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mardi 10 janvier 2012

LES ARCHIVES DE DRACULA


 
 
Culture Le 31 décembre 2011 à 0h00

Le comte naquit… sur une tombe

Dans les archives de «Libé», il y a vingt-quatre ans. Au cimetière de Highgate, près de Londres, une nuit de 1887, l’écrivain Bram Stoker fit une stupéfiante rencontre. De peur, il prit la fuite et écrivit jusqu’à l’aube les premières lignes de la légende.

Par FRANÇOIS RIVIERE (Libération du 31 décembre 1987).

Le 8 août 1887, le Dr William Wynn Wescott, médecin londonien versé dans l’occultisme et la franc-maçonnerie, reçoit par la poste un manuscrit chiffré, accompagné d’une lettre du révérend Adolphus Woodford, de la Société rosicrucienne d’Angleterre. Cet étrange document - aujourd’hui disparu - fait allusion aux «frères et sœurs du Temple de l’Aube d’or», dissidents souterrains de la Rose-Croix, tandis que, dans sa lettre, le révérend Woodford suggère d’entrer en relation avec une certaine sœur Sprengel, quelque part en Allemagne… La Golden Dawn vient de naître. En décembre, ses statuts plus que mystérieux sont créés par l’incessante correspondance entre le docteur Wescott et sa «sœur» d’Allemagne.
En cette fin d’année, toujours à Londres, la saison bat son plein. Au Théâtre du Lyceum, Henry Irving et Ellen Terry jouent Faust. Leur fidèle secrétaire est un bon géant roux, d’origine dublinoise, Bram Stoker. Ecrivain à ses heures, sa nature le porte vers les mystères de toutes sortes. C’est ainsi qu’il est devenu l’un des auditeurs assidus d’un conférencier hongrois, Arménius Vambery, professeur de langues orientales à l’université de Budapest et coqueluche de la reine Victoria. La plus récente causerie de Vambery portait sur l’existence d’un tyran walachien, le Voïvode Drakula (ou Vlad Drakul), réputé buveur de sang humain. Le tout-Londres ne parle bientôt plus que des vampires. Curieusement, cette légende transylvanienne trouve un écho dans la rumeur qui circule à propos du prince Jack, l’un des petits-fils de la reine. Atteint d’un mal nommé porphyrie, le pauvre garçon est contraint de s’abreuver de sang humain pour conjurer sa langueur chronique. Les récits se mélangent. Au foyer du Lyceum, chaque soir, Bram Stoker écoute avec attention ce qui se dit. Et, son imagination se met au travail. Il rend visite au professeur Vambery, le presse de questions. Et chaque nuit, il se rend sur les lieux de sa rêverie quotidienne, le somptueux cimetière de Highgate, situé sur une colline du nord de Londres. C’est là sans doute, au cours d’une de ses promenades solitaires, que l’idée surgit.
Il suffit d’un coup de pouce du destin : n’est-ce pas cette nuit-là que le fervent amateur de mystères devient le témoin d’une scène pour le moins fascinante ? La tombe du général Loftus s’orne d’une dalle de verre à travers laquelle les visiteurs du cimetière peuvent apercevoir le corps embaumé du célèbre militaire. Une lueur attire l’attention de Stoker. Il s’approche sans bruit du mausolée, son regard plonge vers le cercueil éclairé de deux candélabres et son sang se glace. Un mystérieux visiteur vêtu d’une cape sombre est penché sur le corps sans vie. Stoker prend peur, fuit. Jusqu’à l’aube, il jettera sur le papier les premières lignes d’un conte vampirique encore vague.
Les mois passent. C’est à Boscastle, en Cornouailles, un charmant port de pêche où il se rend pour quelques jours de repos, que le secrétaire du Lyceum va retrouver son obsession. Dans un pub, un marin lui raconte un événement qui a traumatisé la population. En avril, une soudaine tempête a obscurci le ciel. Le vent déchaîné a gonflé le flot paisible, transformant la baie de Boscastle en un théâtre d’épouvante. Et c’est alors qu’est apparue la silhouette insolite d’un navire sans nom qui, peu après, s’échoue dans le port. Plus tard, la population curieuse visite la nef fantôme. Car il n’y a personne à bord, seuls d’insolites sacs de terre. Le mystère est resté intact. Bram Stoker, menée par sa fameuse idée, fera de ce fait divers l’une des scènes-clés de la fiction qu’il porte en lui.
A quelque temps de là, Stoker, qui a repris ses visites au professeur Vambery, commence à se documenter sur le pays du Voïvode Drakula. Curieusement, c’est un méchant guide destiné aux touristes anglais du XIXe siècle qui servira à la mise en scène du premier chapitre du livre. Une nouvelle rencontre chez le Hongrois, s’avère décisive. Le Dr Westcott a reçu de sœur Sprengel l’ordre de recruter de nouveaux membres pour la Golden Dawn. Et ce n’est sûrement pas le hasard qui le conduit à rencontrer des écrivains comme le mystique W.B. Yeats et l’ésotérique Arthur Machen. Bram Stoker, sans hésiter, adhère à cette secte au sein de laquelle il trouve la complicité nécessaire à l’élaboration de son projet. Dracula va naître d’une «opération magique».
Des supérieurs inconnus, avec lesquels sœur Sprengel est en relation, émane une force venue du fond des temps. Une force terrible qui se rajeunit à chaque époque, «sous un chiffre nouveau», aux puissances occultes qui mènent le monde. Et Bram Stoker, en parfait médium et disciple ébloui de Mme Blavatsky, capte ce fil ininterrompu et l’associe à son projet. Les premières pages de son livre s’écrivent alors dans une véritable transe. Vambery fournit la légende. Le personnage-clé ne demande qu’à surgir de l’espace-temps obstinément déchiffré. Un séjour en Ecosse, fournira l’ultime déclic. C’est à Cruden Bay que l’écrivain succombe à la nourriture trop riche de l’auberge Killmarnock Arms. Une nuit, l’indigestion l’empêche de trouver le sommeil. Survient alors la vision du non-mort. Le comte Dracula a retrouvé la trace de son biographe. […]
Le sang se met à circuler à travers le corpus funèbre d’une fiction qui n’en est plus vraiment une. Stoker transcrit le message de cette incarnation nocturne de la «Force». Et si, par malice, il situe dans Picadilly, à deux pas de Buckingham Palace, la résidence anglaise du comte transylvanien, c’est pour mieux brouiller les pistes. Un siècle après la conception de la plus audacieuse fable victorienne, qui sera publiée chez Constable en 1897, la tension ne rompt pas. Le théâtre puis le cinéma ont répandu la légende, mais le mystère est demeuré opaque sur le sens de l’obsession meurtrière de Stoker. Escamoté, l’auteur. Mythifié, le vampire est devenu l’objet d’un culte finalement dérisoire. On s’amuse maintenant de celui qui n’incarne plus qu’un vieux folklore transylvanien, comme si on avait oublié les différentes étapes de sa transfiguration.

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