dimanche 18 octobre 2026

LE LIVRE D'EIBON, une compilation de Robert Price

  


 

The Book of Eibon

Direction : Robert M. Price

Éditeur : Chaosium, collection Call of Cthulhu Fiction

Édition : 2006, 432 pages

ISBN : 978-1-56882-193-1

 

1. Une entreprise littéraire assez extraordinaire

Le Livre d'Eibon est une invention de Clark Ashton Smith, l'un des grands écrivains de la littérature fantastique américaine et ami de Lovecraft.

Eibon est un sorcier de l'Hyperborée préhistorique, adorateur de Tsathoggua, qui apparaît notamment dans La Porte de Saturne (The Door to Saturn).

Smith avait créé un livre mythique, évoqué dans plusieurs récits, et avait lui-même rédigé deux textes susceptibles d'en constituer des fragments : The Door to Saturn et The Coming of the White Worm.

Après sa mort, Lin Carter entreprit de reconstituer le livre entier, imaginant les chapitres manquants et développant les traditions hyperboréennes. Le projet resta inachevé à sa disparition.

C'est alors que Robert M. Price reprit l'entreprise, rassemblant les textes de Smith, ceux de Carter et les contributions de plusieurs écrivains contemporains.

Ce qui me paraît remarquable, c'est que nous ne sommes pas simplement devant une anthologie de nouvelles ayant Eibon pour personnage. Price tente de donner une existence matérielle à un livre qui n'existait auparavant que dans une fiction.

C'est exactement le type de phénomène que nous étudions dans notre dossier sur les livres fictifs agissants.

 

2. Une construction en cinq livres

La table des matières est particulièrement révélatrice.

Partie

Contenu

I. Histories of the Elder Magi

Histoires des anciens magiciens de l'Hyperborée

II. Episodes of Eibon of Mhu Thulan

Aventures et épisodes de la vie d'Eibon

III. Papyrus of the Dark Wisdom

Cosmologie et histoire mythique des puissances anciennes

IV. Psalms of the Silent

Hymnes, prières et textes liturgiques

V. Rituels et textes complémentaires

Invocations, cérémonies, archives et épîtres

Cette architecture transforme le livre en une sorte de bibliothèque religieuse d'une civilisation

On y trouve notamment des contributions de Richard L. Tierney, Laurence J. Cornford, Joseph S. Pulver, Ann K. Schwader et Stephen Sennitt.

La présence de textes tels que The Black Rite of Yaddith, The Adoration of the Black Flame ou The Epistles of Eibon montre que les auteurs ne cherchent pas seulement à raconter des histoires. Ils fabriquent également les traces supposées d'une tradition magique.

C'est une différence fondamentale avec le Necronomicon de Lovecraft, dont le contenu demeure essentiellement inaccessible.

 

3. Les grandes qualités de l'ouvrage

Je retiendrais surtout trois qualités.

La fidélité à l'univers de Clark Ashton Smith. Le livre conserve l'importance de l'Hyperborée, de Tsathoggua, des sorciers, des transformations monstrueuses et des divinités oubliées. On retrouve cet univers où la sorcellerie se mêle à une imagination baroque et parfois ironique.

La contribution de Lin Carter. On peut reprocher à Carter d'avoir systématisé des mythologies qui gagnaient à demeurer fragmentaires. Mais sa connaissance des littératures fantastiques et son enthousiasme pour Smith lui ont permis de produire une matière narrative considérable.

L'ambition éditoriale de Price. Il ne se contente pas de réunir les textes. Il leur donne une architecture, une chronologie fictive, des commentaires et une cohérence d'ensemble. Son travail d'éditeur est presque aussi important que celui des écrivains.

 

4. Ma principale réserve : la tentation de tout expliquer

C'est ici que je serais plus critique.

Chez Smith comme chez Lovecraft, les livres interdits tirent une grande partie de leur puissance de leur caractère fragmentaire.

Le lecteur ne connaît que quelques phrases, des allusions, des titres de chapitres ou des témoignages indirects.

En reconstituant intégralement le Livre d'Eibon, Price et ses collaborateurs font disparaître une partie de ce mystère.

Le problème est particulièrement sensible lorsque la cosmologie hyperboréenne se trouve raccordée à l'ensemble du Mythe de Cthulhu. Certains textes donnent alors l'impression de vouloir constituer une histoire universelle des Grands Anciens.

Or Smith n'était pas Lovecraft. Son fantastique possède une esthétique propre, plus proche du conte décadent, de la poésie macabre et de la fantasy noire que du matérialisme cosmique lovecraftien.

J'y vois donc une tension entre deux démarches : prolonger Smith ou intégrer Smith à un Mythe de Cthulhu devenu collectif.

La seconde démarche est parfaitement légitime, mais elle ne doit pas être confondue avec la première.

 

5. Une comparaison avec le Necronomicon


Necronomicon

Livre d'Eibon

Créateur

H. P. Lovecraft

Clark Ashton Smith

Auteur fictif

Abdul Alhazred

Eibon

Univers

Horreur cosmique

Hyperborée et sorcellerie

Contenu originel

Principalement suggéré

Quelques fragments et récits

Reconstitution

Multiples versions concurrentes

Projet collectif structuré par Carter et Price

Effet littéraire

Mystère et interdit

Reconstruction d'une tradition imaginaire

Il faut insister sur un point : le volume de Price n'est pas le livre qu'aurait écrit Smith. C'est une reconstruction collective postérieure, fondée sur ses créations.

Cette distinction est indispensable dans toute étude universitaire ou notice bibliographique.

 

Bence Geoffrey 

 

 


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