Quelques notes du Laboratoire Odésien de l'Impossible
Parution de la revue Planète n° 1, en octobre 1961 (Denoël). « En 1960, Jacques Bergier et Louis Pauwels, cosignent un ouvrage destiné à connaître un succès fulgurant. Brassant des sujets aussi divers que les dernières avancées de la science, les sociétés secrètes, la sociologie, l’alchimie ou l’occultisme, “Le Matin des magiciens” a pour ambition d’ouvrir la voie à une nouvelle révolution culturelle, sociale et artistique, celle du « réalisme fantastique ». Un an plus tard, en guise d’extension au livre, sera créée la revue Planète avec pour slogan : “Rien de ce qui est étrange ne nous est étranger !”. Le numéro 1 comportera l’article “Lovecraft, ce grand génie venu d’ailleurs”, de Jacques Bergier maintes fois cité, publié et remanié et la nouvelle de Lovecraft « Hypnos», traduite par Jacques Bergier et Louis Pauwels ;
🧠 Lovecraft face au Matin des Magiciens et à Planète
1. Deux projets radicalement différents
H. P.
Lovecraft développe une
œuvre fondée sur le cosmicisme :
un univers indifférent, sans sens caché, sans révélation salvatrice, où l’homme
est ontologiquement insignifiant.
À l’inverse, Le
Matin des Magiciens (1960) et la revue Planète poursuivent un projet
de réenchantement du monde :
ils postulent l’existence de savoirs perdus, de traditions occultes, de
clefs cachées capables de redonner à l’humanité un rôle central — voire
prométhéen.
👉 Là où Lovecraft détruit le sens, Planète le reconstruit.
2. L’appropriation paradoxale de Lovecraft
Dans Le Matin des Magiciens et surtout dans Planète, Lovecraft est lu non comme un pessimiste radical, mais comme un visionnaire involontaire :
° ses Grands Anciens deviennent des entités réelles possibles ;
° le Necronomicon est parfois traité comme un livre-limite, quasi documentaire ;
° le Mythe est interprété comme une intuition archaïque de vérités occultes.
Cette lecture repose sur un contresens fondamental : Lovecraft n’écrit pas pour révéler un savoir caché, mais pour nier la possibilité même d’un savoir consolateur.
3. Lovecraft contre Planète
Lovecraft est :
- matérialiste,
- rationaliste,
- hostile à l’occultisme,
- moqueur à l’égard des spiritualismes et des sociétés initiatiques.
Planète, au contraire :
- valorise l’ésotérisme,
- mêle science, pseudo-science et mystique,
- cherche des continuités secrètes entre mythes, traditions et modernité.
👉 Planète fait de Lovecraft ce qu’il n’a jamais voulu être : un prophète du secret, là où il était un poète du non-sens cosmique.
4. Une influence réelle… mais déformante
Il serait pourtant injuste de nier l’impact positif de Planète :
- la revue a contribué à faire connaître Lovecraft en France dès les années 1960 ;
- elle l’a inscrit dans une culture de l’imaginaire adulte, non infantilisée ;
- elle a favorisé sa diffusion auprès d’un public curieux, intellectuel, non spécialisé.
Mais ce succès s’est payé d’un prix :
Lovecraft a été ésotérisé, là où il était anti-ésotérique par essence.
5. Conclusion ODS
Le Matin des Magiciens et Planète n’ont pas trahi Lovecraft par ignorance, mais par désir : le désir de trouver du sens là où il n’y en a pas.
Lovecraft a servi de matière première mythique à une époque en quête de secrets, alors que son œuvre est, fondamentalement, une machine de désenchantement.

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