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lundi 4 novembre 2013

BAL DES VAMPIRES SUR LA MER NOIRE

    
 

Novinite

Bulgarie : bal des vampires sur les bords de la Mer Noire

Traduit par Jacqueline Dérens
Sur la Toile :
Publié dans la presse : 31 octobre 2013
Mise en ligne : dimanche 3 novembre 2013
La Roumanie a le Comte Dracula, la Bulgarie le pirate Krivich. Depuis que son squelette a été découvert à Sozopol avec un pieu enfoncé dans la poitrine, les touristes du monde entier se pressent dans la paisible station balnéaire de la Mer Noire. Flairant le bon coup, les autorités s’agitent pour attirer encore plus de monde, au mépris de la recherche scientifique. Reportage.
Par Charlotte McDonald-Gibson (Time magazine)
Nikolai Ovcharov a des doutes concernant le Comte Dracula. Cet infâme suceur de sang « était un tyran féroce », admet l’archéologue, mais son repaire dans la ville roumaine de Bran est « le plus petit château que j’aie jamais vu ! ». Il doute que le personnage imaginé par Bram Stoker ait jamais pu y passer une seule nuit. « Tout ça, c’est un peu de mensonge, un peu de vérité, un peu de bluff ».
Dracula a un sérieux concurrent : le dénommé Krivich, un pirate du XIVe siècle. Depuis que son squelette a été découvert avec un pieu de fer enfoncé dans la poitrine dans la ville de Sozopol, au bord de la Mer noire, la folie du vampire s’est abattue sur la Bulgarie.
Le nombre de touristes visitant le musée archéologique de Sozopol a triplé depuis la découverte de Krivich. Dernièrement, une équipe de cinéastes japonais a même fait le voyage pour tourner un documentaire sur cette trouvaille macabre.
Les archéologues bulgares sont un peu perdus dans tout ce tintamarre médiatique. Il faut dire que la mythologie des vampires n’est pas nouvelle dans le pays. Depuis l’avènement du christianisme au Xe siècle, les rites funéraires ont inclus la mutilation des cadavres pour les empêcher de quitter le royaume des morts et venir tourmenter les innocents. Les archéologues se demandent bien si ce mélange de vérité, de mensonge et de bluff est approprié pour séduire les touristes sans compromettre leur intégrité de scientifiques.
« Nous devons utiliser tout ce qui est intéressant et sensationnel : les faits historiques, les légendes, les mythes » admet le Professeur Ovcharov de l’Académie des sciences de Bulgarie, expert en vampires. Mais il ajoute : « j’ai bien peur qu’avec la vulgarisation en cours en ce moment, nous nous éloignons de la véritable explication de ces rituels ».
Krivich n’est pas le seul paria bulgare avec un pieu planté dans la poitrine. Plus d’une centaine de sites ont été découverts dans toute la Bulgarie et la pratique des ces rituels a continué au cours du siècle dernier. Ces rites funéraires ont pour objectif de maintenir solidement en terre quiconque a trépassé d’une manière suspecte ou a vécu sans foi ni loi. Cela va du pirate et autres criminels jusqu’à ceux qui se suicident, aux enfants morts avant d’être baptisés et à ceux qui vivent jusqu’à un âge vraiment trop avancé pour être honnête.
Le professeur Ovcharov a fait une étude approfondie sur une vingtaine de cas. Un cadavre avait des anneaux en métal autour des bras et des jambes pour le maintenir dans sa tombe. De lourdes pierres avaient été mises sur les tombes d’autres défunts et beaucoup avaient les mains liées. « Les familles ont la responsabilité d’arrêter que le corps de leurs morts se transforme en vampire. Ces gens croyaient qu’entre le premier et le quatrième jour suivant le décès, l ‘âme n’est ni au paradis ni en enfer, mais erre entre ciel et terre, en grand danger d’être soumise aux forces du mal ».
Le Professeur Ovcharov n’est pas hostile au sensationnel. Il se délecte de sa réputation de « forcené de l’archéologie », se vantant d’avoir « une collection de chapeaux plus importantes que celle d’Indiana Jones ». Mais il y a un point sur lequel il est intraitable : une fois les recherches faites, tous les vampires exhumés doivent retrouver une tombe après de secondes funérailles.
Ce qui l’a amené à entrer en conflit avec l’autre célèbre expert en vampire de Bulgarie, Bozhidar Dimitrov, qui dirige le Musée d’Histoire national bulgare. C’est son équipe qui a exhumé le fameux Krivich, dont les ossements sont exposés au Musée d’archéologie de Sozopol. Leur présence a fait exploser le nombre de visites du musée dont les bénéfices ont triplé.
« Quand l’intérêt sera retombé, nous lui donnerons une sépulture » affirme le directeur du musée. « Nous redonnons une sépulture à tous les squelettes que nous exhumons. Après tout, ce sont ces gens qui ont construit cette région, ce sont les pères de notre pays. Nous devons les respecter ».
Mais l’intérêt pour les vampires n’a pas l’air de faiblir et la Bulgarie, un des pays les plus pauvres de l’UE, s’accommoderait bien de l’argent des touristes attirés par les tombes et leurs secrets. Le gouvernement fait ce qu’il peut pour favoriser ce tourisme, et cela semble bien fonctionner. Le nombre d’étrangers est en augmentation constante depuis 2009. Cette année, la hausse atteint les 6%.
En dépit du scepticisme du Professeur Ovcharov sur le comte Dracula, le consultant en tourisme, Gavin Bell, qui travaille en Transylvanie, estime que la Bulgarie devrait prendre exemple sur la Roumanie. Le pays séduit et attire les touristes avec les mythes de Dracula et des vampires. « Cela fait venir les fans de littérature gothique et de vampires » affirme Gavin Bell qui est aussi tour opérateur, à la direction de Discover Caparthia.
Même si les véritables ossements sont ré-enterrés on peut toujours faire des répliques et créer des sites où l’histoire et la culture sont racontées au moyen de dispositifs interactifs et où la population locale est aussi impliquée.
« On fait tout cela avec de vrais communautés, pas avec une mise en scène factice, genre folklore. Comme ça, vous faites rentrer de l’argent dans l’économie rurale, et pas seulement dans les poches de quelques tour opérateurs et dans les caisses des musées ou des gars qui font dans le kitsch », poursuit Gavin Bell.
Il y a toujours de la place pour le kitsch, et le Professeur Ovcharov caresse l’idée d’un musée copié sur les musées américains qu’il a visités, comme le Lincoln Museum qui combine œuvres d’art et multimédia. Mais le pire est encore à venir : « on pourrait mettre des enregistrements de cris d’horreur et des gouttes de sang artificiel… où peut-on mieux présenter les vampires ailleurs qu’ici » ?

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