-C. ; et celui du moine florentin du XIIe siècle nommé Bartolomeo Corsi ; avec celui d’un roi de Lomar qui gouverna cette terrible terre polaire cent mille ans avant que les Inutos jaunes et trapus ne viennent de l’Occident pour l’envahir.
Je conversai avec l’esprit de Nug-Soth, magicien des conquérants noirs de l’an 16000 de notre ère ; avec celui d’un Romain nommé Titus Sempronius Blaesus, qui fut questeur au temps de Sylla; avec celui de Khephnes, Égyptien de la quatorzième dynastie, qui m’apprit le hideux secret de Nyarlathotep; et celui d’un prêtre du Moyen Empire de l’Atlantide ; et celui de James Woodville, hobereau du Suffolk au temps de Cromwell ; avec celui d’un astronome de la cour dans le Pérou préinca ; avec celui du physicien australien Nevil Kingston-Brown, qui mourra en 2518; avec celui d’un archimage du royaume disparu de Yhé dans le Pacifique ; celui de Theodotides, fonctionnaire grec de Bactriane en 200 avant J.-C. ; avec celui d’un vieux Français du temps de Louis XIII qui s’appelait Pierre-Louis Montagny; celui de Crom-Ya, chef cimmérien en l’an 15000 avant J.-C. ; et tant d’autres que mon cerveau ne peut retenir les épouvantables secrets et vertigineuses merveilles qu’ils m’ont révélés. Il comprend aussi, pour voir des souterrains grillagés d’où proviennent des sons répugnants, que la Grande Race est menacée par une antique race d’entités de forme semai-polypeuse, soigneusement gardées prisonnières.
Il met tout cela sur le compte de l’imagination et publie des chroniques sur ses « visions », aidé par son fils devenu professeur de psychologie à l’Université.


Suite à un article dans la Revue de la Société Américaine de Psychologie, il est contacté par le professeur australien Mackenzie qui lui explique, photos à l’appui, qu’il pense avoir avec son collègue le Dr Boyle, trouvé dans le désert des structures et des inscriptions qui semblent correspondre aux descriptions de ses récits. Une mission est alors montée sous l’égide de l’Université. Le professeur William Dyer, directeur des études géologiques – chef de l’expédition antarctique de Miskatonic en 1930-1931 –, Ferdinand C. Ashley, professeur d’histoire ancienne, et Tyler M. Freeborn, professeur d’anthropologie, m’accompagnaient, ainsi que mon fils Wingate.

Les blocs cyclopéens sont effectivement retrouvés. Et lors d’une expédition solitaire, le narrateur se retrouvera dans les immenses bibliothèques et partira à la recherche de son propre manuscrit. La chute est prévisible : Aucun œil n’avait vu, aucune main n’avait touché ce livre depuis la venue de l’homme sur cette planète. Pourtant, lorsque je braquai ma torche sur lui dans ce terrifiant abîme, je vis que les caractères bizarrement colorés sur les pages de cellulose cassante et brunie par les âges n’étaient pas du tout de ces hiéroglyphes obscurs datant de la jeunesse de la terre. Non, c’étaient les lettres de notre alphabet familier, composant des mots anglais écrits de ma main.

° Livres
Des notes marginales restent la preuve tangible de mes recherches minutieuses dans des ouvrages tels que Cultes des Goules, du comte d’Erlette, De Vermis Mysteriis, de Ludvig Prinn, Unaussprechlichen Kulten de von Junzt, les fragments conservés de l’énigmatique Livre d’Ebon, et l’effroyable Necronomicon de l’Arabe fou Abdul Alhazred. Et puis, il est indéniable aussi que l’activité des cultes clandestins reçut une nouvelle et néfaste impulsion à peu près au moment de mon étrange métamorphose. 

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