vendredi 10 juillet 2026

LES CHRONIQUES D'EL'BIB : LE SIXIEME SENS, Dos Santos

 


 

Avec Le Sixième Sens (Hervé Choplin 2026), JR Dos Santos prolonge les réflexions métaphysiques qu’il nous avait proposées avec La Formule de Dieu, La Clef de Salomon et Signe de Vie. La mécanique du thriller, comme souvent chez cet auteur, n’est utilisée que comme prétexte pour nous livrer une série d’informations décoiffantes. Un chercheur américain, Kurt Weilmann, est retrouvé défenestré au bas de son hôtel à Lisbonne. Il aura le temps de murmurer, avant de mourir, au policier accouru sur les lieux du drame : « La peace, Phil Forum. Mysterious tremendum ». Il portait sur la poitrine un tatouage évoquant la Pierre Philosophale (la Lapis Philosophorum) et on retrouvera dans sa chambre deux messages, « Portugese ergot » sur le premier et « Tomàs Noronha » sur le second. Notre cryptologue connaissait effectivement le savant qui était le responsable de la DARPA, agence américaine chargée de recherches sur les technologies les plus sophistiquées. Le héros de Dos Santos sera alors appelé à la rescousse par la CIA pour élucider ce drame, tout laissant penser que le chercheur avait laissé un dossier à son ami portugais pour faire le point sur ses découvertes explosives. Le chemin sera semé d’embuches, un tueur chinois étant aux trousses de Tomàs pour s’emparer du précieux document. On plongera vite dans l’univers des enthéogènes (LSD, champignons…), susceptibles d’élargir la conscience à l’infini, mais aussi responsables de beaucoup de drames. Après avoir effectué des expériences sur des sujets pas toujours volontaires, les autorités interdirent ces produits qui leur avaient laissé penser avoir découvert « le Graal ». Il faudra à notre enquêteur résoudre un véritable « jeu de piste » laissé par Weilmann dans son appartement, passant par le Mexique et le Népal, pour enfin mettre la main dans un monastère chinois sur le dossier « MK-Ultra ». Un dossier que l’américain voulait rendre public, au grand dam de la CIA largement impliquée dans les turpitudes de l’expérimentation. Le tueur chinois sera du reste démasqué, la surveillance de Tomàs n’ayant pour autre but pour la CIA que de l’éliminer une fois les documents retrouvés.

Le roman nous fait pénétrer dans l’univers troublant des « produits » psychédéliques et nous décrit les possibilités stupéfiantes de leur absorption, dans un environnement médical sécurisé. La démonstration se résume facilement : tout est en tout, et le tout est Conscience mue par la force de l’Amour. Tout se passe comme si notre conscience individuelle était une partie de la Conscience Universelle, théorie rejoignant celle des Archétypes de Jung, de l’Imaginal de Corbin ou de la Noosphère de Teilhard de Chardin. Et cette Conscience Universelle a conscience d’elle-même. Nous aurons droit à un échange magnifique entre le cryptologue et un moine « éveillé » sur le bouddhisme et la physique quantique. Une véritable « planche », mettant à jour ce que nous avions lu dans La Clef de Salomon, comme l’expérience des « fentes » ou « l’intrication quantique ». L’opus est remarquablement documenté, comme d’habitude chez cet auteur, qui reste tout au long de sa démonstration dans une logique fortéenne : "tout se passe comme si, mais cela n’a jamais été scientifiquement démontré". Mais la démonstration scientifique est-elle possible ? Le mystère de la conscience (en-dedans ou au-dehors), qui est la question fondamentale, reste entier.

Dos Santos répondra en conclusion à la question évidente que se pose le lecteur : avez-vous personnellement essayé ? La réponse est non. Et je ne projette pas de le faire. Mais je vous le dis aussi, avec la même franchise, si un jour cela s’avère nécessaire, et à condition que ce soit avec l’encadrement professionnel, approprié, je n’hésiterai pas.

 


 

 

LES NOTES DU LABORATOIRE ODÉSIEN DE L’IMPOSSIBLE

 

 

BOUDDHISME ET PHYSIQUE QUANTIQUE

 

 

Les liens entre le bouddhisme et la physique quantique sont réels sur le plan philosophique, mais très souvent exagérés, voire fantasmés, dès qu'on prétend que le bouddhisme aurait « anticipé » la mécanique quantique.

Il faut distinguer trois niveaux.

 

 I.               Le rapprochement philosophique : il existe réellement

 

Ce qui frappe les physiciens qui découvrent le bouddhisme (ou l'inverse), c'est que certaines intuitions semblent converger.

L'absence de substance

Le bouddhisme, surtout dans l'école Madhyamaka fondée par Nagarjuna, affirme que rien ne possède d'existence intrinsèque (svabhāva).

Toute chose existe :

  • par ses relations,
  • par ses causes,
  • par ses conditions.

Rien n'existe « en soi ».

Or, en physique quantique, un électron n'est pas une petite bille possédant des propriétés fixes. Ses propriétés dépendent du contexte expérimental et sont décrites par une fonction d'onde avant la mesure.

Ce n'est pas la même idée, mais il y a une parenté intellectuelle : la relation prime sur la substance.

L'interdépendance

Le concept bouddhique de coproduction conditionnée (pratītyasamutpāda) affirme que tout phénomène dépend de tous les autres.

En physique moderne, aucune particule n'est totalement isolée ; les interactions sont fondamentales.

L'intrication quantique (entanglement) a parfois été rapprochée de cette vision.

Mais attention :

l'intrication est un phénomène mathématiquement défini.

L'interdépendance bouddhique est une doctrine philosophique.

Il ne faut pas les confondre.

L'impermanence

Le Bouddha enseigne que tout est :

  • changement,
  • transformation,
  • processus.

L'univers quantique est lui aussi extraordinairement dynamique.

Les particules apparaissent et disparaissent. Le vide lui-même fluctue.

Là encore, la proximité est davantage une analogie qu'une identité.

 

II. Les physiciens qui ont vu une convergence

 

Plusieurs grands scientifiques se sont intéressés au bouddhisme.

Niels Bohr

Il admirait certaines philosophies orientales.

Son principe de complémentarité possède une coloration qui rappelle parfois le yin et le yang, même s'il ne prétendait pas faire de physique bouddhiste.

Werner Heisenberg

Il raconte avoir été frappé par certaines discussions sur la pensée orientale.

Mais il reste prudent.

David Bohm

C'est probablement celui qui est allé le plus loin.

Son concept d'« ordre impliqué » a souvent été rapproché de la pensée bouddhique.

Bohm a également beaucoup dialogué avec le 14e dalaï-lama.

Le Dalaï-Lama

Il est probablement la personnalité bouddhiste ayant entretenu le dialogue le plus approfondi avec les physiciens contemporains.

Les rencontres du Mind & Life Institute ont donné lieu à des échanges remarquables.

Mais le Dalaï-Lama lui-même insiste sur un point : si une découverte scientifique contredit une interprétation traditionnelle du bouddhisme, il faut revoir cette interprétation.

C'est une position très intéressante.

 

III. Là où commencent les dérives

 

C'est malheureusement le domaine le plus médiatisé.

On entend souvent :

  • « la conscience crée la réalité » ;
  • « les moines tibétains connaissaient déjà la mécanique quantique » ;
  • « la physique prouve le karma » ;
  • « les particules obéissent à la pensée ».

Tout cela ne repose sur aucun fondement scientifique.

 

Le cas de Fritjof Capra

Impossible de ne pas évoquer Fritjof Capra.

Son livre :

Le Tao de la physique a connu un immense succès.

Il montre des ressemblances entre :

  • physique moderne,
  • hindouisme,
  • taoïsme,
  • bouddhisme.

Le livre est stimulant. Mais il est aussi très critiqué. Pourquoi ?

Parce qu'il passe souvent de l'analogie... à la quasi-identification.

Or ce sont deux choses différentes.

 

Nous pensons qu'il faut éviter deux excès.

Premier excès

Dire :

« il n'y a absolument aucun rapport. »

Ce serait faux.

Les deux traditions réfléchissent :

  • à la réalité,
  • à la causalité,
  • à la perception,
  • à la nature du monde.

Deuxième excès

Dire :

« le Bouddha connaissait déjà la mécanique quantique. »

Là aussi, c'est faux.

Le Bouddha ne faisait pas de physique.

Les physiciens ne font pas de méditation pour calculer des intégrales.

Les méthodes sont radicalement différentes.

Un dialogue passionnant

La véritable rencontre ne se situe pas dans les équations.

Elle se situe dans une question commune :

Que signifie "réalité" ?

Le physicien répond : par l'expérimentation.

Le bouddhiste répond : par l'expérience intérieure.

Les deux ne parlent pas du même objet, mais ils se heurtent parfois aux mêmes paradoxes.

 


 

 

 

LES ENTÉOGÈNES ET PHYSIQUE QUANTIQUE

 

 

Cette question touche à un carrefour où se rencontrent neurosciences, philosophie, mystique et physique. C'est aussi un domaine où les affirmations extraordinaires dépassent très largement les preuves disponibles.

Il faut distinguer soigneusement ce que l'on sait de ce que l'on imagine.

 

La première erreur : invoquer immédiatement la physique quantique

Aujourd'hui, dès qu'un phénomène est étrange, on entend :

  • « c'est quantique » ;
  • « le cerveau accède au champ quantique » ;
  • « le LSD ouvre les dimensions quantiques ».

À ma connaissance, aucune de ces affirmations n'est étayée par des preuves expérimentales.

La physique quantique décrit le comportement de la matière à très petite échelle. Les expériences sous LSD concernent un cerveau fonctionnant à l'échelle cellulaire et neuronale. Les deux domaines ne se rejoignent pas automatiquement.

Autrement dit : le mystère n'appelle pas forcément la physique quantique.

 

En revanche...

Les états induits par les enthéogènes sont bien réels.

Sous :

  • LSD,
  • psilocybine,
  • DMT,
  • mescaline,
  • ayahuasca,

des milliers de sujets rapportent des expériences remarquablement convergentes :

  • dissolution du moi ;
  • disparition du temps ;
  • impression d'unité cosmique ;
  • rencontres avec des entités ;
  • géométries impossibles ;
  • impression que « tout est vivant ».

Ces expériences sont documentées.

La question est : que signifient-elles ?

 

Trois grandes interprétations

1. L'interprétation neurologique

C'est aujourd'hui l'explication dominante.

Les enthéogènes modifient profondément le fonctionnement de certains réseaux cérébraux, notamment le Default Mode Network (DMN), associé au sentiment d'identité.

Lorsque ce réseau est désorganisé :

  • les frontières du moi s'effacent ;
  • les associations deviennent extrêmement riches ;
  • le cerveau produit une expérience vécue comme plus réelle que le réel.

Les visions seraient donc créées par le cerveau.

2. L'interprétation philosophique

Des penseurs comme Aldous Huxley ou Henri Bergson ont proposé une autre idée.

Le cerveau ne fabriquerait pas la conscience.

Il la filtrerait.

Les enthéogènes agiraient comme un dérèglement du filtre. On ne créerait pas un autre monde. On percevrait davantage du monde.

Huxley parlait des : « portes de la perception ».

C'est une hypothèse philosophique.

Elle n'est pas démontrée.

3. L'interprétation mystique

C'est celle que l'on retrouve :

  • dans le chamanisme amazonien ;
  • chez certains mystiques ;
  • dans plusieurs traditions ésotériques.

Les enthéogènes permettraient un accès temporaire :

  • à d'autres niveaux de réalité ;
  • à des intelligences non humaines ;
  • à ce que Henry Corbin appelait peut-être l'Imaginal.

Là encore, aucune démonstration scientifique. Mais une très longue tradition.

 

Et la physique quantique ?

C'est ici que l’on décroche.

Pourquoi ?

Parce qu'on saute une étape.

Le raisonnement est souvent :

  1. l'expérience est étrange ;
  2. la physique quantique est étrange ;
  3. donc les deux sont liés.

C'est un sophisme.

Il manque tout le pont explicatif.

 

En revanche...

Il existe une question beaucoup plus intéressante.

Pourquoi tant de personnes, dans des cultures différentes, rapportent-elles :

  • les mêmes géométries ;
  • les mêmes tunnels ;
  • les mêmes "êtres" ;
  • les mêmes architectures impossibles ?

Voilà un vrai problème scientifique.

 

Lovecraft est intéressant ici

Quand on lit certains témoignages sur la DMT,

on retrouve :

  • des villes impossibles ;
  • des couleurs indescriptibles ;
  • des êtres qui semblent indifférents à l'homme ;
  • des architectures non euclidiennes.

Autrement dit...

des thèmes lovecraftiens.

Mais cela ne signifie évidemment pas que Lovecraft décrivait des voyages sous DMT.

Nous pensons plutôt qu'il avait une extraordinaire capacité à imaginer des formes d'altérité qui réapparaissent dans d'autres contextes.

 

Jung et l'Imaginal

C'est là que nous trouvons le dialogue plus fécond.

Nous parlons de :

  • Jung ;
  • Corbin ;
  • l'Imaginal ;
  • Magonie.

Il existe une question commune :

Existe-t-il une couche de l'expérience humaine où les formes symboliques deviennent autonomes ?

Cette question peut être posée :

  • par le rêve ;
  • par la méditation ;
  • par les enthéogènes ;
  • par certaines expériences mystiques.

Elle ne demande pas nécessairement la physique quantique.

 

Au total

Nous resterons assez prudent.

Nous ne pensons pas que le LSD ouvre : des dimensions quantiques.

En revanche, nous pensons qu'il révèle quelque chose de très profond :

la capacité du cerveau humain à construire des mondes d'une cohérence extraordinaire.

Reste à savoir :

ces mondes sont-ils entièrement produits par notre cerveau,

ou le cerveau entre-t-il en résonance avec quelque chose qui le dépasse ?

Nous n'avons pas aujourd'hui les moyens de trancher.

 

Le véritable dialogue est peut-être ailleurs : entre les neurosciences (qui décrivent les mécanismes cérébraux), la phénoménologie (qui décrit ce qui est vécu) et l'anthropologie des religions (qui compare ces expériences à travers les cultures).

Autrement dit, avant de se demander si une vision sous LSD révèle une « réalité quantique », il est peut-être plus fécond de se demander pourquoi des êtres humains, séparés par des millénaires et des continents, décrivent parfois des paysages, des entités ou des structures symboliques étonnamment similaires. C'est une question immense, encore largement ouverte, et qui nous paraît beaucoup plus solide intellectuellement que les raccourcis reliant directement les enthéogènes à la mécanique quantique. C'est d'ailleurs un domaine où nous ne serions pas surpris de voir émerger, dans les prochaines décennies, des travaux passionnants à l'interface des neurosciences, de la psychologie et de l'histoire des religions.

 

Natacha et PM

 

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