L’objet est magnifique (un gros livre relié de près de 500 pages sous couverture cartonnée) et remarquablement bien écrit. L’œuvre de Lovecraft, terreur cosmique et angoisse humaine de Ludovic Richard (Third éditions, 2025) se hisse au niveau des livres de référence, que je classe tout en haut de ma bibliothèque aux côtés de l’indispensable biographie de S.T. Joshi. On y retrouve les incontournables études sur la vie de l’auteur, ses influences et sur ses thématiques, en insistant sur deux choses :
° Lovecraft est le produit typique de la « lost generation ». Né en 1890, il est passé d’une Amérique rurale sans électricité et avec le bétail comme mode de locomotion à un monde en pleine mutation : l’automobile puis l’avion rythment les transports alors que les grandes manufactures remodèlent le paysage urbain et la structure de l’emploi. D’où cette nostalgie sous-jacente à une grande partie de son œuvre, celle d’une vie pastorale perdue. D’où également, malgré son intérêt pour les sciences, un rejet du modernisme et une passion dévorante pour le XVIII ème siècle.
° Une personnalité complexe, que le rédacteur de l’ouvrage, analyse avec beaucoup de finesse. Lovecraft était profondément raciste, un racisme qui n’était pas uniquement celui de « l’air du temps », mais qui plongeait profondément ses racines dans la peur de l’autre et la phobie de l’hybridation, conduisant à la dégénérescence de l’espèce « élue ». On n’est dès lors pas surpris que ce travers se conjugue parfaitement avec un matérialisme métaphysique, l’homme n’étant finalement qu’une poussière dans un univers qui l’ignore. De là l’intuition d’une « terreur cosmique » qui marquera profondément ses récits et qui sera même explicitée dans un manuscrit maudit de son invention, le Necronomicon. Un livre qui deviendra vite une légende et sera avidement recherché par des fans persuadés de son existence. Il est vrai qu’il était un véritable « libermaléficonaute » adorant créer sous sa plume toute une série de livres imaginaires (la liste est longue !)) qui seront du reste repris dans les écrits de ses admirateurs/continuateurs, et vice versa avec les créations de ces derniers de son vivant.
Le matérialisme de l’homme de Providence ne l’empêchera pas de développer un « panthéon » de créatures supranaturelles (et non surnaturelles), qui n’ont aucun rapport avec celles des théologies humaines. Elles sont plutôt l’âme de « la terreur cosmique » et n’ont aucune tendresse pour l’humain qu’elles ignorent la plupart du temps. Ludovic Guichard a dressé une typologie – pour une fois – claire de ces Monstruosités dont le plus typique représentant est sans conteste le Grand Cthulhu. Une créature, à l’instar du Necronomicon, passée depuis dans la pop culture (films, jeux vidéo, musique…) et largement sollicitée, tout comme les livres maudits, dans les textes des « pasticheurs.
Lovecraft nous a laissé une œuvre puissante dont les deux piliers restent le rêve, dans lequel il puisait une grande partie de son inspiration et sa chère Nouvelle-Angleterre, à laquelle il revenait sans cesse. Certains n’ont pas hésité à qualifier sa philosophie littéraire de « régionalisme cosmique ! ». Mais cette œuvre est profondément dérangeante – ce qui explique certainement son succès posthume- car elle nous renvoie à nos propres peurs, face à une civilisation qui perd ses repères et ne voit pas (encore ?) se profiler « la suite ». A ce titre, il restera un prophète emblématique de « la forme vide. »

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