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mercredi 23 décembre 2015

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LA MAISON DE LA SORCIÈRE, Lovecraft




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La Maison de la Sorcière (1932, 1933 in Weird Tales). Bien que décriée par les proches de Lovecraft, cette longue nouvelle est tout à fait remarquable dans la mesure où elle nous plonge dans d’étonnantes visions cosmiques, au sein d’un hyper-espace cohérent qui s’inscrit parfaitement dans les canons de la physique moderne. L’auteur n’hésite pas du reste à évoquer les travaux des fondateurs de cette dernière que furent Planck et Heisenberg. 



Il est vrai que le héros du récit, Walter Gilman, est un étudiant en mathématiques non-euclidiennes et en physique quantique, tout en s’intéressant au folklore. Une démarche qui le conduit, dans le cadre de l’université d’Arkham, à chercher à associer les mathématiques de l’impossible aux fantastiques arcanes de la magie. Le Pr Upham goûta particulièrement sa démonstration de la parenté des mathématiques supérieures avec certains moments du savoir magique transmis à travers les âges depuis une indi- cible antiquité  humaine ou préhumaine  où la connaissance du cosmos et de ses lois était plus vaste que la nôtre.
Tout cela pour dire qu’il est un familier des « Livres Maudits » conservés à la Bibliothèque de ladite université. Peu fortuné, il vit dans un appartement quasi délabré, dont les murs présentent des angles anormaux, et qui de surcroît a été la demeure de la sorcière Keziah Mason. Une sorcière qui a défrayé la chronique en s’évadant en 1692 de la prison de Salem où elle était détenue. 


Le jeune étudiant est la proie de rêves étranges et fantastiques : Les rêves de Gilman étaient en général des plongées à travers des abîmes infinis de crépuscule indiciblement coloré et de sons au déconcertant désordre ; des abîmes dont les propriétés physiques et gravitationnelles, comme les relations avec sa propre essence, échappaient à toute tentative d’explication. Il ne marchait ni ne grimpait, ne volait ni ne nageait, sans non plus ramper ni se tortiller ; mais il faisait toujours l’expérience d’un mode de déplacement mi- volontaire et mi- involontaire.
Ces rêves se font de plus en plus inquiétants : Le hurlant abîme crépusculaire étincela devant lui, il se sentit impuissant dans l’étreinte informe du conglomérat de bulles irisées. En avant, le petit polyèdre kaléidoscopique filait à vive allure, et dans le vide bouillonnant, un développement et une accélération du vague système tonal semblèrent annoncer un paroxysme indescriptible et insoutenable. Il pressentait ce qui allait arriver – l’explosion monstrueuse des chants walpurgiens, qui concentraient dans leur sonorité cosmique toute l’effervescence primitive, fondamentale, de l’espace-temps qui couve derrière les sphères de matière amoncelées, et jaillit toutefois en réverbérations rythmiques qui pénètrent atténuées tous les niveaux d’être et confèrent partout dans les mondes une terrible signification à certaines époques redoutées. Mais tout cela disparut en un instant.
Ils se transforment en véritables cauchemars au fur et à mesure qu’approche la nuit de Walpurgis, de sinistre réputation à Arkham où il réside. La sorcière, accompagnée de son familier, Brown Jenkin, un énorme rat au faciès humain, hantent ses nuits. Il sombre dans une dépression paralysante, séchant de plus en plus ses cours à l’Université. Mais lors de ses rares apparitions, il séduit ses professeurs, par l’audace de ses intuitions : Un après-midi, il y eut une discussion sur l’existence possible de courbures insolites de l’espace, et de points théoriques d’approche ou même de contact entre notre partie du cosmos et diverses autres régions aussi éloignées que les étoiles les plus lointaines ou les abîmes transgalactiques eux- mêmes – ou même aussi fabuleusement distantes que les unités cosmiques expérimentalement concevables au-delà du continuum espace-temps einsteinien. Gilman traita ce thème avec une aisance qui remplit d’admiration toute l’assistance, même si certaines de ses hypothèses proposées à titre d’exemple ne firent qu’encourager les perpétuels bavardages sur la bizarrerie de sa nervosité et de sa solitude.
Gilman se réfugie chez un jeune étudiant, l’un de ces voisins dans la maison maudite. Mais rien n’y fait, et il se réveille le matin le corps couvert de griffes et les pieds boueux. Un enfant disparaît à Arkham, qu’il retrouve dans ses rêves alors que la sorcière brandit un couteau. On retrouvera Gilman mort dans son lit, éventré et le cœur dévoré par une sorte de rongeur.

Quelques commentaires :

° Les mathématiques de l’Impossible

H. P. Lovecraft fait une nouvelle fois preuve de son attrait pour les sciences exactes en citant dans ce texte plusieurs grands noms des mathématiques et de la physique : Max Planck, Werner Heisenberg, Albert Einstein et Willem de Sitter.
* La physique quantique a mis en relief deux grands principes. Celui de l’incertitude qui nous dit que nous ne pouvons pas prévoir avec précision le comportement d’une microparticule, bien que nous sachions que ce comportement est déterminé à l’avance (Heisenberg).  Celui de l’incomplétude qui nous montre que nous ne pouvons pas prouver la cohérence d’un système mathématique, bien que ses affirmations non démontrables soient vraies. 
* On voit donc bien qu’il existe deux conceptions opposées de la physique. Celle dite classique (de Kepler, Newton à Einstein) est déterministe : les causes ont des effets qui deviennent des causes ; la réalité existe indépendamment de l’observateur. Celle dite quantique (Heisenberg, Pauli, Bohr) qui est aléatoire et qui montre que la réalité dépend de l’observation. Ces deux approches sont contradictoires mais chacune rigoureusement exacte sur le plan mathématique. Elles se sont affrontées en la personne de leurs partisans par les fameux Congrès de Solvay dont le premier a eu lieu en 1927. Les tentatives de conciliation par ce qu’on appelle la théorie du tout ont jusqu’à présent échoué. Le premier pas vers une théorie du tout a cependant été effectué par l'astrophysicien anglais Stephen Hawking qui a montré qu'au niveau quantique, une particule peut s'échapper par effet tunnel d'un trou noir (singularité de distorsion de l'espace-temps, prédite par la théorie de la relativité générale). On parle ici de théorie des cordes.

° Les livres

Si le Necronomicon est souvent évoqué dans la nouvelle, sont également cités :

Le Livre d’Eibon ou Liber Ivonis qui a été inventé par Clark Ashton Smith dans la nouvelle Ubbo-Sathla (1933), et a été repris par la suite par Lovecraft. Il est censé avoir été écrit par un sorcier d'Hyperborée, et s'être transmis au fil des siècles parmi les sorciers. Smith mentionne une traduction française médiévale dérivée d'une version grecque, mais on ne peut remonter au-delà. Il en existe également des traductions en anglais et en latin (le Liber Ivonis).


L’Unaussprechlichen Kulten de von Juntz. Il s’agit d’une création de Robert E. Howard dans ses nouvelles Les Enfants de la Nuit et La Pierre noire (1931). D’après Joan Stanley, Von Junzt voyagea partout dans le monde. On l’accusa d’être initié à certains des cultes dont il parlait et d’avoir une connaissance de première main de beaucoup de leurs rites et de leurs pratiques. Il passa quarante-cinq pleines années de sa vie à prier en des endroits étranges et à découvrir des choses secrètes et épouvantables. Malheureusement, lorsqu’il mourut, presque tous ses papiers personnels furent détruits par son meilleur ami ou par sa famille. L’Université de Miskatonic a néanmoins réussi à récupérer certains d’entre eux, dont son exemplaire personnel.


° Les créatures

Les entités Azathoth et Shub-Niggurath sont évoquées tandis que Nyarlathotep apparaît sous les traits du légendaire « Homme noir », démon traditionnellement associé aux sabbats des sorcières. Enfin, Keziah Mason semble entretenir des relations indéfinies avec les Anciens, race extraterrestre semi-végétale décrite dans Les Montagnes hallucinées.

° La critique
(Wiki) La Maison de la sorcière ne connut pas un accueil très chaleureux tant à l'époque de sa rédaction que dans les écrits postérieurs des spécialistes de Lovecraft. Dans sa correspondance avec l'auteur, August Derleth fera part de ses doutes sur la nouvelle. Lovecraft en parle dans une lettre à destination d'un autre correspondant : « Derleth n'a pas dit qu'elle ne se vendrait pas ; en fait, il pensait davantage qu'elle se vendrait. Il en dit que c'est une « pauvre histoire », ce qui est tout à fait différent et bien plus lamentable ». Lovecraft répondit également directement à Derleth : « [V]otre réaction à mon pauvre La Maison de la sorcière est, à peu de choses près, ce à quoi je m'attendais — bien que je ne pense pas que ce torchon soit aussi mauvais que vous ne le pensiez... Toute cette affaire me montre que ma carrière fictionnelle est probablement terminée. »
Découragé par cet échange, Lovecraft refusa de soumettre son histoire à la publication ; sans mettre Lovecraft au courant, Derleth la soumettra plus tard à Weird Tales qui l'accepta.
De nombreux critiques ont partagé l'avis de Derleth depuis lors. Lin Carter traita l'histoire d'« effort mineur » qui « reste singulièrement unidimensionnel, bizarrement peu satisfaisant ». Peter Cannon dit que « la plupart des critiques sont d'accord » sur le fait que cette nouvelle, avec The Thing on the Doorstep, est « la plus mauvaise des histoires tardives de Lovecraft ».
Selon S. T. Joshi et David E. Schultz, « alors que l'histoire contient des descriptions formidablement cosmiques de l'hyper-espace, HPL ne semble pas avoir pensé aux détails de l'intrigue de manière satisfaisante… C'est comme si HPL visait simplement une succession d'images incroyables sans s'ennuyer à les rassembler dans une suite logique ».

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