lundi 19 octobre 2026

LE NECRONOMICON DE PRICE

 

LE NECRONOMICON DE PRICE

 

Je serais tenté de placer ce troisième volume dans une catégorie particulière : celle des tentatives de donner une existence éditoriale au plus célèbre des livres imaginaires de Lovecraft.

Mais il y a une difficulté fondamentale. Lovecraft a précisément construit le prestige du Necronomicon en ne le rédigeant jamais. Il en a inventé l'auteur, Abdul Alhazred, l'histoire éditoriale, les traductions, les exemplaires conservés dans certaines bibliothèques, et quelques citations. Le reste appartient à l'imagination du lecteur.

Par conséquent, une compilation intitulée Necronomicon se heurte à un paradoxe : plus elle révèle le contenu du livre, plus elle risque d'affaiblir le mystère qui faisait sa puissance littéraire.

 

1. D'abord, une précision bibliographique importante

 

The Necronomicon: Selected Stories and Essays Concerning the Blasphemous Tome of the Mad Arab

Direction : Robert M. Price

Première édition : 1996

Édition revue et augmentée : 2002

Collection : Call of Cthulhu Fiction, n° 6034

ISBN : 978-1-56882-162-7

Il s'agit donc d'une réédition augmentée, et non d'une création entièrement nouvelle de 2002. Le volume est présenté comme un ensemble de récits, de versions fictives du Necronomicon et de deux études critiques. Les notices bibliographiques consultées divergent sur la pagination, aussi je préfère ne pas en donner une sans avoir vérifié l'exemplaire.

Et voici une différence capitale avec The Book of Eibon : Price ne prétend pas véritablement reconstituer un Necronomicon définitif. Il rassemble plusieurs manières de l'imaginer.

 

2. Ce que contient réellement le volume

Le recueil présente notamment des récits anciens de la tradition pulp, des tentatives de rédaction du livre fictif et des analyses de sa place dans l'univers lovecraftien.

Parmi les contributions remarquables, on trouve :

  • Manly Wade Wellman, avec The Terrible Parchment (1937), qui montre comment un écrit associé au Necronomicon peut devenir lui-même une source de terreur.
  • Robert A. W. Lowndes, avec The Settler's Wall (1942), autre exemple de prolongement de la mythologie des livres interdits.
  • Lin Carter, avec ses reconstructions de textes attribués à Abdul Alhazred.
  • Robert M. Price, dont les études interrogent le statut littéraire et les origines du Necronomicon.

Le volume reprend également le célèbre Sussex Manuscript, tentative de donner une forme textuelle au grimoire imaginaire.

À mes yeux, l'intérêt principal de cette sélection n'est donc pas de nous révéler ce que contient le Necronomicon, mais de montrer comment plusieurs générations d'écrivains ont tenté de répondre à cette question.

 

3. Ce que j'apprécie chez Robert M. Price

Price possède une qualité que je trouve précieuse : il connaît remarquablement bien la littérature du Mythe et ses ramifications.

Son expérience de chercheur en études religieuses lui permet également d'aborder les textes fictifs comme des constructions possédant une histoire, des traditions d'attribution et des variantes.

Dans cette perspective, le Necronomicon peut être étudié comme une sorte de texte pseudépigraphe imaginaire.

Lovecraft lui a donné une biographie bibliographique : auteur supposé, titre arabe originel (Al-Azif), traductions, éditions perdues, exemplaires rares et interdictions. Ses successeurs ont ajouté de nouveaux fragments et des traditions parfois contradictoires.

Ce qui m'intéresse particulièrement chez Price, c'est qu'il permet de voir se former une tradition littéraire autour d'un texte absent.

Nous sommes ici très proches de notre réflexion sur les livres impossibles de Borges, mais avec une différence : le livre de Lovecraft possède une histoire fictive remarquablement précise, tandis que son contenu reste indéterminé.

 

4. Mes réserves : Lin Carter et l'excès de mythologie

Je retrouve cependant dans ce recueil les limites que nous avons relevées à propos du Livre d'Eibon.

Les textes de Lin Carter témoignent d'une véritable passion pour Lovecraft. Mais ils souffrent parfois d'une tendance à multiplier les noms de divinités, les invocations, les correspondances et les références internes.

Cette accumulation peut devenir mécanique.

Une recension du recueil souligne d'ailleurs son caractère très éclectique et juge certains récits pulp vieillis, tout en critiquant la prose archaïsante des textes de Carter.

Il y a là une difficulté esthétique profonde.

Chez Lovecraft, une allusion à un passage du Necronomicon suffit souvent à suggérer une réalité immense, située hors de portée de l'intelligence humaine.

Chez certains continuateurs, cette réalité devient un catalogue de puissances surnaturelles.

Le mystère cosmique se transforme alors en mythologie organisée.

Et c'est précisément ce qui me gêne dans une partie des prolongements du Mythe.

 

5. Une distinction essentielle : anthologie ou faux grimoire ?

C'est sur ce point que le livre de Price me semble supérieur à plusieurs Necronomicon publiés comme de prétendus ouvrages occultes authentiques.

Le recueil de Chaosium ne cherche pas sérieusement à persuader le lecteur qu'Abdul Alhazred a réellement existé. La présentation commerciale joue évidemment avec cette fiction, mais la nature anthologique et critique du livre reste identifiable.

Il permet donc de comprendre le phénomène Necronomicon sans nécessairement entretenir la confusion entre invention littéraire et tradition ésotérique historique.

C'est une distinction à laquelle je tiens particulièrement pour nos travaux ODS.

 

6. Notre comparaison des trois Chaosium

Voici comment je situerais désormais ces trois ouvrages.

Ouvrage

Intérêt dominant

Ma réserve

The Book of Dzyan — Maroney

Histoire de l'ésotérisme, documentation, énigme des sources

Textes théosophiques parfois difficiles

The Book of Eibon — Price

Création collective et reconstitution d'un grimoire fictif

Tendance à trop systématiser Smith

The Necronomicon — Price

Histoire littéraire et réception d'un livre imaginaire

Qualité inégale des pastiches

Je maintiendrais notre préférence pour le volume de Maroney, mais avec une nuance importante : il s'agit de trois projets différents, dont les ambitions ne sont pas directement comparables.

Maroney explore une énigme historique. Price, avec Eibon, développe une fiction. Avec Necronomicon, il documente et illustre une tradition littéraire.

 

7. Conclusion

Je classerais ce Necronomicon parmi les ouvrages de référence utiles pour l'histoire de la réception du Mythe, plutôt que parmi les grandes réussites littéraires de la collection Chaosium.

Il possède une véritable valeur documentaire : certains récits réunis par Price sont difficiles à apprécier correctement sans connaître leur place dans l'évolution du fantastique américain.

En revanche, je ne le recommanderais pas comme une porte d'entrée idéale dans l'œuvre de Lovecraft. Le lecteur risquerait d'y découvrir une image trop codifiée, trop ritualisée, parfois trop « occultiste », de son univers.

Et surtout, il ne faut pas confondre la mythologie collective développée après Lovecraft avec ce que Lovecraft a effectivement écrit.

 

Bence Geoffrey

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