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vendredi 16 décembre 2011

NOS AMIES LES GARGOUILLES DE PARIS

Paris entre ciel et terre

BEAUX LIVRES - PARIS | LE MONDE DES LIVRES | 15.12.11 | 10h52   • 



Couverture de l'ouvrage de Michael Camille, "Les Gargouilles de Notre-Dame" (Alma Editeur).



Couverture de l'ouvrage de Michael Camille, "Les Gargouilles de Notre-Dame" (Alma Editeur).ALMA EDITEUR

A qui s'étonnait de ce qu'il ait fait appel à tant d'artisans renommés pour embellir, au mitan du XIIIe siècle, la flèche de la Sainte-Chapelle, alors que du sol un tel savoir-faire restait invisible, Saint Louis répondit, avec une désarmante évidence : "Ils ne travaillent pas pour que les hommes profitent de leur art, mais pour le regard de Dieu."

Entre ciel et terre, serait-ce là la juste place pour considérer l'humaine condition, plus près du Créateur et au-dessus du monde des hommes ? En balance, comme en suspens. Plusieurs livres invitent à se promener sur les hauteurs et à saisir tout le sens d'une élévation qui dit la force de la soustraction au monde ordinaire et la magie d'un entre-deux exceptionnel.
Cet élan vertical des cathédrales, parties à l'assaut du Très Haut, et que beffrois et campaniles urbains reprennent à l'envi, marque le paysage des villes de l'automne médiéval. Ainsi, à Paris, la tour Jean-Sans-Peur de l'hôtel d'Artois-Bourgogne et celle de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, plus haut clocher de la rive droite, disent une aspiration ostensible à la communion avec Dieu comme à la plus prosaïque figuration de l'autorité.
Si l'esthétique chargée du gothique flamboyant fut dénigrée par les Modernes, Goethe puis Chateaubriand dépassent les préjugés de leur temps. Et Victor Hugo, publiant en 1831 Notre-Dame de Paris, 1482, fougueuse déclaration d'amour à l'église cathédrale de l'île de la Cité, vante ce radical tournant culturel qui coïncide avec la jeunesse de François Ier : "Quand la Renaissance vint mêler à cette unité si sévère et pourtant si variée le luxe éblouissant de ses fantaisies et de ses systèmes (...), Paris fut peut-être plus beau encore, quoique moins harmonieux à l'oeil et à la pensée. Mais ce splendide moment dura peu."
C'est cet instant singulièrement dynamique que l'archiviste-paléographe Etienne Hamon expertise dans Une capitale flamboyante, traquant l'identité des maîtres d'oeuvre, dégageant les motivations tant pratiques que symboliques de commanditaires qui veulent sortir par le haut des crises, matérielles et morales, du XVe siècle. Mais le moment, comme le comprend Hugo, est bref : "On achevait à peine Saint-Jacques-de-la-Boucherie qu'on commençait la démolition du vieux Louvre." Et il faut la posture de Quasimodo, perché dans les hauteurs de Notre-Dame, pour mesurer la fragilité de l'arrêt sur image. Présent sur la couverture de l'édition originale du roman, le visage grimaçant du monstre a des allures de gargouille, prêt à être confondu avec les chimères de pierre qui rythment les corniches de la cathédrale.
De fait, le Moyen Age imaginé par le roman romantique est conforté par le chantier de restauration du monument confié à Viollet-le-Duc et Lassus sous Louis-Philippe, et achevé sous Napoléon III. Comme l'usage le tolère sans problème alors, l'architecte réinvente le lieu sans s'embarrasser de scrupules excessifs. Si Alain Erlande-Brandenburg, dans sa stricte monographie sur Saint-Germain-des-Prés an mil (Picard, 128 p., 35 €), exclut, des 40 chapiteaux de l'église abbatiale, ceux qui sont de pures créations des années 1820, le médiéviste Michael Camille (1958-2002) n'a garde de rejeter les "chimères" inventées par le refondateur de Notre-Dame, ces 54 monstres perchés qui n'ont pas même la destination pratique des gargouilles - évacuer l'eau de pluie en préservant les façades.
Révélé au public français par un stimulant essai, Images dans les marges (Gallimard, 1997), au sous-titre explicite (Aux limites de l'art médiéval), l'historien confessait avoir compris, dans les forgeries de Viollet-le-Duc, qu'il s'agissait moins d'une démarche archéologique dévoyée que d'un authentique acte de naissance, "façonnant l'idée même que nous nous faisons du Moyen Age". Au fil des pages de ce qu'il faut saluer comme son chef-d'oeuvre, Michael Camille ausculte ces chimères dont le placement sommital dissuade de mettre en doute la légitimité. Du "stryge", démon pensif, cent fois parodié et convoqué pour dire l'ambiguïté de l'effroi (quand l'acteur star de Warhol, Joe Dalessandro, posera pour Duane Michals) ou la fin du monde (dans Armagueddon, film de Michael Bay, 1998), l'historien décode la lecture-palimpseste : défi à la raison, projection des fantasmes raciaux, politiques, sexuels, support de tous les détournements, ces chimères ont une double mission.
D'abord, porter les visions d'un XIXe siècle gothique, au sens de l'anglo-saxon gothic, peuplé de cauchemars résolument contemporains (dégénérescence, inversion, prostitution) qui libèrent les haines et terreurs du moment (racisme, eugénisme, antisémitisme et homophobie, même si ces notions n'ont pas encore trouvé leur nom). Mais aussi, d'un belvédère unique, mettre à distance la ville en bas qui change, avec la mue brutale menée par le baron Haussmann. Exclusion volontaire et isolement hautain au-dessus des contraintes de l'époque.
Chantres d'un médiévalisme populaire qui tient du rêve et du cauchemar, Hugo comme Viollet-le-Duc savent que la pioche des démolisseurs ne chôme jamais. Dans un remarquable travail qui épingle le vandalisme architectural entachant toute refonte urbanistique d'envergure, Pierre Pinon rappelle que, si Paris eut la chance d'être presque épargnée par les incendies et les bombardements, elle fut profondément affectée par des destructions volontaires. Fruits de la fièvre spéculative, du souhait de la puissance publique soucieuse de réguler des flux humains et commerciaux toujours plus intenses (exeunt les prisons et les halles), ces bouleversements ont aussi souvent été dictés par une volonté proprement politique quand il s'agit d'abattre des symboles - la Bastille bien sûr, même si l'épisode révolutionnaire détruisit peu, bien moins que la Commune à l'agonie. Visions d'apocalypse que ces gravats qui mangent l'image, sombre pendant d'élévations sublimes (Paris détruit, Parigramme, 316 p., 49 €).
Pour célébrer Paris vu d'en haut, reste à suivre les couvreurs, dans le sillage de Verlaine ("Le ciel est, par-dessus le toit,/Si bleu, si calme"). Loin de l'exubérance des dentelles de pierre offertes à Dieu pour éblouir les hommes, c'est là le domaine de la rigueur tacite, tâche anonyme d'ouvriers au geste sûr, au juste outil. Comme autrefois sans doute au faîte des cathédrales, mais désormais le ciel semble vide et toute ostentation étrangère au labeur de ces artistes d'altitude. De la tuile de Lutèce au zinc du Paris haussmannien, le photographe Gilles Mermet fête l'ardoise grise aux reflets bleus, les nuances de la terre cuite, brun foncé dans le Marais mais orangée au collège des Bernardins, le zinc donc, roi de Paris, du comptoir des bistrots aux toitures Second Empire, le cuivre et le plomb aussi, métaux dont l'évocation tient de l'alchimie, tant le premier vaut de l'or sans avoir connu la transmutation rêvée du second... Un nuancier magique qui corrige la sentence du ciel "bas et lourd" de Baudelaire.
Vu d'en haut, Paris est résolument affaire de rêve et de lumière, de fantasmes et de projection. Délesté de ses bris et de ses fureurs.
Philippe-Jean Catinchi

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