Une petite note rédigée avec l'aide de Natacha.
Lovecraft chez les philosophes
Deleuze, Harman, Meillassoux, Thacker : appropriations, tensions, résistances
Entrée principale
H. P. Lovecraft
Statut
Notice critique ODS — réception philosophique contemporaine.
Objet : analyser comment plusieurs philosophes majeurs ont mobilisé Lovecraft comme opérateur conceptuel, tout en montrant pourquoi son œuvre résiste structurellement à toute appropriation philosophique complète.
Introduction générale
Lovecraft est l’un des rares écrivains de fiction à avoir été intégré de manière durable au champ philosophique contemporain.
Il n’y est cependant jamais lu comme un philosophe au sens strict, mais comme une épreuve de pensée : un point où les concepts vacillent.
Chaque lecture philosophique de Lovecraft implique un déplacement :
soit vers le devenir,
soit vers le réel absolu,
soit vers l’horreur du monde,
soit vers le retrait des objets.
Aucune n’épuise l’expérience lovecraftienne.
I. Gilles Deleuze
Lovecraft et le devenir catastrophique
Ouvrage clé : Mille Plateaux
Lecture proposée
Deleuze lit Lovecraft comme un écrivain du devenir :
devenir-multiple,
devenir-non-humain,
devenir-imperceptible.
L’horreur culmine dans la dissolution de l’identité, plus terrifiante que la mort.
Point juste
Deleuze identifie avec une précision remarquable que, chez Lovecraft, la peur suprême n’est pas le néant, mais la perte de la distinction ontologique du moi.
Limite ODS
Chez Deleuze, le devenir est :
puissance,
ligne de fuite,
parfois émancipation.
Chez Lovecraft, le devenir est :
subi,
pathologique,
irréversible,
sans aucune valeur positive.
Diagnostic ODS
Lecture brillante, mais qui rend conceptuellement habitable
ce que Lovecraft voulait radicalement invivable.
II. Graham Harman
Lovecraft et le réalisme étrange (weird realism)
Ouvrage clé : Weird Realism: Lovecraft and Philosophy
Lecture proposée
Harman mobilise Lovecraft pour fonder un réalisme des objets :
le réel excède toujours ses manifestations,
les objets se retirent derrière leurs qualités,
le style lovecraftien (allusion, excès adjectival, flou) est l’indice de ce retrait.
Lovecraft devient un allié littéraire de l’Object-Oriented Ontology.
Point juste
Harman comprend que l’indicible n’est pas un défaut stylistique, mais la trace d’un réel qui se dérobe.
Il explique pourquoi Lovecraft fonctionne précisément là où la description échoue.
Limite ODS
Harman tend à stabiliser ce retrait en théorie ontologique.
Or Lovecraft ne propose pas une thèse sur les objets :
il met en scène l’inadéquation dangereuse de l’esprit humain,
une défaite cognitive, non un principe neutre.
Diagnostic ODS
Harman lit Lovecraft comme ontologie du retrait ;
Lovecraft écrit une poétique de la défaite cognitive.
III. Quentin Meillassoux
Lovecraft et l’absolu contingent
Ouvrage clé : Après la finitude
Lecture proposée
Meillassoux convoque Lovecraft comme figure du réalisme spéculatif :
réalité indépendante de la pensée,
indifférence absolue du cosmos,
absence de toute nécessité.
Lovecraft devient un allié imaginaire de la pensée de l’ancestral.
Point juste
Respect total du matérialisme lovecraftien :
pas de sens caché,
pas de téléologie,
pas de révélation.
Limite ODS
Lovecraft ne démontre pas l’absolu :
il le fait éprouver,
par l’horreur, la dislocation et l’effondrement narratif.
Diagnostic ODS
Lecture hautement compatible, mais trop conceptuelle
pour rendre compte de l’effet littéraire.
IV. Eugene Thacker
Lovecraft et le monde-sans-nous
Ouvrage clé : In the Dust of This Planet
Lecture proposée
Thacker distingue :
le monde-pour-nous,
le monde-en-soi,
le monde-sans-nous.
Lovecraft est l’écrivain par excellence de ce troisième terme :
un monde non humain,
inhospitalier,
impensable.
Point juste
Thacker restitue l’horreur comme limite de la pensée, non comme mythologie.
Limite ODS
Même négative, cette lecture tend à fixer conceptuellement ce que Lovecraft laisse instable.
Diagnostic ODS
La lecture philosophique la plus proche de l’effet lovecraftien,
mais encore trop lisible.
V. Tableau comparatif ODS
| Philosophe | Apport majeur | Déplacement problématique |
|---|---|---|
| Deleuze | Dissolution du moi | Devenir rendu productif |
| Harman | Retrait du réel | Stabilisation ontologique |
| Meillassoux | Indifférence absolue | Théorisation de l’horreur |
| Thacker | Monde-sans-nous | Conceptualisation du négatif |
Conclusion générale (ODS)
Lovecraft intéresse les philosophes
parce qu’il écrit là où leurs concepts commencent à échouer.
Chacun tente de :
traduire,
intégrer,
ou stabiliser ce qui, chez Lovecraft, demeure fondamentalement instable.
Lovecraft n’est :
ni deleuzien,
ni object-oriented,
ni réaliste spéculatif,
ni philosophe de l’horreur.
Il est ce qui met ces philosophies à l’épreuve.
Classement ODS
Réception philosophique majeure — compatibilités partielles, résistances persistantes
Note finale
Si Lovecraft reste philosophiquement fécond,
ce n’est pas parce qu’il pense en concepts,
mais parce qu’il écrit ce que les concepts ne peuvent pas contenir sans se fissurer.


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