samedi 26 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : ORIGINE, Dan Brown


 

 

Dan Brown prend le relais de Dos Santos (cf La Formule de Dieu, 2012) et avec Origine (Le livre de Poche, 2017) nous propose de traquer le grand mystère : d’où venons-nous ? où allons-nous ? Un mystère que prétend avoir résolu Edmond Kirsch, ancien élève du symbologiste Robert Langdon ; et qu’il se propose de révéler lors d’une conférence au musée Guggenheim de Bilbao. Compte-tenu du caractère ultra-sensible du sujet, le savant profite de la tenue en Espagne du Parlement des Religions pour rencontrer discrètement à l’abbaye de Montserrat trois hautes autorités religieuses, l’archevêque Valdespino, catholique traditionaliste proche d’un Roi d’Espagne à l’agonie, le rabbin Yehouda Köves, grand philosophe kabbaliste et l’ouléma Syed al-Fadl, un très respecté érudit musulman.

Kirsch invite Langdon à venir participer comme « guest star » à sa présentation et met à sa disposition son assistant Wilson. Une étonnante Intelligence Artificielle mise au point par le chercheur et capable de répondre à pratiquement n’importe quelle question. Ce sera également pour le symbologiste l’occasion de rencontrer Ambra Vidal, la séduisante directrice du musée et qui vient de se fiancer au prince Juliàn lequel va sous peu hériter de la couronne d’Espagne. La conférence, très high tech, vire rapidement au drame, Kirsch étant abattu par balle alors qu’il allait dévoiler ses découvertes en lançant une vidéo. Le coupable est vite repéré, un ancien militaire espagnol à la dérive embrigadé dans la secte de l’Église Palmariste. L’enquête de Langdon épaulé de la conservatrice pour démêler les motivations de cet attentat sera d’autant plus complexe qu’ils apprendront rapidement que Kirsch était victime d’un cancer foudroyant qui ne lui laissait plus que quelques jours à vivre. Elle aura surtout pour but de retrouver la vidéo qu’il s’apprêtait à lancer et la partager comme le souhaitait le savant.

Sans spoiler les méandres de la traque, on découvrira les meurtres du rabbin et de l’ouléma et on s’interrogera sur l’attitude ambiguë de l’archevêque espagnol. Le document tant convoité sera finalement retrouvé à Barcelone où résidait Kirsch et projeté sur les réseaux sociaux pour des centaines de millions de spectateurs.

J’avais peur que Dan Brown ne fasse une élégante pirouette et nous laisse sur notre faim quant à la nature du grand Mystère. Eh bien non, il n’hésite pas à nous présenter cette découverte, au risque de évidemment de décevoir. L’Origine ? Le savant espagnol a modélisé « la boue originelle » et l’a fait vieillir de milliards d’années jusqu’à ce qu’apparaissent les premiers maillons de l’ADN. On est évidemment loin du créationnisme pur et dur, mais il n’y a pas de quoi ébranler les religions. Et au fait, qui a créé cette « boue originelle ? La Fin ? La démonstration est subtile. Kirsch a modélisé l’homme sous forme de rectangles bleus et, le temps défilant, apparaissent aux côtés des bleus des « noirs » qui finissent par se fondre avec les précédents pour ne plus laisser que des figurines sombres. On l’aura compris, le « noir » représente la machine qui va se substituer progressivement à l’homme. Intelligence Artificielle et Transhumanisme ont pris le pouvoir… Mais si l’on part de l’hypothèse contraire à celle du savant matérialiste, à savoir que l’univers obéit à une intentionnalité, alors on rejoint Dos Santos dans Signe de Vie : « la vie peut transcender la biologie et générer une intelligence post biologique dont la motivation n’est rien d’autre, dans le cadre du cycle de l’évolution, que de remplacer le maillon le plus faible de la chaîne. »

Un ouvrage qui force à réfléchir et qui, comme a l’accoutumée chez l’auteur américain, sait nous faire rêver en nous faisant visiter des endroits somptueux ; ici ce sera la Sagrada Familia à Barcelone et le palais de l’Escurial près de Madrid !


dimanche 13 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE MANUSCRIT DE BIRKENAU, Dos Santos


 

 

Dos Santos, dans Le Manuscrit de Birkenau, poursuit l’histoire de Levin le magicien et de Francisco Latino, tête brulée portugaise entré dans la SS pour essayer de sauver sa fiancée Tanusha internée à Auschwitz. La description de la vie quotidienne dans le camp est toujours aussi insoutenable, d’autant que l’auteur s’est appuyé sur les lettres et journaux rédigés par les détenus et planqués sous les lattes du plancher des baraquements. Des témoignages poignants, afin que nul n’oublie. J’ai retenu deux passages étonnants dans cet ouvrage

Le premier rend compte du malaise de certains SS obligés de tuer des femmes et des enfants et comprenant mal de quel crime ces prisonniers s’étaient rendus coupables. Une protestation lourdement silencieuse, d’autant que certains avaient plaisir à aller voir jouer et chanter les gamins à la petite école de Hirsh (cf La Bibliothécaire d’Auschwitz, 2021). Cela vaudra une énergique reprise en main des hésitants par l’un des grands chefs du camp : Höss. Il leur administrera un discours très structuré, quasi universitaire, sur la nécessité de protéger la race aryenne et de préparer l’avènement des seigneurs.

L’autre analyse marquante est celle concernant l’ésotérisme, sur lequel Dos Santos insiste avec conviction dans sa postface. Les délires ésotériques sont selon lui une des clefs de compréhension de la Shoah. On voit d’abord un SS rédiger une lettre à l’intention des autorités brésiliennes, pour leur demander de remettre au Reich un crâne de cristal exposé dans un musée de la capitale. Car cet artefact pourra rendre invincible le Reich. On y apprend aussi que pour localiser l’endroit où Mussolini a été fait prisonnier, les responsables nazis avaient fait appel à toute une équipe d’astrologues et de radiesthésistes On y admire encore Nivelli en train de donner un spectacle de magie aux autorités SS et leur délivrer un message éloquent : il a fait ses classes dans un monastère au Tibet où il a eu l’occasion de découvrir les grands mystères de l’univers. Ce dernier a été créé par le choc de blocs de glace (on retrouve les théories d’Horbiger) qui ont donné naissance à la terre. Suite à divers cataclysmes, Thulé a laissé place à l’Atlantide qui s’est disloquée. Les populations aryennes d’origine se sont retrouvées, pour leur majeure partie au Nord de l’Europe, pour les autres en Asie et notamment en Inde. On croirait lire du Willigut !

Le roman se terminera sur la révolte manquée du camp de concentration et une débandade généralisée suite à l’approche des troupes russes. Les SS, sur l’ordre d’Himmler, détruiront avec frénésie les fours crématoires, afin de ne pas laisser trace de leurs crimes. Le dernier chapitre prendra la forme du vrai-faux journal du magicien dans lequel il raconte comment il a été obligé de conduire sa femme et son fils à l’abattoir. Atroce.

 


samedi 5 février 2022

MYSTERES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI sous la direction de Lauric Guillaud

 


 

Disposons-nous des critères irrévocables permettant de discerner le vrai du faux, le réel de l’illusoire ? Les plus récents consensus scientifiques – sur la matière en physique quantique, ou la lumière en physique relativiste – ne paraîtraient-ils pas extravagants aux yeux de nos ancêtres ? N’existe-t-il pas diverses voies d’accès à la réalité ?

Les mystères présentés dans ce volume relèvent d’une anthropologie de l’imaginaire : imaginaires divers d’ordre historique, mythologique, occulte ou surnaturel, science-fictionnel, psychique, apocalyptique, tératologique ou zoologique, technologique ou archaïque – autant d’interrogations relatives à l’énigme du monde, autant de trous noirs du savoir ignorés ou dédaignés par la doxa, autant de récits hérétiques qui brouillent l’ordre établi du Logos. Loin du scepticisme dogmatique des institutions scientifiques établies et de la crédulité mythomaniaque, les thèmes retenus (de l’Atlantide à la cryptozoologie, en passant par le Graal ou les Ovnis) seront traités ici sans parti pris. Ils nécessiteront avant tout un esprit d’ouverture car, contrairement aux idées reçues, la frontière est parfois mince entre discours rationnels et délirants, entre croyances scientifiques et croyances mythico-religieuses. Sans parler des phénomènes qui se plaisent à brouiller les frontières entre l’humain et le non-humain, la vie et la mort, entre le visible et l’invisible. Sans oublier les énigmes ou pseudo-énigmes qui ne cessent d’alimenter les complotismes les plus corrosifs.

Ce recueil, enrichi par des chercheurs issus d’horizons divers (Georges Bertin, Philippe Marlin, Patrice Bernard), vise à encourager « l’exploration aventurière aux confins du savoir » (J.-M. Brohm), à élargir l’horizon de prospection des chercheurs et à comprendre l’universalité anthropologique des mythes et descroyances. Tentons de dépasser les limites incertaines et de penser l’impensable.

 

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LES CHRONIQUES D'EL'BIB : L'INCONNU DE PEMMARC'H, François Lange


 

Dire que j’adore les polars bretonnants de François Lange ne serait qu’une lourde répétition. Son cinquième opus de aventures de François Le Roy, L’Inconnu de Penmarc’h (Palémon, 2021, préface de Gilles Servat), ne fera que conforter mon opinion. Notre policier de Quimper est cette fois confronté à une affaire diplomatiquement très sensible : une goélette anglaise s’est échouée près des côtes de Penmarc’h, à bord de laquelle se trouvaient trois individus qui ont mystérieusement disparu. L’un d’entre eux était un agent secret britannique, chargé de remettre de la part de la Reine des documents hautement confidentiels aux autorités impériales françaises : les termes d’un accord pour placer à la tête du Mexique un proche de Napoléon III. L’enquête sera rondement menée, impliquant notamment les moines d’un couvent proches des milieux conservateurs dévoués à la cause de l’Autriche. On y rencontrera également Abel Louarn, un sympathique solitaire vivant dans une cahutte adossée à la falaise, et qui récupère les débris rejetés par la mer pour aménager son « palais », mais aussi pour en faire commerce. Car ce personnage a besoin d’argent pour… acheter des livres. On partagera aussi avec notre enquêteur la convivialité de l’auberge « Le Marsouin Boiteux » de Kérity devenue le QG du policier le temps de sa mission. Un magnifique prétexte pour goûter, comme à l’accoutumée, aux spécialités locales : jarret laqué au miel, omelette au lard, saucisse aux choux, mais aussi chez des amis voisins le congre rôti aux petits légumes et les filets de veau parfumés aux lardons. On attend la suite des aventures de Fañch et on espère que sa libido finira par se libérer, comme on peut le supposer en lisant les dernières lignes du roman : qu’il est bon de retrouver Bérengère, une vieille copine !

Et puis encore un petit truc : si vous aimez la Bretagne, prenez pour lire l’ouvrage une carte d’état-major ou, à défaut, ce brave Google Map. Vous pourrez suivre les méandres des pérégrinations de Le Roy au pays des Bigoudens, et la promenade est passionnante.

jeudi 3 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LES DERNIERS MYSTERES DE LOVECRAFT, Christian Doumergue

 


Avec Les Derniers Mystères de Lovecraft (L’Opportun, 2022), Christian Doumergue nous propose une véritable recherche sur ce qu’il est convenu d’appeler « le matérialisme ésotérique » du Maître de Providence. L’auteur s’appuie solidement sur les fondamentaux bien connus de l’auteur américain (matérialisme, athéisme, indifférentisme, cosmicisme), mais en s’interrogeant sur la place prise par l’ésotérisme dans son œuvre. Un travail fouillé sur ce sujet avait déjà été effectué par l’universitaire John L. Steadman, H.P. Lovecraft ad the Magical Tradition (Weiser books) en 2015. Doumergue adopte une démarche similaire et commence par l’étude du contexte ésotérique de l’époque susceptible d’avoir inspiré le Prince Noir. Une analyse bien articulée nous est proposée sur la Société Théosophique, tant il est vrai que beaucoup de thèmes de Blavatsky se retrouvent chez notre écrivain : races pré-humaine, continents disparus, livres mystérieux comme Les Stances de Dzyan. Mais c’est sur le sujet du « réservoir astral » que s’attarde le plus notre chercheur : il existerait une sorte de continuum dans lequel se retrouveraient les éléments de notre passé et de notre futur et que certains esprits « éveillés » pourraient visiter. Ce sont les légendaires « archives akashiques », mais aussi les fameux archétypes popularisés par C.G. Jung. On flirte aussi avec la noétique devenue très à la mode dans certains secteurs de la recherche sur la conscience. L’auteur de Providence, en compagnie de E.T. Price, développera cette théorie dans A travers les Portes de la Clef d’Argent (1932), évoquant, sous prétexte des voyages astraux de Randolph Carter, la théorie de « l’archétype universel » (on n’est pas loin du « Grand Architecte de l’Univers » !).

Et c’est par le canal du rêve que l’essayiste va préciser sa recherche. Il est vrai que Lovecraft a été particulièrement clair sur le sujet : Je me suis souvent demandé si la majeure partie des hommes ne prend jamais le temps de réfléchir à la signification formidable de certains rêves, et du monde obscur auquel ils appartiennent. Sans doute nos visions nocturnes ne sont-elles, pour la plupart, qu’un faible et imaginaire reflet de ce qui nous est arrivé à l’état de veille (n’en déplaise à Freud avec son symbolisme puéril) ; néanmoins, il en est d’autres dont le caractère irréel ne permet aucune interprétation banale, dont l’effet impressionnant et un peu inquiétant suggère la possibilité de brefs aperçus d’une sphère d’existence mentale tout aussi importante que la vie physique, et pourtant séparée d’elle par une barrière presque infranchissable. (Par-delà le Mur du Sommeil, 1919). L’analyse de l’œuvre de Lovecraft par le biais du rêve est bien menée, et il est vrai qu’il y a dans les relations faites par l’auteur de ses « incursions », on trouve beaucoup de choses qui n’ont rien à voir avec le recyclage banal d’événements vécus par le sujet. De là à se demander s’il n’avait pas accès, peut-être inconsciemment aux terres situées derrière le Miroir. Doumergue, étudiant l’influence du peintre Roerich sur le Prince Noir, cite cette curieuse correspondance envoyée juste avant sa mort (James Morton, mars 1937) : Il y a quelque chose dans sa façon de traiter la perspective et l’atmosphère qui a mes yeux suggère l’existence d’autres dimensions, de formes étrangères d’existence – ou du moins de passages y conduisant. Ces fantastiques pierres sculptées dans les déserts des hautes terres dépeuplées ! Ces lignes de sinistres cimes déchiquetées, presque vivantes, par-dessus tous ces étranges édifices cubiques accrochés à des pentes escarpées et couronnant ces sommets interdits, pointus comme des aiguilles ! »

Et notre chercheur, continuant à dévider la pelote, s’interroge sur l’importance de l’antiquité romaine dans la thématique de Lovecraft. Ses références à ce passé sont nombreuses, précises et reflètent une passion viscérale au point que l’auteur s’assimile volontiers à un guerrier de l’époque. Le prétexte est tout trouvé chez Doumergue pour évoquer – avec prudence – l’hypothèse d’une réincarnation ! L’essayiste en revanche ne cherchera pas à nous faire croire à l’existence du Necronomicon et tordra le cou à une influence supposée de Crowley par le biais de Sonia Greene. Ouf !

Un bon travail auquel il manque peut-être une analyse fouillée de La Maison de la Sorcière, la physique quantique et de façon plus générale « les Mathématiques de l’Impossible » étant aussi des vecteurs importants pour l’accès à d’Autres Dimensions.

mercredi 2 février 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE REGNE DES ILLUMINATI, Giacometti & Ravenne

 


Giacometti et Ravenne surfent sur la vague de la conspiration avec Le Règne des Illuminati (Fleuve Noir, 2014) av. On retrouve leur mécanique d’écriture préférée : chapitres très courts (il est parfois difficile de rentrer dans l’action), bascule temporelle permanente (entre la période révolutionnaire et aujourd’hui) et des personnages délicieusement ambigus : il a l’air gentil, mais c’est un méchant, encore que. ! La traque aux Illuminati se déroule donc à la fois sous le régime de la terreur et de nos jours, dans le milieu huppé des super-milliardaires. Ce qui me frappe toujours, dans ce type d’aventure, c’est le problème des tenants du mal. Mais que cherchent-ils exactement, surtout quand ils sont immensément riches et dotés de pouvoirs puissants ? Jean-Pierre Monteils, dans Les Magiciens du Crépuscule (Arqa 2020), s’est interrogé avec pertinence sur le sujet.

Bon, un Marcas de croisière avec le débriefing nécessaire (non, les Illuminati n’existent pas) et le petit clin d’œil habituel des auteurs aux copains. Cette fois c’est de TCF Alain Lacot qui est croqué. Éditeur, poète et grande gueule, on le voit courir pour préparer le Salon du Livre Maçonnique de l’IMI !

samedi 29 janvier 2022

LOVECRAFT CHEZ TARGET DESTROYED COMICS

 


Les « levées de fonds par internet » ont du bon et permettent de réaliser des projets coûteux difficilement finançables par les circuits classiques. Cela nous a permis d’obtenir la magnifique « Intégrale Lovecraft » ou l’incroyable coffret des archives de « Bram Stoker ». Mais à l’opposé, ce système permet aussi à de jeunes talents sans moyens de nous faire partager leurs travaux pour un prix modeste. Tel est le cas des « néo-pulps » qui fleurissent dans l’univers du Kickstarter et qui nous offrent de belles découvertes. Ainsi Nick O’Gorman qui, sous le timbre de Target Destroyed Comics, vient de nous adresser 3 magnifiques fascicules. C’est très coloré, mais le trait est réaliste et la primo-nouvelle est bien respectée. On se régalera avec The Music of Erich Zann, Beyond the Wall of Sleep, The Doom that came to Sarnath, The Statement of Randolph Carter et les sympathiques Cats of Ulthar. Et comme les “grands”, Nick nous livre son travail avec les « goodies » d’usage : cartes, marque-page, plan dépliable des « Cités sans nom ». Bravo, il faut continuer et encourager ces « jeunes pousses ».

On trouve ce réalisateur sur facebook ; il prépare actuellement un « Herbert West ».

 



 

mardi 18 janvier 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LA BIBLIOTHECAIRE D'AUSCHWITZ, Antonio G. Iturbe


 

 

Antonio G. Iturbe nous offre avec La Bibliothécaire d’Auschwitz (J’ai Lu 2021) une belle surprise. Il s’agit du récit romancé de la vie de Dita, une petite fille tchèque juive de bonne famille, qui gravira rapidement, avec ses parents, les marches conduisant de Prague la Magnifique à l’Auschwitz l’Horreur Absolue. Elle se retrouvera au bloc 31, un endroit improbable où les nazis avaient toléré que se développe un semblant d’école pour les enfants juifs, sans leur fournir pour autant les moyens nécessaires. Dita en était la bibliothécaire, planquant comme elle le pouvait huit malheureux bouquins qui avaient échappé à la destruction. L’auteur consacre ici de très belles pages au livre, vecteur de culture mais aussi de liberté par l’ouverture sur l’Imaginaire qu’il suggère. On se prend à rêver avec Dita en feuilletant un vieil atlas déchiré qui permet aux enfants de visiter le Congo, le Vénézuela ou Singapour ! Le meneur de jeu, le dynamique Fredy Hirsh, avait aussi mis au point un système original : les livres étant notoirement insuffisants, il avait créé le « livre vivant ». Un « professeur », maîtrisant un récit d’aventures, venait le raconter oralement au plus grand plaisir des élèves. On a ainsi de belles pages sur Le Comte de Monte-Cristo ou Niels Holgersson et les oies sauvages.

Mais cette « belle histoire » ne peut masquer la réalité terrifiante, qui est celle de la vie au jour le jour dans le camp : puanteur, faim, maladies, mort, violences, trahisons. Rien ne nous est épargné et on est souvent surpris par l’imagination des détenus pour améliorer à la marge l’enfer du quotidien. On est ainsi admiratif devant l’ingéniosité des petites équipes du bloc 31 pour organiser dignement la fête juive de Pessaeh (qui marque le début de l’exode de Moïse dans le désert), avec trois fois rien.

Un sinistre personnage est terriblement présent, tout au long de ces pages, le Dr Mengele. Il semble en permanence sélectionner ses prochains sujets d’expérience. Dita aura du mal à lui échapper, d’autant plus qu’elle est persuadée qu’il la « cherche ».

Mais quelle est la part de réalité de cette petite bulle éducative ? Elle n’est finalement qu’un leurre, mis en place pour rassurer les inspecteurs internationaux au cas d’une visite surprise de la Croix Rouge. Le bloc sera finalement démantelé et la moitié de sa population gazée. Dita échappera à ce convoi et sera transférée dans un autre enfer, celui de Bergen-Belsen. Elle perdra sa mère le jour de la libération du camp par les anglais.

Âgée de 90 ans lors de la publication du livre, Dita vit toujours, en pleine forme en Israël. Elle est d’abord rentrée à Prague où elle s’est mariée avec un autre rescapé, puis s’est enfuie vers la Terre Promise, ne pouvant pas supporter, après l’horreur nazie, la brutalité soviétique. Elle a gardé un petit appartement dans la Cité Magique où elle retourne régulièrement se ressourcer dans la synagogue espagnole ou sur la tombe de Rabbi Loew.

Un magnifique poème à la gloire de la liberté et de la volonté.


mercredi 12 janvier 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB, LE SYMBOLE PERDU, Dan Brown

Les séjours de longue durée à l'hôpital donnent au moins le loisir de faire des révisions :


 

Dan Brown avait enflammé la planète ésotérique par son Da Vinci Code. Avec Le Symbole Perdu, (JC Lattès, 2008), il s’attaque à un autre morceau de choix, le secret des francs-maçons. Robert Langdon est appelé à Washington pour donner un cours de symbolisme pour le compte d’un de ses amis, invitation qui n’est autre qu’un piège pour le plonger dans une sombre affaire de famille et pour le mettre à contribution dans la recherche du message perdu des Frères. La légende veut en effet que l’humanité ait eu accès, à l’origine des temps, à un lourd Mystère, une connaissance lumineuse faisant de l’homme l’égal de Dieu. Mais l’homme se révolta contre son créateur et ce précieux savoir se perdit. Toutes les écoles symboliques, comme la F+M, en gardent un souvenir confus. On pense ici à « la Tradition Primordiale » chère à René Guénon. Il est certain que retrouver ce vieux secret rendrait à l’homme toute sa plénitude et des pouvoirs illimités. On laisse entendre qu’il faut passer par le 33ème degré de l’Ordre pour en retrouver la trace.

La quête de notre professeur érudit se déroule essentiellement dans la capitale américaine, dans les locaux du Capitole. Il est vrai que beaucoup de chercheurs romantiques voient dans la géographie et l’architecture de Washington la profonde empreinte maçonnique des pères fondateurs de la ville.

La recherche est passionnante, parfaitement documentée et réservant au lecteur des jets d’hémoglobine parfois difficilement soutenables. Je ne spolierai pas la chute, mais le fameux secret, comme « la lettre volée », n’est-il pas sous nos yeux ?

Le Da Vinci Code avait suscité des tonnes d’ouvrage d’études, analyses et critiques. Ce dernier opus ne déclenchera pas de torrent littéraire similaire. Signalons cependant Le Symbole Retrouvé de Giacometti et Ravenne qui décortique bien le travail de l’auteur américain (2009).

 

Remarques sur la Noétique

 

Mis à part la F+M, la Noétique est le véritable héros de ce roman par le biais d’une chercheuse, sœur de l’ami de Robert Langdon à Washington. Wikipedia est très elliptique sur cette discipline : « La noétique est un adjectif utilisé en phénoménologie pour désigner ce qui concerne l'acte de la pensée, la noèse. La noétique est une branche de la philosophie métaphysique et de la philosophie de l'esprit concernant l'intellect et la pensée. C'est l'étude ou la théorie de la connaissance, de la pensée. » Nous sommes très proche du concept de « noosphère » de Teilhard de Chardin qui serait « … la représentation d'une couche de faible épaisseur entourant la Terre qui matérialiserait à la fois toutes les consciences de l'humanité et toute la capacité de cette dernière à penser ». On flirte aussi avec la théorie des archétypes de Jung.

 

Dans le roman, la noétique est l’analyse des relations qui existent entre la conscience et la matière. Il existe du reste un très sérieux « Institut des Sciences Noétiques » à Genève que j’ai eu le plaisir de visiter. Sous le pilotage de la dynamique Sylvie Dethiolaz, cet institut, qui est un peu de la même famille que notre « Institut Métapsychique », se consacre essentiellement aux phénomènes de décorporation (y compris les NDE).

L’approche de Dan Brown est très « réalisme fantastique ». La science et la tradition ne sont pas des ennemis, mais au contraire se complètent et beaucoup de textes anciens se font l’écho d’un savoir aujourd’hui oublié. L’auteur cite de nombreux exemples, s’appuyant par exemple sur le Zohar pour retrouver la « théorie des cordes ». On croirait lire Pauwels et Bergier ! « Il semble exister une « matière invisible » dans le corps humain qui s’en échappe au moment de la mort. » Cela éclairerait nombre de questionnements mystiques comme la transmigration, la conscience cosmique, les NDE, la projection astrale, la vision à distance etc…


 

 

lundi 10 janvier 2022

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : METRO 2033

 



 

Je ne suis pas un fan des romans post-apo, mais l’ouvrage de Dmitry Glukhovsky, Metro 2033 (Le Livre de Poche, 2021), m’a interpelé, malgré ses 800 pages (et sans parler de ses deux tomes de « suites »). On ne connaît pas très bien l’origine de la catastrophe, mais Moscou a été irradié et les populations se sont réfugiées dans le métro. Le récit de la façon dont la population s’est « adaptée » à son nouvel environnement est hallucinant. Heureusement que l’ouvrage comporte deux cartes pour se repérer dans cet invraisemblable dédale qui a développé une économie parallèle sur fond d’ultra-violence. La monnaie d’échange est désormais la cartouche de kalachnikoff ! La saga est celle du jeune Artyom qui se lance dans une traversée périlleuse des galeries pour essayer de percer le mystère du réseau décimé par d’étranges créatures noires. Mais rassurons-nous, le racisme n’est pas au rendez-vous, mais plutôt un fol espoir de renouveau qui ne tient qu’à un fil ! Ne spoilons pas plus….

Les populations réfugiées sont organisées en castes, et il est amusant de signaler que l’une d’entre elles s’intitule « Quatrième Reich ». Des nostalgiques d’un régime qu’ils n’ont pas connu mais qui leur inspire une politique éloquente : le Métro aux Russes ! C’est fou jusqu’où la « nazimania » peut aller se nicher ».