samedi 22 août 2026

LE CATALOGUE DES LIVRES IMAGINAIRES

 

Ces livres n’existent pas — leur catalogue vient pourtant de remporter un vrai prix

Des ouvrages perdus, abandonnés avant d’être achevés, ou purement inventés par Borges, Lovecraft et d’autres écrivains : Reid Byers leur a donné une existence matérielle, puis un catalogue. Oak Knoll Press vient de recevoir pour ce dernier un Leab Award de l’ACRL. Une récompense très officielle pour une bibliographie qui travaille, avec un sérieux imperturbable, sur l’impossible.

Publié le :

21/08/2026 à 07:00

Nicolas Gary


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Les bibliophiles connaissent la rareté. Reid Byers a choisi sa forme définitive : le livre absent. Le 13 août, l’American Library Association a dévoilé les Leab Awards 2026, décernés par l’Association of College and Research Libraries (ACRL), l’une de ses divisions. Dans la catégorie imprimée « Excellence in Description », Oak Knoll Press est récompensé pour Imaginary Books : Lost, Unfinished, and Fictive Works Found Only in Other Books, de Reid Byers.

Pas tout à fait un Goncourt du néant, donc. Les Katharine Kyes Leab and Daniel J. Leab American Book Prices Current Exhibition Catalog Awards distinguent des dispositifs éditoriaux accompagnant des présentations de documents issus de bibliothèques, d’archives et de collections spéciales. Après une interruption de 2022 à 2025, le programme a été relancé avec de nouveaux critères. Et, pour la première fois en 2026, le choix des lauréats est passé par un vote des membres de l’ACRL et de sa Rare Books and Manuscripts Section.

Bibliographier ce qui n’est pas là

Le volume primé prolonge Imaginary Books, présenté au Grolier Club de New York du 5 décembre 2024 au 15 février 2025, avant de poursuivre sa route en Californie puis dans le Maine. L’institution new-yorkaise annonçait « environ 100 livres » et pièces associées. Tous sont des simulacres : des objets conçus avec le concours d’imprimeurs, relieurs, artistes et calligraphes pour donner une enveloppe matérielle à des textes qui, pour des raisons très différentes, ne peuvent plus — ou n’ont jamais pu — être posés sur une table.

Trois espèces peuplent cette collection. Les ouvrages perdus ont été écrits, mais aucun exemplaire n’en subsiste ; les projets inachevés sont restés au stade de l’intention ou du chantier ; les titres fictifs, enfin, n’existent que dans un autre récit. Autrement dit : une pièce réputée disparue, un manuscrit abandonné et le Necronomicon de Lovecraft peuvent se retrouver voisins de rayon. Ce qui, dans une bibliothèque ordinaire, poserait quelques problèmes de catalogage.

Le dispositif se garde pourtant de traiter tous ces fantômes de la même façon. Le Grolier Club présente ainsi Love’s Labours Won comme la suite perdue de Love’s Labour’s Lost, de Shakespeare. Plus loin, Reid Byers donne forme à One Must First Endure, ouvrage attribué à Ernest Hemingway : sa notice part de la disparition à Paris, en 1922, des manuscrits que Hadley Hemingway transportait avec elle pour imaginer ce que ce premier roman aurait pu devenir une fois publié.

Voilà tout l’intérêt de l’entreprise : les indices historiques et l’invention ne se confondent pas, mais la fabrication matérielle les installe sur les mêmes étagères.

L’impossible, relié pleine toile

Avec les volumes issus de la fiction, au moins, personne ne risque de réclamer l’original. La notice du Necronomicon attribue au grimoire imaginé par H. P. Lovecraft un auteur, Abdul Al-Hazred, une impression vénitienne chez Gabriel Giolito de Ferrari et Fratelli, et même une date : 1541. Elle précise encore que l’exemplaire présenté serait celui de John Dee. Tout est fabriqué, naturellement — et tout est décrit avec l’application bibliographique qu’exigerait un incunable parfaitement réel.

Même traitement pour The Book of Sand, de Borges, volume sans commencement ni fin, ou The History and Practice of English Magic, ouvrage inventé à l’intérieur de Jonathan Strange & Mr Norrell, de Susanna Clarke. Le jeu ne consiste donc pas simplement à produire de beaux accessoires : chaque faux livre reçoit les signes matériels et bibliographiques qui lui permettraient presque de franchir la frontière de son récit d’origine.

Une ambiguïté très officielle

Le 18 août, ACRL Insider a complété l’annonce du palmarès en donnant la parole à Reid Byers. L’auteur se dit « honoré et ravi », mais reconnaît aussitôt un léger problème : une récompense authentique convient-elle vraiment à des travaux bibliographiques consacrés à l’imaginaire ? Il évoque joliment « l’ambiguïté ontologique du compliment », avant de s’en remettre au vote des membres.

La distinction, elle, n’a rien de fictif. La catégorie salue précisément la qualité descriptive d’un catalogue d’exposition : documentation des pièces, appareil historique, interprétation et contextualisation. Oak Knoll Press obtient donc un prix professionnel parfaitement réel pour avoir publié un ouvrage qui décrit méthodiquement des livres perdus, inachevés ou inventés. Reid Byers peut conserver son doute ontologique : son catalogue figure, lui, noir sur blanc au palmarès 2026.

Crédits : Prospero, Miranda et Ariel, illustration de The Tempest de Shakespeare - artiste inconnu

 

 
 

 

Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com

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