Au cœur de l’origine du monde. Hystéricodysséïa de Thomas Grison. Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.
Thomas Grison, historien de l’art et spécialiste du symbolisme, nous entraîne dans l’un de ces voyages initiatiques, rabelaisiens ou cervantésiens, qui apparaissent désastreux et pourtant se révèlent de façon inattendue un succès, succès d’abord pour l’esprit. Il use sans abuser des immenses possibilités du langage pour dérouter, enchâsser, enfermer puis libérer le sens, et le lecteur.
C’est sur l’océan de la littérature et de l’art que nous sommes invités à naviguer, poussés par le vent du rire salvateur ou inquiet et de l’attrait pour le mystère, incarné ici par une voisine au sexe magique :
« Venez y jeter un œil d’un peu plus près ! » me fit alors ma voisine en écartant les genoux un peu à la manière d’un sumo. « L’origine du monde, n’est-ce pas ? », ajouta-t-elle encore. Je fis d’autant moins attention à cette remarque qu’à ce moment-là, l’impensable se produit, qui fit s’écrouler d’un coup la forteresse de ma raison et m’expulsa en un clin d’œil hors des murs pourtant épais de la très granitique rationalité qui, jusque là me préservait dans son ombre salutaire et protectrice. Était-ce le magnétisme de cette vulve, somme toute très ordinaire, qui exerçait sur moi son ardeur hypnotique au point d’aliéner ou d’altérer en moi toute forme de discernement ? Était-ce l’atmosphère particulièrement occulte du lieu, et cet air de chamane ou de prêtresse surgie du fond des âges que, soudain, mon hôtesse se donna, et qui me firent pénétrer irrémédiablement en un territoire parallèle où j’abandonnais toute capacité de jugement ? »
Cet œil, « qui voit tout », ou veut tout voir de l’autre côté, prend son autonomie et conduit le héros malgré lui dans une aventure d’abord très bukowskienne avant qu’elle ne prenne toute sa dimension initiatique, à travers quelques guides et des initiatrices comme Bethsabée, Eve ou d’autres femmes qui éveillent.
« Vous avez fait bon voyage, j’espère ? », me demanda alors cette dame qui, à y regarder de près, ressemblait étrangement à ma voisine abhorrée. Elle avait en effet plus ou moins les mêmes traits, les mêmes intonations mielleuses dans la voix, les mêmes gestes affectés. Je me contentai de répondre par un petit signe de tête, en ajoutant aussitôt : « Alors, c’est vous, Eva ? » à quoi elle répondit en écho par un même petit signe de tête qu’elle assaisonna seulement d’un léger sourire désarmant d’ambiguïté, à la fois malicieux, cajoleur et narquois. »
Il est beaucoup question de passages dans ce livre, passages d’un monde à un autre, d’un état à un autre, d’une connaissance à une autre. La multiplication des signes et des accords, par les références au monde de l’art et de la littérature, tisse un réseau de sens à explorer à partir de cette « origine du monde » qui laisse notre personnage aussi fasciné que circonspect, malgré les indications de l’un de ses guides :
« Courbet rappelle que ce lieu est celui de la naissance. Mais il va aussi beaucoup plus loin en l’élevant aussi au rang de matrice universelle, dans sa fonction à la fois symbolique, mystique, métaphysique, cosmogonique (…) Il donne, si vous me permettez l’expression de la profondeur au prétexte pornographique. Surtout, il n’oppose pas la réalité érotique et physique du sexe à sa dimension spirituelle ou sacrée. Tout au contraire, il intègre la chair et l’esprit dans un tout unitaire et il réussit à créer entre eux une parfaite solution de continuité. Pour le dire autrement, Courbet fait tout pour ne pas faire de la chatte et du temple deux réalités disjointes. »
Thomas Grison restaure ainsi le principe du continuum de la chair à l’Esprit, continuum mis à mal par les grandes religions et tous leurs complices, y compris athées, principe qui permet aux enseignements de se mettre en place, à la mosaïque des mondes de prendre vie en un tout harmonieux sans ignorer le tumulte.
Thomas grison réussit là un tour de force particulièrement élégant. Ce livre, profond et délicieux, est bien une odyssée, écho à celle d’Homère, que prolongea avec talent Nikos Kazantzakis. Comme toute odyssée, elle demeure incertaine, l’achèvement ne résidant que dans l’inachèvement. Hystérique ? peut-être, et pourquoi pas ? mystérique en tous les cas.

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