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mercredi 11 janvier 2012

JOYEUX ANNIVERSAIRE, DRACULA


Dracula, cent ans de sang

Par Jean-Pierre Dufreigne (L'Express), publié le 10/04/1997 à 10:15, mis à jour le 10/01/2012 à 11:00


Le roman de Bram Stoker sera centenaire en mai. Pour l'occasion, Autrement et Les Cahiers de L'Herne exhument l'immortel vampire 

Et Wilde décerna l'oscar: "Voici le plus beau roman du siècle." L'enthousiasme était sincère, les lauriers étaient outrés. Le livre s'intitulait Dracula. L'auteur était Bram Stoker. Nous étions en 1897. En France, on venait d'inventer l'avion et le cinéma; à Vienne, la psychanalyse pointait son nez de fouine, et Bram Stoker, sujet très victorien de la reine Victoria, créait un mythe dévastateur tout en prétendant défendre la morale (cravatée, corsetée) de ce long règne.

Dracula (le roman) aura 100 ans en mai. Dracula (le héros) a rejoint Don Juan et Faust au rang des "seuls mythes crées par les temps modernes", selon Malraux. Pendant ces cent années inventives, le comte transylvain se servira du cinéma (formidablement), de la psychanalyse (sournoisement). Pour l'avion, il attendra Stephen King et son Oiseau de nuit - un vampire aux commandes d'un Cessna. Aujourd'hui, Dracula est plus qu'un mythe, une légende. Et, hélas, une sorte de marque déposée derrière laquelle on - surtout le cinéma de série Z et la BD - a vendu tout et n'importe quoi.

Il était temps d'agir. Deux de nos meilleures revues, Les Cahiers de L'Herne et Autrement, ont invité, avec un entrain carnassier, mythologues, philologues, psychologues et historiens à tamiser les cendres de l'immortel "non-mort". Ces vampirologues distingués, auxquels s'ajoute Clive Leatherdale, avec son essai érudit et amusant - Dracula, du mythe au réel - balaient les scories et remontent aux sources, les notes et le tapuscrit de Stoker soi-même. Car Dracula est un roman résolument moderne: tapé à la machine. Stoker partage avec Nietzsche la notoriété d'être le premier écrivain dactylographe.

Le détail est d'importance, puisque Dracula est bâti de journaux intimes, de lettres, de coupures de presse, du journal de bord d'un capitaine de navire, tous textes retranscrits à la machine par une des héroïnes, Mina Murray. Celle-ci use également de la sténographie, alors qu'un autre personnage, son ami le Dr Seward, utilise un phonographe pour enregistrer le déroulement de ses expériences sur certains patients. Seward est psychiatre, disciple de Charcot (neurologue français, professeur de Freud et grand praticien de l'hypnose).

Dans Dracula, Stoker, fils de fonctionnaire (borné), se montre donc au fait des dernières inventions. Bien-pensant (il rêve d'une censure officielle), il va se dévoyer en s'entichant de théâtre. Et de l'acteur Henry Irving, dont il sera l'intendant au Lyceum Theater. C'est d'Irving que le vampire tient "son visage couleur de cire, son long nez aquilin, ses lèvres rouges" (description de maquillage de comédien), plus de fortes moustaches blanches. Curieusement, ce portrait ne sera jamais repris au cinéma, en 154 adaptations: Bela Lugosi est un butler gominé engoncé dans le frac de son maître; Christopher Lee, un aristocrate séducteur - un don Juan exalté; Frank Langella, un lord Byron trop courtois; Max Schreck et Klaus Kinski, des épouvantails, géniaux mais laids.

Quant au nom, eh bien non, Dracula n'a rien à voir avec Vlad Tepes Dracul, voïévode de Valachie. Simplement, Stoker entendit évoquer un Draculéa par un spécialiste éminent de ce foutoir qu'étaient (déjà) les Balkans. Il en retint l'euphonie. Puis, de Vlad, il fit (par deux fois, mais par deux fois seulement en 500 pages) le vague chef présumé de la lignée du vampire. Histoire de l'inscrire dans l'Histoire. Si le Dracula littéraire n'a pas de père, il ne manque pas de mères: la Carmilla (1871) de Sheridan Le Fanu, la Clarimonde "aux prunelles vert de mer" de La Morte amoureuse (1836), de Théophile Gautier; et, historiquement, la comtesse Erzebeth Bathory (1560-1614), qui soignait la pâleur de sa peau par des bains de sang de jouvencelles. Dont elle usait d'autre façon.

Par ce lignage-ci, Dracula serait-il féminin? Qui plus est lesbien? Ni Vadim dans Et mourir de plaisir (1960), avec Annette Stroyberg et Elsa Martinelli, ni Harry Kummel dans Les Lèvres rouges (1971), avec Delphine Seyrig et Andréa Rau, ni Tony Scott dans Les Prédateurs (1983), avec Catherine Deneuve et Susan Sarandon, n'en ont douté. Fétichiste aussi, le cher comte: c'est toujours pieds nus - Stoker précise chaque fois, donc insiste - que Lucy et Mina, conquises, volent vers leur séducteur, foulant toute vertu de leurs petons d'amantes éperdues. Enfin, coup de grâce, Dracula, qui parle peu dans le roman - il est bien le seul - s'exprime au final par la bouche de Mina placée sous hypnose (rebonjour, docteur Charcot).

Mina la moderne, la femme "libérée" puisqu'elle travaille comme un homme, est la seule "rédactrice" de Dracula: elle dactylographie tout. Ainsi, avec un Dracula au physique d'acteur adulé (Irving), au psychisme de tueuse saphique (Carmilla), Stoker choisit de se représenter à travers une héroïne qui est aussi la maîtresse (préférée) de Dracula. En 1897, tout cela était déjà freudien en diable, mais était-ce bien convenable?

Dracula, de la mort à la vie. Cahier de L'Herne dirigé par Charles Grivel, 254 p., 300 F.
Dracula, dirigé par Jean Marigny. Autrement, coll. Figures mythiques, 168 p., 89 F.
Dracula, du mythe au réel, par Clive Leatherdale. Dervy, 272 p., 150 F.

>action
Résumé de Dracula à l'usage des oublieux.
Jonathan Harker, jeune clerc de notaire, est envoyé en Transylvanie pour négocier une vente à un aristocrate: le comte Dracula. Il laisse en Angleterre sa fiancée, Mina, qui réside chez son amie Lucy. Lucy est courtisée par trois hommes, un lord, Arthur Holmwood, un Texan, Quincey Morris, un psy, le Dr Seward, qui soigne un "fou", Renfield. Celui-ci prédit "la venue du maître". Mina tient son journal et retranscrit courrier et propos des autres. Chez le comte, Jonathan, diariste lui aussi, échappe - ou succombe - à l'étreinte de trois vampiresses lascives. Dracula gagne l'Angleterre à bord du Déméter, dont il tue tout l'équipage. A Whitby, il vampirise - viole - Lucy. Seward ne sait la guérir, et fait appel à un spécialiste, Van Helsing. Lucy meurt malgré toutes les transfusions. Et devient vampire. Ses trois prétendants doivent la tuer en lui enfonçant un pieu dans le coeur. Dracula s'attaque à Mina. Séduite, elle accepte un échange de sang. Mais, son Jonathan revenu, elle consent à aider Van Helsing et ses amis. Grâce à elle, et à Quincey Morris, qui mourra dans l'affaire, Dracula sera vaincu. Mina épousera Jonathan; ils auront un fils, Quincey. La morale est sauve. Enfin, si l'on veut.
On trouve Dracula en poche chez Marabout, J'ai lu et Pocket.

>et aussi
Dans l'importante vampirologie du centenaire, ne pas oublier:
Les Vampires, actes du colloque de Cerisy, en août 1992 (Albin Michel);
L'Invité de Dracula, nouvelles de Bram Stoker "sauvées" par son épouse, (10/18);
Un amour de Dracula, de Fred Saberhagen, histoire d'un vampire amateur d'art aux prises avec une tueuse (Pocket);
l'indispensable Nosferatu de Jean-Louis Leutrat et Michel Bouvier, étude exhaustive, plan par plan, avec variantes, du chef-d'oeuvre de Murnau (Cahiers du cinéma/Gallimard);
Les Cent Ans de Dracula. Huit histoires de vampires, de Goethe à Lovecraft (Librio).

>à paraître
L'Autre Dracula, par Tony Mark. Version d'un érotisme musclé et sans aucun tabou du journal de Jonathan Harker. Il s'en passait, des choses palpitantes, au château du comte... Et on apprend tout de Jack l'Eventreur (Fin avril, aux Editions Blanche.)
Où sont passés les vampires?, par Ioanna Andreesco. L'ethnologue joue les Sherlock Holmes à l'ombre des Carpates. Sait-on que les vampires ont déménagé de Transylvanie pour se réfugier en Olténie? (En mai, chez Payot.)

2 commentaires:

Vladkergan a dit…

L'autre Dracula de Tony Mark est déjà sorti depuis de nombreuses années : http://blog.vampirisme.com/vampire/?474-mark-tony-l-autre-dracula, la suite, quant à elle, est sortie il y a quelques mois.

Anonyme a dit…

Bonjour, Je suis Patrick Méadeb, de Sonobook, éditeur de livres sonores à Bordeaux. Je me permet de vous contacter pour vous présenter notre dernière livre audio: DRACULA de Bram Stoker, texte intégral. Nous pensons que ça peut être un contenu de qualité pour un de vos articles ou pour un "article invités" dans votre blog, si possible.

Aussi dans le prochains jours nous lancerons un jeu concours sur internet avec un quiz sur "DRACULA". Trois gagnants seront tirés au sort parmi les bonnes réponses et pourrons télécharger gratuitement le fichier audio mp3 de DRACULA sur notre site : http://www.sonobook.fr/produit/dracula-1ere-partie-livre-audio/
Surtout n'hésitez pas à me contacter si vous désirez de plus amples
renseignements sur le Concours et d’autres.

Bien Cordialement
Patrick Méadeb
0661956425