ÉSOTÉRISMES, OCCULTISMES & COMPLOTISMES EN RUSSIE
Cosmos,
la revue grand public qui explore les liens entre ésotérisme,
occultisme, complotisme et politique, prépare son troisième numéro. Si
vous êtes chercheur.euse.s, doctorant.e.s, étudiant.e.s, journalistes,
observateur.rice.s, vous pouvez contribuer. Merci de nous faire parvenir
vos propositions d'articles dès à présent (nous les étudierons
rapidement et reviendrons vers vous dans les plus brefs délais ; date
limite des propositions fixées au 31 mars 2026) et vos articles finis
avant le 31 août 2026.
En tant qu’espace situé en marge du
continent, la Russie demeure largement méconnue du public européen qui
la perçoit trop souvent à travers le prisme réducteur de « l’âme slave »
(rousskaïa doucha) – une entité mystérieuse oscillant entre mysticisme
exalté et nihilisme destructeur. Si caricaturales qu’elles puissent
paraître, ces représentations ne surgissent aucunement du néant ; elles
sont la somme de projections romantiques forgées autour de « l’Orient
intérieur », un espace mythologique où s’entremêlaient occultisme,
messianisme et quête d’une sagesse supposément perdue.
Ainsi, loin de
n’être qu’une simple incompréhension géopolitique ou culturelle inventé
par les Lumières (Wolff 1994), la Russie constitue bel et bien un angle
mort épistémologique majeur. Pour beaucoup, l’ensemble de ces croyances
ésotériques plongent leurs racines dans la période « post-soviétique »,
faisant du chaos des années Eltsine le terreau d’où auraient germé
pléthore de spiritualités et croyances atypiques en vue de pallier la
disparition du dogme marxiste-léniniste. Cette chronologie confortable
efface cependant de profondes continuités historiques. Comme l’a
démontré Bernice Glatzer Rosenthal dans The Occult in Russian and Soviet
Culture (1997), l’ésotérisme russe constitue un continuum traversant
les ruptures politiques apparentes. Il ne s’agit donc pas pour la revue
Cosmos de porter un regard sur un phénomène que l’on pourrait aisément
qualifier « d’exotique » ou de tomber dans une forme d’ « orientalisme »
empreint de sensationnel, mais bien de combler certaines lacunes de
compréhension majeures.
Mais au-delà de seulement ouvrir un nouveau
champ de recherche, la nécessité d’une telle entreprise s’explique par
la dimension politique immédiate du sujet. Alors que la guerre en
Ukraine fait rage depuis près de 3 ans, que les cartes géopolitiques se
redessinent et qu’émergent de nouvelles logiques d’affrontement,
interroger les liens entre ésotérisme, occultisme et politique en Russie
est à la fois pertinent et nécessaire dans la mesure où ceux-ci
révèlent l’importance des infrastructures symboliques dans la
légitimation de la violence. En présentant la guerre comme une croisade
contre le « satanisme » occidental ou un « combat métaphysique » entre
la tradition et la modernité, des personnalités comme le Patriarche
Kirill, l’ancien président Dimitri Medvedev ou le théorien néo-eurasiste
Alexandre Douguine, se positionnent par-delà les simples provocations
ou métaphore rhétoriques. En effet, ces énoncés s’inscrivent dans des
systèmes de croyances structurés, possédant leur propres cohérences
internes et références qu’il convient d’analyser pour comprendre en
substance les logiques mêmes de cette guerre totale aux portes de
l’Europe.
La revue Cosmos propose d’examiner l’ésotérisme et
l’occultisme en Russie selon trois axes : un panorama historique et
géopolitique ; une histoire intellectuelle des ésotérismes russes ; une
actualité des liens entre ésotérisme, occultisme et politique. Nous
souhaitons également proposer un ensemble de notices (d’environ 25 000
signes) retraçant l’histoire de la Russie, depuis la fondation de
l’Empire jusqu’à la chute de l’URSS, en passant par la Révolution
bolchévique et l’évolution de l’orthodoxie. Ces textes aborderont
également la position géopolitique actuelle du pays, la diversité de son
tissu socio-ethnique et les tensions qui structurent sa vie politique
contemporaine. Loin de viser l’exhaustivité, ce panorama entend offrir
aux lectrices et lecteurs les clés nécessaires pour comprendre la
singularité russe et, partant, les résonances entre politiques
identitaires, aspirations spirituelles et renaissances ésotériques.
UNE HISTOIRE DE L’ÉSOTÉRISME ET DE L’OCCULTISME EN RUSSIE
Contrairement
aux idées reçues qui laisseraient croire à un développement récent,
l’ésotérisme et l’occultisme ont vu le jour bien avant la rupture
révolutionnaire de 1917. Dans un espace placé à l’intersection de
l’Europe et de l’Asie, la Russie constitue non seulement un espace de
convergence, de rencontres et de synchrétismes religieux, mais aussi de
foisonnement spirituel (Carlson, 1993). Beaucoup penseront ici à Helena
Petrovna Blavatsky qui fonda en 1875, la Société Théosophique dont la
Doctrine Secrète repose tant sur les philosophies orientales, la science
moderne que certains mythes occultes comme celui des « peuples racines »
et des « Atlantes ». Bien que née en Autriche, l’anthroposophie de
Rudolf Steiner trouva également en Russie un terreau exceptionnellement
fertile chez certains artistes. Le poète Andreï Biély, figure majeure du
symbolisme russe, devint un disciple fervent de Steiner et consacra une
partie importante de son oeuvre à approfondir et à diffuser la pensée
anthroposophique (Schmitt, 2019). Alexandre Blok, autre géant de la
poésie symboliste, puisa lui aussi dans ces sources ésotériques pour
nourrir sa vision prophétique de la Russie et de sa destinée. L’art
visuel ne fut pas en reste. Nicolas Roerich, peintre talentueux dont les
toiles évoquent des paysages himalayens baignés de lumière spirituelle,
et son épouse Hélène, philosophe et médium, développèrent ensemble une
synthèse spirituelle originale qu'ils appelèrent l' « Agni Yoga » ou «
Yoga du Feu » (Antonov, 2008). Leurs expéditions en Asie centrale et en
Himalaya, officiellement consacrées à des recherches archéologiques et
botaniques, furent accompagnées d’une quête initiatique des royaumes
mystiques de l’Agartha et de Shambhala, ces cités légendaires censées
abriter les Maîtres qui guident secrètement l’évolution de l'humanité
(Savelli, 2019).
Cette émergence au cours des XIXe et début XXe ne
saurait toutefois être comprise sans que l’on porte un regard attentif à
la prolifération des sociétés ésotériques et loges initiatiques. Se
faisant passerelles avec l’Occident, celles-ci imprégnèrent l’ensemble
des strates de la haute société impériale — salons aristocratiques,
cercles intellectuels, petite bourgeoisie urbaine — avec pour
principales capitales Petrograd1 et Moscou. Phénomène relevant d’abord
du ludique, ces organisations ont néanmoins constitué de véritables
cercles initiatiques. Parmi la multitude de cercles et de sociétés
existantes, la franc-maçonnerie dont Douglas Smith a retracé l'histoire
fascinante dans son étude Working the Rough Stone: Freemasonry and
Society in Eighteenth-Century Russia (1999), occupait une place
particulière. Introduite en Russie à l’issue des guerres napoléoniennes,
la franc-maçonnerie russe, qu’elle soit rationaliste ou kabbalistique,
occupa un rôle non négligeable dans les évolutions politiques de
l’Empire russe vers la fin du XIXe. Ici, le martinisme mérite une
attention particulière. Cette forme de maçonnerie chrétienne ésotérique,
fondée par Louis- Claude de Saint-Martin au XVIIIe siècle, rencontra en
Russie un succès considérable. Le martinisme promettait une voie de
réintégration spirituelle permettant à l’homme déchu de retrouver sa
dignité originelle et sa connexion avec le divin. Cette doctrine
résonnait avec certaines dimensions de la spiritualité orthodoxe, créant
des ponts inattendus entre ésotérisme occidental et mysticisme oriental
(Bourmistov, 2010). L’influence du martinisme s'étendit jusque dans les
plus hautes sphères du pouvoir : l’empereur Alexandre Ier lui-même,
figure complexe oscillant entre réforme libérale et mysticisme
conservateur, fut selon certaines sources influencé par ces cercles.
MARXISME MYSTIQUE ET UTOPIES RÉVOLUTIONNAIRES
L’histoire
spirituelle russe est également marquée par un paradoxe fondamental :
l’émergence d’idées et de courants occultes au sein même de la mouvance
révolutionnaire marxiste. Plusieurs courants ont en effet cherché à
concilier le matérialisme dialectique avec une quête de nature
religieuse. Les « Constructeurs de Dieu » (Bogostroiteli), nés au
tournant du XXᵉ siècle, incarnent particulièrement cette tentative de
réenchanter le projet révolutionnaire. D’autres figures à l’instar
d’Alexandre Lounatcharski — futur premier commissaire du peuple à
l’Instruction publique — ou Maxime Gorki, géant de la littérature
révolutionnaire, élaborèrent une vision presque sacrée de l’édification
du socialisme. À leurs yeux, la révolution ne se limitait pas à
réorganiser les structures économiques et politiques : elle visait une
métamorphose ontologique, la création collective du divin au sein de
l’humanité. Bien que rejetée avec véhémence par Lénine et les
Bolchéviques, certaines idées parvinrent néanmoins à pénétrer certains
axiomes du jeune régime socialiste naissant. Le cosmisme russe,
entreprise visant à unir science, mystique et utopie techno-futuriste,
en faisait partie. Nikolaï Fedorov développa la « philosophie de
l’oeuvre commune », doctrine selon laquelle le devoir moral suprême de
l’humanité consistait à ressusciter l’ensemble de ses ancêtres. Cette
résurrection, loin d’être un miracle surnaturel, devait être accomplie
par la science : reconstituer, grâce aux progrès techniques, les corps
dispersés des morts pour les ramener à la vie (Eltchaninoff, 2022).
Aussi délirante qu’elle puisse paraître, cette vision marqua
profondément plusieurs générations de penseurs. Constantin Tsiolkovski,
pionnier de l’astronautique et inspirateur majeur de la conquête
spatiale soviétique, voyait dans l’expansion de l’humanité dans le
cosmos la condition nécessaire pour accueillir les peuples ressuscités
du passé (Limonier, 2018). Vladimir Vernadski, quant à lui, conçut
l’idée de « noosphère », sphère de la pensée enveloppant progressivement
la Terre et la transformant (Bischof, 2007).
La période soviétique,
contrairement à une idée reçue, n’éradiqua pas ces courants mais les
transforma et parfois les instrumentalisa. Malgré une répression souvent
féroce, l’aspiration spirituelle ne fut jamais totalement étouffée.
Alors que certains cercles continuèrent de se réunir discrètement dans
la clandestinité, l’État soviétique chercha à s’emparer de certains «
phénomènes paranormaux », pour les inscrire dans un cadre scientifique
matérialiste. Ainsi, entre les années 1920 et 1960, l’URSS tenta de
mener plusieurs recherches en parapsychologie : télépathie, télékinésie,
vision à distance, psychotronique et autres phénomènes rejetés par la
science occidentale. Souvent liées aux services de renseignement comme
le KGB, ces études visaient à créer de nouvelles armes psychiques ou de
nouveaux outils d’espionnage capable de concurrencer sinon de vaincre
l’Occident durant la Guerre froide. Leonid Vassiliev, à Leningrad,
développa par exemple des protocoles de télépathie expérimentale tandis
que Vladimir Raikov utilisa l’hypnose profonde pour provoquer des états
de « réincarnation » permettant d’imiter temporairement le génie de
grands créateurs. Cette appropriation pseudo-scientifique de pratiques
traditionnellement ésotériques révèle une tension fondamentale du projet
soviétique. D’un côté, le régime poursuivait sans relâche son ambition
de créer un « homme nouveau » rationnel et désenchanté ; de l’autre, il
se heurtait sans cesse à la persistance d’un besoin de sens et de
transcendance qui reparaissait sous des formes nouvelles — parfois
déguisées en avant-garde scientifique.
LA RENAISSANCE POST-SOVIÉTIQUE : PAGANISME, MYSTICISME POLITIQUE ET NEW AGE
L’effondrement
de l'URSS en 1991 déclencha ce que les chercheurs qualifient de «
revanche du sacré ». Face au vide idéologique consécutif à la
disparition du marxismeléninisme, des millions de citoyens s'orientèrent
vers des spiritualités alternatives, phénomène spectaculairement
accéléré par la pandémie de COVID-19. En 2023, le marché russe de
l’occultisme (voyance, magie blanche, magie noire) atteignait 2.000
milliards de roubles, rivalisant avec le secteur alimentaire (Raviot,
2025). Le néopaganisme constitue la manifestation la plus saillante de
cette effervescence. La rodnoverie prétend ressusciter les croyances
pré-chrétiennes slaves et mobilise plusieurs milliers d'adeptes. Si le
mouvement privilégie souvent une approche folklorique apolitique, une
frange significative développe une idéologie ethno-nationaliste
virulente, articulant sa spiritualité autour de concepts raciaux
empruntés aux théories aryennes et au paganisme völkisch allemand
(Shnirelman, 1998). L’Église yngliiste d’Alexandre Khinevitch illustre
le paroxysme de cette dérive : élaborant une mythologie cosmique
délirante mêlant ufologie, pseudo-archéologie et antisémitisme
obsessionnel, elle présente les « Slavo-Aryens » comme descendants
d’extraterrestres supérieurs. Les années 1990 virent également émerger
un néo-chamanisme urbain syncrétique, hybridant traditions sibériennes,
pratiques amérindiennes et New Age occidental. Parallèlement,
l’ésotérisme chrétien connut un renouveau : l’hésychasme attira de
nombreux chercheurs spirituels, tandis que le culte des icônes fut
réinvesti comme pratique théurgique de communion avec le divin.
L'orthodoxie souffrit néanmoins de dérives sectaires notables. L’Église
du Dernier Testament, fondée en 1991 par Sergueï Torop autoproclamé
réincarnation du Christ, établit une communauté utopique sibérienne
fusionnant christianisme, végétalisme et eschatologie apocalyptique,
prospérant trois décennies avant l'arrestation de son fondateur en 2020.
Enfin, l’ésotérisme stalinien, incarné par l’oeuvre littéraire
d’Alexandre Prokhanov, développe enfin une vision mystique où Staline
apparaît comme figure quasi-messianique, synthèse atypique entre
bolchevisme et traditionalisme (Griffith, 2023).
THÉURGIE DU POUVOIR ET GÉOPOLITIQUE SACRÉE
À
la différence d’autres États, la Russie contemporaine se distingue par
l’interpénétration croissante entre courants ésotériques et sphère
politique. Cette dimension souvent mal comprise ou sous-estimée,
constitue pourtant une clé essentielle pour décrypter certaines logiques
profondes du système de pouvoir. Comme l’a démontré Marlène Laruelle,
les références traditionalistes, ésotériques et mystiques ne sont pas de
simple ornement rhétorique mais participent d’une véritable vision du
monde qui peuvent dans certaines occasions structurer le discours
idéologique officiel.
C’est en amont de ces idées que se trouve la
figure du « conseiller occulte ». Des figures telles que l’astrologue et
nécromancien du Tsar Ivan IV « le Terrible » Elysius Bomel, Grigori
Raspoutine confesseur et guérisseur personnel de la famille Romanov ou
Wolf Messing le « sorcier de Staline ». À l’époque contemporaine, ce
schéma continue d’alimenter récits et spéculations. De nombreuses
théories circulent ainsi sur l’existence de nouveaux « intercesseurs
ésotériques » opérant dans l’ombre du pouvoir : certains oligarques se
laisseraient conseiller par des médiums, astrologues ou guérisseurs
énergétiques, tandis que les plus hautes sphères de l’État — Vladimir
Poutine compris, qui aurait été initié par son ancien ministre de la
Défense Sergeï Choïgou au chamanisme et ses rituels de jouvence — ne
seraient pas exemptes de cette tentation. Alexandre Douguine incarne
plus que jamais pour le public français, depuis près de deux décennies,
cette figure archétypale de « l’éminence grise du Kremlin ».
Géopolitologue, philosophe, érudit, il puise dans les oeuvres de René
Guénon, Julius Evola, Carl Schmitt, Halford Mackinder et Herman Wirth
pour esquisser un eurasisme renouvelé, où Moscou prendrait la place de «
Troisième Rome » dans un nouvel empire rassemblant les peuples «
indo-européens ». Héritier de l’ésotérisme européen, Douguine se
revendique des Vieux-Croyants orthodoxes, s’inspirant aussi des courants
de la Nouvelle Droite française. Il développe un discours anti-moderne
et soutient qu’il convient de s’opposer à l’Occident décadent et «
antéchristique » en incarnant le rôle du Katekhon (force de rétention de
l’apocalypse). Relayé en France par des réseaux tels que Égalité &
Réconciliation d’Alain Soral et des cercles nationalistes
révolutionnaires (ses travaux figurent en traduction française chez la
maison d’édition Ars Magna dirigée par Christian Bouchet), le
traditionalisme russe le plus affirmé. Douguine apparaît comme l’un des
pivots d’une « internationale traditionaliste » contemporaine. Certains
observateurs vont jusqu’à le qualifier de « Raspoutine de Poutine » ou
d’« éminence grise du Kremlin ». Il reflète ainsi une figure archétypale
de la fusion entre ésotérisme, occultisme et puissance politique.
LA GUERRE EN UKRAINE : APOCALYPSE ET INSTRUMENTALISATION DU SACRÉ
L’invasion
de l’Ukraine par la Russie en 2022 a agi comme un puissant révélateur
des dynamiques ésotériques et mystiques qui sous-tendent une partie du
discours politique et religieux russe contemporain. La reconfiguration
géopolitique qui s’en est suivie a mis en lumière, comme l’ont montré
Marlène Laruelle dans Is Russia Fascist? (2021) et Mikhail Suslov dans
Holy Rus (2014), la manière dont certaines élites mobilisent références
apocalyptiques, symboles sacrés et visions occultistes pour sacraliser
le conflit et en légitimer l’orientation idéologique.
Une rhétorique
explicitement eschatologique imprègne ainsi de nombreux discours
pro-russes. Le conflit y apparaît non comme une simple guerre
territoriale, mais comme un affrontement métaphysique opposant deux
puissances spirituelles irréconciliables : la « Sainte Russie » (Sviata
Rous’), gardienne autoproclamée de la civilisation chrétienne
traditionnelle, et un Occident présenté comme l’incarnation moderne de
forces démoniaques. Les registres de l’Apocalypse johannique, du combat
du Christ contre l’Antéchrist, ou encore de la défense des « valeurs
traditionnelles » face à la corruption morale occidentale
(homosexualité, transidentité, féminisme assimilés à des déviances
diaboliques) structurent cette vision dualiste. Ces motifs ne sont pas
nouveaux, mais leur intensité atteint aujourd’hui un seuil inédit. Le
patriarche Kirill lui-même a adopté ce lexique apocalyptique pour
justifier « l’opération militaire spéciale », interprétée comme un
combat spirituel pour la survie de la civilisation chrétienne. Les
analyses de Cyril Hovorun (Political Orthodoxies, 2018) et de Regina
Elsner sur la théologie politique orthodoxe contemporaine montrent que
cette position s’inscrit dans une longue généalogie intellectuelle,
marquée par des penseurs tels que Konstantin Leontiev, dont la vision
byzantiniste de l’histoire repose sur un horizon eschatologique, ou Ivan
Ilyine, figure centrale du néo-traditionalisme russe actuel. De
nombreux témoignages, fragmentaires et difficiles à documenter mais
convergents, évoquent la tenue de rituels religieux ou magiques à
destination des troupes : processions d’icônes réputées miraculeuses le
long du front, exposition de reliques dans les casernes, bénédictions
d’armements lourds, aspersions d’eau bénite sur chars et avions. Ces
pratiques, oscillant entre
liturgie orthodoxe et magie folklorique —
talismans, amulettes, prières protectrices — révèlent la persistance de
conceptions pré-modernes du sacré dans les contextes de guerre.
Un
autre volet particulièrement frappant du conflit réside dans ce que l’on
peut qualifier de « guerre informationnelle ésotérique ». Sur les
réseaux sociaux russes (VKontakte, Telegram, Yandex.Zen), circulent
massivement des contenus où se mêlent théories du complot, imagerie
occultiste et propagande politique. L’OTAN y est décrite comme une
structure satanique, l’Union européenne comme une émanation de
l’Antéchrist, et les dirigeants occidentaux comme des serviteurs du
Malin. Des vidéos prétendent que l’Ukraine serait contrôlée par des
forces occultes mondialistes, que son président Volodymyr Zelensky
agirait en mage noir au service d’un Nouvel Ordre mondial, ou que des
bataillons ukrainiens pratiqueraient des rituels sataniques. Cette «
guerre cognitive instrumentalise un répertoire symbolique profondément
enraciné dans la culture russe, où tout conflit politique se double
d’une lutte cosmique. Elle montre comment des motifs ésotériques hérités
— visions apocalyptiques, mythologies impériales, imaginaires
démonologiques — sont mobilisés pour construire des récits alternatifs
capables de concurrencer la narration occidentale dominante et de
galvaniser les populations.
OCCULTISME ET ÉSOTÉRISME DANS LA CULTURE POPULAIRE RUSSE
L’effervescence
ésotérique post-soviétique investit massivement la culture populaire,
constituant un corpus significatif d’oeuvres cinématographiques et
vidéoludiques. Viy (1967) inaugure une tradition filmique conjuguant
sorcellerie rurale, démonologie slave et syncrétisme rituel, tradition
réactualisée dans les années 2010 par les remakes de Stepchenko et la
série Gogol. Parallèlement, Podgaevsky développe un cinéma d'horreur
teinté d'occultisme moderne, tandis que la duologie Night Watch/Day
Watch élabore un univers métaphysique d'une remarquable densité, où
s’opposent Lumière et Ténèbres dans Moscou contemporaine. Le cinéma
tarkovskien, bien qu'ancré dans la spiritualité orthodoxe, contribue
décisivement à façonner cet imaginaire par son symbolisme hermétique et
sa dimension initiatique. Stalker (1979) établit l’archétype des zones
interdites investies d’une présence numineuse, imposant des matrices
esthétiques devenues structurantes dans la culture russe.
Cet
héritage trouve une prolongation inattendue dans le domaine
vidéoludique. La saga S.T.A.L.K.E.R. (2007–2009), développée par le
studio ukrainien GSC Game World, bien qu’exogène au contexte strictement
russe, exerce une influence considérable sur l’imaginaire
post-soviétique. S.T.A.L.K.E.R. transpose la Zone dans l'espace irradié
de Tchernobyl, désormais investi comme géographie sacrée
post-apocalyptique. La série Metro propose une autre déclinaison
apocalyptique-ésotérique : dans le métro moscovite devenu dernier refuge
après un conflit nucléaire, se recomposent rationalisme soviétique,
mysticisme orthodoxe et paganisme renaissant. Ice-Pick Lodge
(Pathologic, The Void) élabore des univers initiatiques nourris de
symbolisme hermétique et de métaphysique rituelle. Sous l'ère
soviétique, plusieurs oeuvres furent censurées pour leur contenu
occultiste, témoignant des tensions idéologiques entourant ces
représentations. Cette production manifeste le tournant spiritualiste
postsoviétique et la capacité de la culture russe à produire des
syncrétismes originaux fusionnant folklore ancestral, héritage orthodoxe
et ésotérisme occidental.
Pour toutes questions, envois de propositions d'articles ou d'articles, merci d'utiliser l'adresse mail suivante : revue.cosmos1@gmail.com
La date limite de réception des articles pour évaluation par le Comité scientifique est fixée au 31 août 2026.
Les articles ne doivent pas dépasser 55.000 signes, espaces compris, hors bibliographie.
Des
propositions d'articles de 5000 signes environ peuvent nous être
envoyer dès à présent. La date limite de leur réception est fixée au 31
mars 2026.
Les article, pour faciliter le travail de maquettage, doivent être rédigés au format suivant :
Police
Times New Roman, taille 12, interligne simple, sans retrait ni
espacement, sans utilisation de style. Page A4, marges de 2cm, sans
en-tête ni bas de page, ni numérotation de page.
Des espaces
insécables doivent précéder les ponctuations composées de doubles signes
( ? ; : ! ») ou succéder à des guillemets ouvrants (« ).
Les seconds niveau de citation seront marqués par des guillemets « anglais », sans usage d'espace insécable : ‟...”
Les éléments tronqués d'une citation seront marqués ainsi : [...]
Les
références bibliographiques apparaîtront dans le corps de texte au
format suivant : « citation » (Auteur, année : page). Elles ne doivent
pas être insérées en note de bas de page.
La bibliographie, en fin de document, doit utiliser la norme suivante :
Pour les ouvrages :
NOM Prénom, année, titre, maison d'éditions, ville.
Pour les articles de revue :
NOM Prénom, année, « titre de l'article » in Titre de la revue, Numéro, maison d'éditions, ville.
Pour les chapitres d'articles d'ouvrages collectifs ou entrées de dictionnaires :
NOM Prénom, année, « titre du chapitre » in NOM Prénom (ss. dir. de), Titre de l'ouvrage
collectif, maison d'éditions, ville.
La revue Cosmos est éditée par l'association (loi 1901) des Éditions du Doggerland.
Nous ne bénéficions, pour l'heure, d'aucune subvention privée ou publique.
Malgré
la fragilité de notre modèle économique, dans une situation de grande
précarité du monde du livre, nous faisons de notre mieux pour rétribuer
nos contributeurs.rices. Pour l'heure, pour les auteurs.rices qui le
souhaitent, nous appliquons la rémunération suivante :
– articles (55.000 signes) : 200 €, cotisations sociales comprises ;
– notice (25.000 signes) : 100 €, cotisations sociales comprises.
© 2025-2026 Editions du Doggerland - Développement StudioWeb.net - Mentions légales

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire