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mardi 4 octobre 2016

KATAPHRACT, Jean Hautepierre






KATAPHRACT !

En ce 22 septembre 2016, jour de l’automne, moi, Jean Hautepierre, ma canne Pulchérie à la main, j’ai décidé de donner un nom à certains des plus longs vers de la langue française : les vers cataphractaires.

Les vers cataphractaires ont été utilisés bien avant moi par d’autres poètes, dont tout particulièrement Saint-Pol Roux et Jacques Réda. Ils ne sont donc pas nouveaux. Bien au-delà, d’ailleurs, les hexamètres, qui sont les vers les plus fréquemment employés par les poètes grecs et latins, ne sont-ils pas les ancêtres des plus longs vers de la poésie française ? Mais l’idée de regrouper ceux-ci sous une même dénomination est, me semble-t-il, nouvelle.

Que recouvre ce nouveau nom ? L’ensemble des vers comportant de treize à seize syllabes, ou encore les vers d’une longueur supérieure à celle de l’alexandrin, mais ne dépassant pas une dimension au-delà de laquelle les principales caractéristiques du vers – soit sa rime et, surtout, son découpage rythmique – risquent fort de devenir floues, voire indistinctes. Cela n’interdit pas d’utiliser de tels vers de manière ponctuelle. J’ai ainsi osé, dans ma tragédie Tristan et Yseult, un unique vers de vingt-deux syllabes – s’agit-il encore seulement d’un vers ? –, découvrant après coup que, selon le Dictionnaire de la poésie française de Jacques Charpentreau, aucun vers de plus de vingt syllabes n’avait été employé auparavant dans notre poésie.

Si je ne rejette donc pas l’emploi ponctuel de vers allant au-delà de l’hexadécasyllabe, je ne crois guère à la possibilité de composer des strophes et des tirades entières à partir de tels modules. Il en va tout autrement des vers cataphractaires, qui se prêtent à un usage suivi. Encore faut-il que le découpage rythmique de chaque vers soit bien marqué afin que son existence même en tant que vers soit immédiatement perceptible à l’oreille, comme il en va pour l’alexandrin classique, qui fut le vers de Corneille et Racine ; comme il n’en va pas toujours de l’alexandrin romantique, dont Théodore de Banville proclama qu’il était beaucoup plus déterminé par sa rime, qui selon lui doit être d’autant plus riche que son découpage rythmique est moins marqué. Le rôle du rythme interne au vers est donc beaucoup plus important pour le vers cataphractaire que pour l’alexandrin en raison du plus grand éloignement de la rime, reportée à treize, quatorze, quinze ou seize syllabes au lieu de douze dans l’alexandrin, éloignement qui rend la perception du vers plus difficile. C’est ainsi et seulement ainsi qu’il y a vers cataphractaires, qui sont à la fois des vers longs et des vers bien rythmés. Ces vers sont conçus pour envahir le champ du langage, pour marteler et submerger de leur mélodie lourde et lancinante l’ouïe et l’esprit de l’auditeur, du lecteur, du spectateur. Les cataphractaires ne furent-ils pas la cavalerie lourde de Byzance ?

Et si j’ai quelquefois au nom de Hautepierre
Joint le martèlement des vers cataphractaires,
De treize, de quatorze ou de seize marteaux
Ecrasant le silence et ponctuant les mots,

C’est pour que solennellement au lointain la rime se fonde
Et laisse attendre son écho semblant se perdre dans les cieux
Et, déjà presque ensevelie sous le seuil de la nuit profonde,
Qu’elle surgisse, auréolée d’un éclat plus mystérieux ;

Que des vers longs comme des soirs enveloppés de longues traînes,
Vous emportant et vous berçant avec les flots du Grand Malheur,
Fassent trôner par-dessus tout la douleur ample et souveraine
Qui règne, ô la Reine du Monde, aux côtés du soleil vainqueur ;

Que des vers chatoyants et lourds, de la pompe des grands empires
Fassent revivre la splendide et lancinante majesté
Et le fracas des incendies où le ciel brûlant se déchire,
Et les remparts aux mille tours ceignant les plus belles cités ;

Que des vers comme des torrents chargés de fièvres et de cultes
Jettent des éclats coruscant éperdument de pourpre et d’or,
Le grondement du flot roulant des passions en grand tumulte
Que rien n’arrête et qui s’en vont dans un chant d’amour et de mort…

Voilà comment ces cavaliers de la lourde armée des ténèbres
Font retentir l’immensité, l’horreur et la grandeur du sort,
Toujours fiers et toujours dressés sur le chaos de leurs vertèbres,
A l’assaut des gouffres sans fin au son des trompes et des cors !

Paris, les 27 juin et 25 juillet 2016,
Paris, Cénacle du Cygne, le 22 septembre 2016,

Jean HAUTEPIERRE






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