Voilà un recueil somptueux, signé Mosdi & Sorel chez Vent d’Ouest
(Les Intégrales, 2009). L’Ile des Morts reprend en un gros volume les 5
BD consacrées à la mystérieuse toile de Böcklin. La trame du récit est
foisonnante, parfois confuse, mais cela vaut la peine de s’accrocher sans se
perdre dans les magnifiques illustrations qui sont un véritable plaisir des
yeux. En substance, il s’agit de la saga d’un jeune peintre inconnu qui, piloté
par d’obscurs émissaires, va chercher à percer le mystère du tableau. Il se murmure en effet que l’îlot représenté
serait un point de passage entre la vie et la mort et que cette porte peut être
franchie dans les deux sens. On devine la suite, l’îlot existe réellement et
nos savanturiers vont découvrir sa véritable nature. Une porte, certes, mais
surtout à ne pas ouvrir car « n’est point mort qui peut éternellement
gésir, au cours des temps la mort même peut mourir ! » Belle idée que
de raccrocher les Grands Anciens à ce célèbre tableau.
Pour les amateurs, je conseille le magnifique portfolio consacré à
l’Ile des Morts par Druillet et Avril (Galerie Barbier, 2022).
Il n’y a plus de solitude pour celui qui a retrouvé les racines cachées
qui joignent l’homme à la nature. Il n’y a plus de découragement pour celui qui
voit la beauté du monde. La crainte de la mort n’existe pas et elle se change
même en espérance pour celui qui, par le jeu et la profondeur de sa
contemplation, a pu atteindre les premières lueurs des mondes invisibles et
leur beauté surnaturelle. Changer le désespoir en beauté, découvrir le secret
de cette transmutation, voilà peut-être le problème essentiel de l’homme. Tel est le message que nous transmet un grand poète occitan. (Éditions ODS)
Les saunièrologues
seront déçus. Philippe Hui a été pendant de nombreuses années le
premier-adjoint au maire de Rennes-le-Château mais, dans son ouvrage de souvenirs
(Conversion, Uragan Éditions, 2022), il ne cite qu’une seule fois le nom
de notre colline favorite. À la retraite aujourd’hui à la Réunion, c’est d’un
tout autre sujet dont il veut nous entretenir. Celui de sa foi religieuse, de
son échec dans les ordres et d’un retour douloureux à la vie civile. Né dans une
famille catholique normande très pratiquante, il suivra consciencieusement le
chemin que semble lui indiquer « le petit Jésus ». Ce n’est pas un
élève surdoué, ce n’est pas un leader, il ne passe pas son temps avec des
copains au bistrot, il ne court pas les jupons. Non, c’est un petit garçon
réservé qui va faire l’expérience de l’ordination. Le rêve se lézarde
insensiblement comme les locaux du séminaire puis des paroisses qui laissent à
désirer. Mais ce dont il souffre le plus, c’est de la solitude affective qu’implique
le célibat. « Les repas pris en commun » avec ses collègues de
paroisse lui pèsent lourdement, et même si Philippe est tout sauf un obsédé
sexuel, c’est dans le mariage qu’il trouvera son salut. Il est amusant de suivre
sa démarche : pas de coup de foudre, mais une recherche structurée de la
compagne idéale. Une forme de « meetic » avant la lettre. Il nous
propose ensuite un chapitre édifiant sur « l’après » et notamment sur
la façon peu élégante dont l’Église traite ses pasteurs lorsqu’arrive l’âge de
la retraite.
Et la foi dans tout
cela ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle s’est effilochée au cours
du temps et s’est transformée en un doute existentiel. Philippe Hui nous livre
à la fin de son récit l’esquisse de ce qui pourrait être une « théologie
pour les nuls ». Il montre bien comment la religion chrétienne (pas plus
que les autres du reste !) n’a jamais répondu aux questions fondamentales
de l’humanité. Comment comprendre notamment la contradiction fondamentale qui existe
entre un « Dieu bon » et la présence permanente du mal. Oui, bien sûr,
c’est le péché originel ! Il balaye également d’un revers de manche l’argument
anthropique : le monde est beau et a été conçu par une Intelligence pour
qu’il soit au service de l’homme. Ben oui, Dieu a donné des graines aux hommes
pour qu’ils puissent faire pousser du blé mais a aussi créé des oiseaux pour
détruire les récoltes.
Un excellent petit
ouvrage, mal structuré, à l’écriture parlée, mais qui a le mérite de faire
réfléchir à ce qu’on appelle « la crise des vocations ». Nos amis
orthodoxes, anglicans ou protestants ont au moins le mérite d’échapper aux dégâts
du célibat imposé !
G
M
T
Y
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Avec La Dictatrice (J’Ai Lu, 2020), Diane Ducret frappe un grand
coup. Une politique-fiction qui démarre en 2023 et qui s’emboîte directement
sur notre actualité quotidienne[1]. Les
démocraties s’essoufflent, engoncées par leur surconsommation, et les régimes
populistes pérorent, se drapant pudiquement dans un manteau de fausse modestie.
Une jeune journaliste de guerre, Aurore Henri-, née sous X et manifestement
paumée dans sa vie, se révolte en participant à une manifestation monstre à
Munich. Et il y a de quoi ! Les dirigeants bedonnants ont décidé de
dissoudre la communauté Européenne et de reprendre leur entière souveraineté. Lancée
par AH (tiens ces initiales !), un pavé atteint sa cible et blesse l’un
des hommes d’état durant sa conférence. Arrêtée immédiatement malgré les
réprobations du public, la journaliste aura droit à un procès retentissant,
suivi tout autour de la planète par l’espoir fou qu’elle sème avec passion :
guérir les hommes de leur tendances destructrices, bâtir une société nouvelle
où régneraient la paix et l’harmonie. Elle parle d’eunomie et insiste fortement
sur la place que les femmes devraient avoir dans la politique. Elle écopera
pourtant 5 ans de prison à Landsberg (tiens, un autre AH y a effectué également
un stage littéraire !), rédigeant ses mémoires et écrivant son programme.
Son tweet hebdomadaire fait exploser tous les compteurs et le personnel pénitentiaire
est obligé de recruter pour gérer les tonnes de courrier que reçoit la détenue.
Elle sera récupérée à sa sortie de prison par un groupe mystérieux de
sponsors qui voient en elle « le sauveur ». Et force est de constater
qu’en 5 ans, l’état de la planète s’est fortement dégradé, le Maître du Kremlin
(on t’a reconnu !) prenant un malin plaisir à désorganiser le marché des
céréales et celui de l’énergie. Le dérèglement climatique continue son œuvre destructrice
alors que les budgets nationaux, asséchés, ne permettent plus d’assurer un
minimum de maintenance dans les services publics.
La suite se dessine aisément, même si la course pour le pouvoir menée par
EH AH est en permanence perturbée par une autre recherche, celle de ses
origines et de sa génitrice. Elle deviendra chancelière d’Europe, coiffant les États-Nations
du continent en se faisant voter les pleins pouvoirs. Elle débloquera les oukases
du Kremlin, nous présentant un Poutine
plus vrai que nature mais avec des travers libidineux que je ne lui connaissais
pas. La situation économique et sociale s’améliore sensiblement, l’histoire est
réécrite et la femme est mise sur un piédestal. C’est l’ère du « féminin
sacré ». Nous avons droit à de magnifiques pages « d’archéologie »
à la recherche de la sainte vulve, le vagin originel détrônant le big bang pour
nous permettre d’appréhender la création suprême. Mais le système tourne vite
au délire, les opposants étant éliminés sans merci et AH, pour faire parler les
« récalcitrants », s’appuie sur les services d’un médecin fou auprès
duquel le Dr Mengele fait figure de timide carabin.
Je ne spolierai pas la fin, sanglante comme il se doit, et qui nous
renvoie encore cruellement à notre situation actuelle.
Malgré
son titre, LesTentacules de Rita Indiana (Rue de l’Échiquier,
2020) n’est pas un roman lovecraftien. C’est une fiction glauque, difficile à
lire, dans l’univers violent de la société de Saint-Domingue. L’anti-héros,
Alcide, est une jeune femme qui passe son temps à tailler des pipes à de vieux
cochons dans les jardins publics. Elle a besoin d’argent en effet pour acheter
une plante miraculeuse qui va la transformer en homme ! Mais si je cite ce
bouquin, c’est parce qu’il nous offre un bel échantillon des créatures de la
Santeria qui rythment les croyances locales. On y rencontre notamment Olokun « l’esprit
de l’Océan » qui représente la mer dans son aspect le plus terrifiant. Propriétaire
des profondeurs, responsable d’épouvantables tempêtes menaçant d’engloutir le
monde, il est maintenu au fond de l’eau par Obatala, Divinité de la Création,
qui le neutralise pour l’empêcher de nuire.