mercredi 26 août 2026

LES PAPYRUS MAGIQUES


    

                                  Une étude du Laboratoire odésien de l'Impossible               

Les Papyrus grecs magiques sont particulièrement intéressants parce qu'ils permettent de voir non pas la religion officielle telle que les théologiens voudraient qu'elle soit, mais une partie des pratiques religieuses concrètes de l'Antiquité tardive.

Que sont les PGM ?

L'appellation PGM — Papyri Graecae Magicae ne désigne pas un livre antique unique. C'est le nom moderne donné à un corpus de papyrus magiques provenant essentiellement d'Égypte, écrits principalement en grec, mais comportant aussi du démotique et du copte. L'édition savante classique fut établie par Karl Preisendanz en 1928-1931 ; l'édition/traduction anglaise dirigée par Hans Dieter Betz est aujourd'hui une référence commode.

Ils couvrent grosso modo la période hellénistique tardive et surtout romaine et tardo-antique, avec une concentration importante entre les IIe et Ve siècles de notre ère.

Ce sont souvent de véritables carnets professionnels de magiciens : plusieurs recettes différentes ont pu être copiées les unes après les autres pour constituer un manuel.

Qu'y trouve-t-on ?

À peu près tout ce qu'un praticien de la magie antique pouvait souhaiter :

·       protections et guérisons ;

·       exorcismes ;

·       malédictions ;

·       charmes amoureux et érotiques ;

·       divination ;

·       recettes pour obtenir des rêves révélateurs ;

·       invocations d'entités ou de divinités ;

·       fabrication d'amulettes ;

·       procédures destinées à devenir invisible, obtenir la faveur d'une personne ou découvrir un voleur ;

·       rituels permettant de voir ou rencontrer une puissance divine.

Le grand PGM IV, conservé à la BnF sous la cote Supplément grec 574, comprend 36 feuillets, datés probablement du IVe siècle, avec des textes grecs et coptes. La BnF le décrit bien comme un manuscrit traitant de magie grecque et copte. 

Un extraordinaire « cocktail » religieux

C'est probablement leur aspect le plus fascinant.

Un même rituel peut invoquer des puissances appartenant à des traditions que nous séparons aujourd'hui soigneusement :

Isis + Osiris + Hermès + Hélios + Iao + Adonaï + Sabaoth...

Pour le magicien, ce n'est pas nécessairement contradictoire.

Il cherche le nom efficace.

Et plus un nom divin est ancien, étranger, mystérieux ou réputé puissant, plus il peut être précieux.

C'est ainsi que des noms du Dieu biblique entrent dans les pratiques magiques gréco-égyptiennes.

YHWH dans les papyri magiques

On rencontre notamment :

IAÔ — généralement considéré comme une transcription/adaptation du nom divin YHWH ;
ADÔNAIAdonaï, « Seigneur » ;
SABAÔTH — de l'hébreu Tseva'ot, « armées » ;
et différentes formes dérivées d'autres appellations bibliques.

Le praticien gréco-égyptien pouvait ainsi utiliser des noms issus du judaïsme sans être lui-même juif.

Pourquoi ?

Parce que le Dieu des Juifs avait acquis une réputation de puissance.

Et cela produit des formules qui nous paraissent aujourd'hui théologiquement extravagantes : des noms bibliques peuvent se retrouver associés à Hélios, Hermès ou à des puissances égyptiennes.

Nous sommes très loin du judaïsme rabbinique normatif.


Les voces magicae

Encore plus étonnantes sont les « paroles magiques », ou voces magicae.

On trouve des séquences comme des noms interminables, répétitions de voyelles, palindromes et mots apparemment incompréhensibles.

Par exemple, le célèbre nom magique :

ABRAXAS

dont la valeur numérique des lettres grecques donne 365.

Le principe sous-jacent est fascinant : un nom peut posséder une puissance indépendamment de sa signification ordinaire.

Le magicien ne traduit donc pas nécessairement le nom.

Il le prononce.

Cela rejoint d'ailleurs, sans les confondre, certaines conceptions juives de la puissance du Nom divin, qui deviendront particulièrement importantes dans diverses traditions mystiques et magiques.


Magie ou religion ?

C'est ici qu'un problème moderne apparaît.

Nous avons tendance à séparer :

religion = prière
magie = sortilège.

Pour l'Antiquité, la frontière est beaucoup moins nette.

Un homme qui invoque Hélios afin d'obtenir une vision divine fait-il de la magie ?

De la religion ?

De la mystique ?

Pour l'historien contemporain, la catégorie même de « magie » doit donc être utilisée avec prudence. Ce que Preisendanz regroupait sous l'appellation de papyri « magiques » contient des pratiques extrêmement diverses.


La fameuse « Liturgie de Mithra »

C'est probablement le texte le plus extraordinaire du corpus.

Elle se trouve dans PGM IV, 475-829 environ.

Malgré son nom moderne de « Liturgie de Mithra », son rapport avec le mithriacisme institutionnel reste discuté ; la BnF catalogue d'ailleurs plusieurs travaux consacrés spécifiquement à cette question et à ce passage de PGM IV. 

Le praticien cherche à effectuer une sorte d'ascension cosmique.

Il franchit symboliquement différents niveaux du cosmos, rencontre des puissances célestes et cherche finalement à obtenir une révélation ou une expérience d'immortalité.

Ce n'est donc plus simplement :

« Fais que cette femme tombe amoureuse de moi. »

Nous sommes devant quelque chose qui ressemble à une expérience mystique provoquée rituellement.


L'hermétisme n'est pas loin

Les PGM sont contemporains d'une partie de la littérature hermétique.

On retrouve un même environnement culturel :

Égypte + philosophie grecque + astrologie + traditions religieuses égyptiennes + puissances planétaires + révélation + connaissance des noms divins.

Mais il faut distinguer les corpus.

Le Corpus Hermeticum est essentiellement philosophique et religieux.

Les PGM sont beaucoup plus opératoires.

Très schématiquement :

Hermétisme : connaître le divin.
PGM : connaître et utiliser les moyens permettant d'entrer en relation avec les puissances.

La frontière reste néanmoins poreuse.


Qui écrivait ces textes ?

C'est une question difficile.

Nous ne possédons pas une corporation identifiée de « magiciens PGM ».

Mais leur niveau technique montre que certains rédacteurs étaient des gens instruits, capables de manier plusieurs traditions et parfois plusieurs langues. PGM IV est particulièrement remarquable : les études linguistiques y montrent une véritable coexistence du grec et de formes anciennes du copte dans les charmes, divinations et exorcismes.

Il pouvait s'agir, selon les contextes, de spécialistes rituels, prêtres issus des traditions égyptiennes, scribes ou praticiens professionnels.

Ce n'est donc pas simplement de la « sorcellerie populaire ».


Et le christianisme ?

Lorsque l'Égypte devient chrétienne, les pratiques magiques ne disparaissent pas.

Elles changent de vocabulaire.

On voit apparaître :

Jésus, les anges, les archanges, les saints, les noms bibliques, des croix...

dans des pratiques qui continuent parfois des traditions beaucoup plus anciennes.

C'est un phénomène passionnant : la structure rituelle peut survivre alors que les puissances invoquées changent.

Et nous retrouvons presque notre discussion sur Jung et Magonie : les formes culturelles se transforment tandis que certains schémas persistent.

Un papyrus exceptionnel à Paris

Le Grand Papyrus magique de Paris — PGM IV est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France. La BnF le date du IVe siècle et rappelle qu'il contient notamment des formules magiques de protection ; il fait partie de ses collections grecques et coptes issues de l'Égypte post-pharaonique. 

Natacha 


 

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