Je parlais dans mon dernier post des lettres écrites par Lovecraft juste avant sa mort en mars 1937. Jusqu'au bout, il continuera à feuilleter le "Necronomicon" !
A Wilson Shepherd le 21 janvier 1937
À propos de cette critique d’une nouvelle traduction d’un Necronomicon–tout ce que j’avais en main, était une copie dactylographiée, et je découvre à ma grande consternation qu’elle a péri ou disparu. Ce n’était qu’une parodie astucieuse, bien que sérieusement écrite et effectivement publiée dans le journal d’un village près de New York. Je n’ai jamais vu de copie du texte imprimé. Je suis désolé de ne pouvoir en nommer l’auteur, mais on m’a demandé de ne pas le faire. Celui qui me l’a envoyé n’était pas l’auteur, mais il précise que ce dernier souhaitait que son identité restât secrète. Sur certains points, cette critique contredit la fausse histoire du volume imaginaire que j’ai présentée, il y a quelques années. Puisque cela semble vous intéresser, je joins une copie sommaire de cette histoire–qui n’est bien sûr qu’un ramassis de fausses connaissances, inventées à propos d’un livre qui n’existe pas. J’ai inventé le nom Abdul Alhazred quand j’étais un tout petit garçon, fasciné par les Mille et une Nuits–et je me le suis appliqué. Des années plus tard, j’ai rêvé d’un livre étrange, appelé le Necronomicon et, pour diverses raisons, j’ai eu l’idée de le mentionner dans une fiction comme la traduction grecque de l’original arabe du vieil Abdul. J’ai utilisé cette idée pour la première fois dans The Nameless City–conte, écrit en 1921. Veuillez me renvoyer le synopsis « historique » un jour–même si rien ne presse. Je dois préciser que je n’ai jamais essayé de présenter sérieusement le Necronomicon, comme dans le cas d’une mystification. Je suis toujours franc concernant sa nature fictive.
A Harry O. Fisher fin février 1937 :
Le nom « Abdul Alhazred » est celui qu’un adulte (je ne me rappelle plus qui) me conseilla lorsque j’avais cinq ans et voulais être Arabe après avoir lu les Contes des Mille et une Nuits. Des années après, j’ai pensé que ce serait amusant d’utiliser ce nom comme celui de l’auteur d’un livre interdit. Le nom Necronomicon (necroz, cadavre ; nomoz, loi ; eicwn, image = Une Image [ou Reproduction] de la loi du Mort) me vint au cours d’un rêve, encore que l’étymologie en soit parfaitement claire. En attribuant un auteur Arabe à un livre au titre grec je bousculais de façon fantasque la manière selon laquelle le travail monumental d’astronomie du Grec Ptolémée (Megalh åuntaxizThz Astronomiaz) est couramment connu sous le nom Arabe Almagest (ou plus vraisemblablement, Tabrir al Maghesti), issu de la corruption du titre original lorsque les Arabes effectuèrent leur transcription (megisth est le superlatif de megalh, et les Arabes ont certainement trouvé plus pratique de distinguer leur travail de celui de Ptolémée). Ce ne fut que plus tard que j’entrepris le problème de rechercher un authentique titre arabe (Al Azif — mot que j’ai trouvé dans les notes érudites d’Henry sur Vathek. J’utilise le terme correctement, bien que de seconde main) pour la version originale du vieil Abdul de la transcription à la mode byzantine Necronomicon ...
A James F. Morton en mars 1937 :
En octobre également je suis entré en relation à San Francisco avec un bougre plutôt pittoresque — un certain Stuart Morton (est-ce un de vos parents ?) Boland, qui semble avoir des penchants pour l’occultisme. Il est bibliothécaire en ce domaine, a beaucoup voyagé, et déclare avoir vu beaucoup d’exemplaires véritables du Necronomicon. Il m’a généreusement offert un beau livre sur les civilisations primales américaines, plus quelques photographies de ruines aztèques (la plupart à Teotihuacán) prises lors d’un récent voyage au Mexique.
……. Parmi les cadeaux venus de l’extérieur, le plus spécifique fut peut-être celui qui me vint de l’un des kids du groupe passionné de fantastique (Willis Conover Jr, de Cambridge, dans le Massachusetts) — car voyez ! Lorsque j’eus retiré les épaisseurs innombrables de papier ondulé, ce que j’ai trouvé, ce furent les fragments jaunis qui s’effritaient d’un crâne humain depuis longtemps enterré ! Vraiment, un cadeau approprié de la part d’un jeune amateur de macabre à l’un des plus anciens chenus du clan nécropolitain ! Ce curieux monument aveugle de mortalité venait d’un monticule indien non loin de la demeure de l’expéditeur sur le rivage est du Maryland — un endroit connu pour les exploits archéologiques de Conover et de ses jeunes amis. Sa condition est telle qu’elle nécessite une tâche quelque peu délicate — de sorte que je peux le réserver pour les soins d’un expert réparateur comme Bobby Barlow à l’occasion d’une future visite. En contemplant cette récolte détruite de l’ossuaire, l’imagination pensive s’évertue à évoquer l’image de celui à qui cela appartenait. Etait-ce quelque chef de tribu qui de son vivant hurlait de triomphe lorsqu’il comptait les scalps touffus arrachés aux ennemis cuivrés ou aux colons ? Ou quelque sorcier qui, à l’aide de masques et de tam-tams, appelait du Grand Abysse ces choses obscures qu’ils valaient mieux laisser sans nom ? Nous ne le saurons jamais — à moins que par hasard quelque incantation issue des pages du Necronomicon ait assez de puissance pour tirer d’étranges émanations de l’argile centenaire sans vie, et de soulever parmi les toiles d’araignée de mon ancienne étude une brume chatoyante non sans le pouvoir de la parole. Dans un tel cas, la révélation pourrait être telle qu’aucun homme ne l’entendant ne pourrait vivre plus longtemps à l’exception de l’une de ces entités malchanceuses « qui rient mais ne sourient plus jamais » !


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