lundi 31 août 2026

LE BANQUIER DES ÉDITEURS ? À méditer

Le Banquier des Éditeurs L’étrange pacte qui unit éditeurs et libraires (Partie IV). HANS BOUSQUET-LAFOND AND THE NEW BOOK COMPANY AUG 31 Image Image READ IN APP Au fil de mes recherches sur les liens construits entre les éditeurs et les libraires depuis le milieu du 19e siècle, je réalise que l’office et le droit de retour ne sont pas les seuls dispositifs encore utilisés au 21e siècle. Il existe en effet un troisième mécanisme. Un autre dispositif – moins officiel cette fois – largement utilisé dans l’industrie du livre française, qui n’est autre que la conséquence de l’office et du droit de retour. On l’appelle la “cavalerie”. Et cette Partie IV vous dévoile d’où elle vient, comment elle fonctionne, et quel danger elle représente pour les éditeurs (et particulièrement les éditeurs indépendants). Il n’est pas absolument nécessaire d’avoir lu les parties précédentes pour découvrir cet essai, mais elles sont utiles pour comprendre le contexte autour de la cavalerie. Voici donc les liens : Partie I, Partie II, Partie III. Et bien sûr, si la moindre question vous vient à l’esprit lors de votre lecture, écrivez-moi. Je réponds à tous les e-mails que je reçois. Bonne lecture ! Une autre cavalerie, celle de 1807, Friedland, peinte par Ernest Meissonier et actuellement accrochée au MET. La Cavalerie À l’aube du 19e siècle, la France est un pays ruiné. La décennie révolutionnaire a laissé l’économie exsangue, paralysée par une inflation démesurée, des taux d’intérêt stratosphériques et une activité commerciale mollassonne. En 1800, Napoléon Bonaparte fonde alors la Banque de France. L’idée est principalement de restaurer la confiance envers la monnaie, relancer l’économie par des crédits aux taux raisonnables, financer l’État et sa politique – et par la même occasion, consolider le régime qu’il vient d’instaurer. Avec la Banque de France, deux phénomènes font leur apparition. Il y a d’abord l’utilisation grandissante des “lettres de change”. Les lettres de change sont des promesses de paiement ; une lettre par laquelle une personne donne l’ordre à une autre de payer une somme déterminée, à une date donnée. Par exemple, un fournisseur vend des marchandises à un commerçant. La facture peut être payée à 90 jours ; le fournisseur émet alors une lettre de change ordonnant au commerçant de payer, 90 jours plus tard, le montant de cette facture. Le commerçant accepte la lettre et la signe, s’engageant ainsi à payer à l’échéance. Avec cette lettre de change, le fournisseur peut alors se rendre auprès de sa banque pour obtenir les fonds immédiatement – moyennant quelques frais. Au 19e siècle, l’usage de ces lettres de change devient massif. Après tout, elles permettent aux fournisseurs d’obtenir des liquidités sans attendre le paiement du commerçant ; et aux commerçants de financer leur activité par un petit crédit à court terme. Faut-il encore que cette lettre de change puisse être honorée. Car avec les lettres de change, la Banque de France voit un autre mécanisme faire son apparition : la “cavalerie”. Cette cavalerie s’observe lorsqu’un marchand émet une lettre de change pour rembourser une autre lettre de change ; une lettre de change fictive, sans contrepartie commerciale réelle. Le mécanisme consiste à créer une apparence de commerce là où il n’y en a pas. La lettre de change est signée par un commerçant complaisant, puis présentée à la banque afin de recouvrer les fonds ; à l’échéance, au lieu de payer cette lettre de change, une nouvelle lettre de change est émise pour rembourser la première, perpétuant indéfiniment la ronde. Avec la cavalerie, une poignée de marchands complices peuvent ainsi financer leur activité sans qu’aucune marchandise ne soit vendue ni qu’aucun service ne soit rendu. “Faire de la cavalerie”, cela revient donc à emprunter pour payer ses dettes, puis recommencer. C’est une course permanente, une galopade incessante pour combler les trous, rembourser les uns avec de nouveaux emprunts contractés auprès des autres. C’est pour cela que la cavalerie s’observe souvent dans des industries gourmandes en trésorerie. L’industrie du livre fait partie de ces industries gloutonnes. La librairie romantique du 19e siècle était, par exemple, une grande utilisatrice de la cavalerie – c’était évidemment une pratique illégale, à l’époque. L’industrie du livre du 21e siècle, par ailleurs, est toujours une grande utilisatrice de la cavalerie. Ou plutôt, un nouveau genre de cavalerie qui, cette fois, n’a rien d’illégal. Cette cavalerie est tout simplement une conséquence regrettable des mécanismes de l’office et du droit de retour – et du pacte qui unit éditeurs et libraires depuis fort longtemps. Le Banquier des Éditeurs La logique est la suivante : Historiquement, un éditeur avance les coûts associés à un nouveau livre. Il finance l’acquisition des droits, l’édition, la correction, le maquettage, l’impression, ainsi que la mise en place chez son diffuseur-distributeur, tout cela en piochant dans la trésorerie de sa maison d’édition. Pour commercialiser ce nouveau livre, cet éditeur dispose d’un mécanisme bien pratique – l’office – inventé dans les années 1830 par le Dépôt Central de Librairie. Grâce à cet office, ce nouveau livre est largement diffusé auprès des libraires de France, et distribué en bien plus grande quantité. Chaque libraire curieux de cette nouveauté reçoit donc une certaine quantité de cet ouvrage, définie à l’avance. Et après un certain délai (autour de 80 jours en moyenne), ces libraires paient ces nouveaux livres à l’éditeur. Grâce à cette facture honorée, la trésorerie de l’éditeur est renouvelée. Il peut donc avancer les coûts associés au prochain ouvrage. Pendant ce temps, les libraires s’occupent de défendre, partager et vendre le précédent livre. Chaque maillon de la chaîne continue donc sa mission. Quelques mois plus tard (entre 3 et 12 mois, généralement), il est temps pour le libraire de faire les comptes. Une partie des livres envoyés par l’éditeur (environ 22 % en moyenne) n’a pas été achetée ; le libraire utilise alors le droit de retour démocratisé par Louis Hachette pour renvoyer les titres invendus, et laisser la place à de nouveaux ouvrages qui, eux, trouveront peut-être leur public. Comme le stipule le droit de retour, tout livre retourné à son éditeur permet au libraire d’obtenir un remboursement. Le problème, c’est que l’éditeur a souvent déjà utilisé les revenus associés à la vente initiale des livres. Après tout, il semble bien difficile d’anticiper un volume de retour précis ; surtout, l’éditeur doit investir cet argent dans la création de futurs ouvrages, sans quoi sa maison ne peut pas tourner. L’éditeur émet alors un avoir. Le libraire ne récupère certes pas son argent immédiatement, mais il peut déduire cet avoir de la facture d’une future commande, associée à une prochaine parution. C’est une bonne affaire pour tout le monde : le libraire fait de la place pour de nouveaux ouvrages au potentiel commercial plus élevé et réduit la note de ses prochains achats, tandis que l’éditeur ne voit pas sa trésorerie tomber dans le rouge à cause d’un retour difficile à prévoir. Sauf que ce même éditeur n’a plus le choix : il est désormais contraint de publier un nouvel ouvrage. Et si cet ouvrage ne convainc pas le libraire qui détient un avoir, il se retrouve dans l’obligation d’en publier un autre – et ainsi de suite, jusqu’à rembourser sa dette. Ainsi va la cavalerie. Et ainsi le libraire se transforme en banquier des éditeurs. Via l’office, il avance à l’éditeur les futurs gains associés à la vente des livres. L’éditeur, grâce à ce “prêt”, finance sa trésorerie, et son prochain ouvrage. Via le droit de retour, ce même libraire récupère une partie de cette avance. Mais l’éditeur, ayant déjà investi cet argent, émet alors une lettre de change moderne – un avoir – pour rembourser cette dette. Cette série de mésaventures place l’éditeur dans une situation particulièrement inconfortable – celle d’une galopade contrainte, sans fin, vers le prochain ouvrage. Elle place l’industrie du livre dans une situation tout aussi délicate à gérer – celle de centaines de maisons d’édition embarquées malgré elles par la cavalerie, et des dizaines de milliers de livres supplémentaires publiés chaque année, pour rembourser cette dette aux libraires. Mais ne vous détrompez pas, elle place aussi le libraire dans une position qui n’est pas plus agréable – celle d’un banquier qui ne peut fléchir ni disparaître, sans quoi la galopade s’arrêterait net, emportant avec elle les éditeurs les plus fragiles. Le Troisième Mécanisme En 1995, plusieurs grands éditeurs anglo-saxons – HarperCollins, Random House et Pearson – se retirent du Net Book Agreement, l’équivalent britannique du prix unique du livre, lors d’un coup d’État organisé par le libraire WH Smith. Lors des 15 années qui suivent, l’industrie du livre britannique voit disparaître plus de 1 000 librairies – presque la moitié des commerçants du livre du pays. Si un tel scénario devait se produire dans l’industrie du livre française, c’est l’entièreté de la cavalerie décrite quelques lignes plus haut qui trébucherait, et s’effondrerait. Car avec la disparition du banquier des éditeurs, la ligne de crédit implicite des éditeurs serait clôturée. Quand une librairie est placée en redressement judiciaire, les distributeurs mettent en pause l’ensemble des offices. L’éditeur, censé renouveler sa trésorerie avec l’avance des libraires, ne pourrait donc plus investir dans son prochain ouvrage. Puis, ce même éditeur devrait s’acquitter de la dette accumulée. Avant de fermer, une librairie est contrainte de reconstituer un maximum de liquidités ; les stocks sont donc retournés pour être remboursés, et les avoirs réclamés. Pour l’éditeur, cela signifie une avalanche de livres à reprendre, des coûts de stockage qui gonflent – mais surtout, une dette envers le libraire à solder quasi-immédiatement. Autrement dit, les revenus disparaissent et la trésorerie se contracte brutalement. Rares sont les éditeurs capables d’encaisser un tel choc. Fort heureusement, nous n’en sommes pas encore là. Grâce à la ténacité d’un éditeur têtu, le prix unique du livre existe toujours en France ; et les libraires qu’il protège sont toujours là, eux aussi. Prudence néanmoins, il suffit d’un caillou sur le chemin pour qu’une cavalerie s’écroule – les difficultés récentes de certaines librairies bien connues, ou même de certains distributeurs, en sont de vifs rappels. Nul doute, donc, que cette cavalerie représente un danger réel pour l’industrie du livre. Elle n’est, néanmoins, que la conséquence des effets cumulés de l’office et du droit de retour. Elle est, en quelque sorte, le troisième mécanisme qui constitue le pacte entre éditeurs et libraires. Un mécanisme qui fonctionne, tant que le réseau de librairies reste dense et que les flux de retours restent stables. Il suffirait que l’une de ces conditions frémisse (à cause d’une fermeture massive des librairies comme Outre-Manche, d’un pic de retours, ou d’une crise macro-économique), la cavalerie chancèle. Quoi que nous en pensions, la cavalerie continuera certainement de galoper encore un certain temps. Et les libraires continueront certainement d’être les banquiers des éditeurs encore un moment. Car il existe un acteur de l’industrie du livre qui bénéficie grandement de cette cavalerie – et de ce pacte qui unit éditeurs et libraires. Et qui n’a aucun intérêt à voir s’effacer des mécanismes gravés dans les contrats et les coutumes depuis près de 2 siècles. C’est le programme de la Partie V. On se retrouve de l’autre côté, Hans. 3 choses à faire après votre lecture : Si vous souhaitez approfondir les idées et les histoires de ce thème, indiquez-le en cliquant sur le petit cœur 🩷 juste en-dessous. Les thèmes qui récolteront le plus de cœurs sont ceux sur lesquels je passerai le plus de temps à l’avenir. Posez vos questions en répondant simplement à cet e-mail, ou en cliquant sur l’icône 💬 en-dessous. Je réponds à tous les messages que je reçois. Échangeons. Mon agenda est ouvert, et tous les lecteurs de cette newsletter peuvent réserver un créneau pour discuter ensemble d’édition, de marketing, de l’industrie du livre et de ses changements. Il suffit de cliquer sur ce lien. LIKE COMMENT RESTACK © 2026 The New Book Company France Unsubscribe

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