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jeudi 15 décembre 2011

NOTRE VIEIL ONCLE RASPOUTINE

1916.

Raspoutine, le moine de l'apocalypse

dansVALEURS ACTUELLES
Version imprimableVersion imprimableEnvoyer à un amiEnvoyer à un amiRaspoutineSon assassinat sonne le glas de l'empire tsariste, qui ne lui survivra pas trois mois. Vladimir Fédorovski ressuscite avec force détails inédits l'épopée d'une des figures les plus mystérieuses de l'histoire russe contemporaine.

Si la photo n'avait pas existé, il ne resterait de lui qu'un mythe. Grâce à elle, on découvre ses yeux. Et par eux, l'extra ordinaire magnétisme du moujik presque illettré qui, du 31 octobre 1905, jour de sa première rencontre avec la tsarine Alexandra Feodorovna, au 16 décembre 1916, date de son assassinat, subjugua la cour impériale.
À la mesure de l'influence exorbitante qu'exerça Raspoutine sur la monarchie russe du crépuscule, l'intérêt porté au personnage n'a jamais faibli : le premier film retraçant sa vie (le Moine noir, d'Arthur Ashley) est sorti aux États-Unis en octobre 1917, soit dix mois seulement après sa fin tragique ; pas moins d'une centaine d'autres ont suivi, réalisés parfois par les plus grands (des Français Marcel L'Herbier, Pierre Chenal ou Robert Hossein à l'Américain Paul Verhoeven, en passant par le Russe Klimov) et souvent joués par les meilleurs : Lionel Barrymore, Harry Baur, Pierre Brasseur, Boris Kar loff, Gert Fröbe, Christopher Lee. jusqu'à Jean Reno et Gérard Depardieu.

Le premier incarnera Raspoutine au cinéma dans un film écrit par Rose Bosch (1492, la Rafle) et programmé au printemps prochain, quelques mois après que Depardieu l'aura précédé, à la télévision, dans une fresque réalisée par Josée Dayan (Balzac, le Comte de Monte Cristo) que les Français découvriront le 25 décembre sur France 2, et les Russes au tout début de 2012.
On ne saurait pourtant assez recommander à ceux qui entendent conserver un oeil critique sur le sujet, prodigue en mystères, donc en fantasmes, de se plonger dans le Roman de Raspoutine que publie ces jours-ci, aux Éditions du Rocher, Vladimir Fédorovski.
Car avec lui, le dossier Raspoutine dépasse très largement le récit d'une vie hors série où le mysticisme le plus troublant voisine avec la grossièreté la plus crasse.
Au-delà des incroyables révélations que contient son livre - la quasi-certitude, par exemple, que Raspoutine ne fut pas assassiné par le prince Ioussoupov, qui s'en vanta pourtant, mais par le grand-duc Dimitri, cousin du tsar, secondé par les services secrets britanniques - , Fédorovski replace habilement le phénomène dans le contexte toujours bien vivant d'une psychologie collective russe hantée par le surnaturel.
Les lecteurs de Fédorovski reconnaîtront bien là l'auteur du formidable Département du diable (Plon, 1996), plongée méthodique dans les archives secrètes d'une Russie soviétique qui, en dépit d'un athéisme officiel et militant, s'intéressait avec passion à la parapsychologie, Staline lui-même n'étant pas moins versé dans l'ésotérisme qu'Ivan le Terrible ou Pierre le Grand. À ceci près qu'avant Raspoutine, ce penchant s'appelait, comme partout ailleurs, l'occultisme. Et que depuis 1917, on le résume, en Russie, d'un néologisme évident : la "raspoutinerie" !
En Raspoutine s'est en effet concentré, à l'aube du XXe siècle, tout ce que mille ans d'histoire russe avaient produit : la cohabitation du christianisme avec un paganisme magique que la conversion de la Russie (988) n'était pas parvenue à éradiquer ; la tentation schismatique symbolisée par la sécession des "vieux chrétiens" après le concile orthodoxe de Moscou (1667) ; la tentation mystique des tsars, dont Alexandre Ier (1777-1825) fut le meilleur exemple ; enfin et surtout, la tradition sectaire qui, depuis l'aube de la dynastie Romanov (en 1613, avec Michel Ier), était devenue un élément essentiel du paysage russe.
Raspoutine était-il lui-même affilié à la secte des Khlysti - littéralement : les flagellants,mais que les moujiks analphabètes prononçaient volontiers « Khrysty »(Christ) ? Rien ne le prouve, faute de sources écrites, mais l'analogie est flagrante entre leur doctrine et la manière de vivre de l'éminence grise du dernier tsar.
Sa "morale", d'abord : pour bien se repentir, professaient les Khlysti, il faut beaucoup pécher. Entre deux périodes d'ascèse où il exerçait ses dons de guérisseur, Raspoutine, qui recherchait le martyre - et l'obtint - , était, on le sait, un buveur invétéré, grand amateur de femmes et ordonnateur d'orgies monstrueuses dont l'exploitation servit aux communistes pour discréditer la décadence de l'aristocratie russe. Les fiches de police auxquelles a eu accès Fédorovski sont, de ce point de vue, éloquentes.
Mais les Khlysti étaient aussi des politiques. Selon la croyance popularisée par Danila Filippow, le paysan qui fonda la secte, vers 1645, la Russie était la terre de mission de plusieurs "messies" chargés chacun d'animer une communauté ("navire"), cependant que l'un d'eux devait, coûte que coûte, accéder au tsar pour l'aider à sauver l'empire. En 1803, raconte Fédorovski, les Khlysti « élaborèrent même un projet de transformation de la Russie, dans lequel les hommes de Dieu gouverneraient : le plus grand "Christ" vivant serait attaché à la personne du tsar et chaque ministre aurait son propre "Christ", sorte de commissaire chargé de la spiritualité. » Mais Alexandre Ier refusa. À défaut d'accepter formellement, Nicolas II, cent ans plus tard, ne dira pas non.
Quand, en 1905, Raspoutine est présenté au couple impérial par l'entremise de la grande-duchesse Militza, qui l'a rencontré à Kiev et dont il a fait sa maîtresse, la Cour fourmille déjà de mages, d'astrologues et de devins en tous genres. Celle d'Alexandre III, père de Nicolas II, comptait déjà parmi ses familiers le baron de Langsdorff, l'un des plus célèbres médiums allemands de l'époque. Dans l'entourage de la tsarine, c'était plutôt des Français : Papus, qui invoquait les mânes d'Alexandre III pour rassurer son fils, ou encore le "docteur" Philippe (qui se vantait de pouvoir rendre invisible qui le souhaitait).
Mais Raspoutine va les évincer tous. On connaît son premier fait d'armes : la guérison miraculeuse du tsarévitch, atteint d'hémophilie et que la médecine considérait comme perdu. Une simple imposition des mains avait alors suffi à lui rendre la santé.
On sait aujourd'hui que Raspoutine exigea surtout qu'on arrête tous les médicaments prescrits à l'héritier du trône. Au nombre desquels l'aspirine, dont on usait à tort et à travers sans connaître encore ses effets anticoagulants, mortifères pour un hémophile !
Il n'en reste pas moins qu'à partir de ce jour, le moine sibérien dont on ne sait rien ou presque (sinon qu'il est né à Pokrovskoïe, en Sibérie, en 1864 ou 1865, qu'il est sujet à des visions depuis l'âge de 16 ans, qu'il guérit bêtes et gens et qu'il est peut-être moine, bien qu'étant marié et père de cinq enfants) devient la coqueluche de l'aristocratie.
Inquiète de son influence grandissante, l'Okhrana - la police politique tsariste - peut bien exhumer des fiches relatant qu'il a volé, et peut-être tué, au cours des bagarres sanglantes qui ont émaillé sa jeunesse - rien n'y fait : malgré les rumeurs de bacchanales qui le suivent, et parfois le précèdent, le voici bientôt logé chez un général du tsar, dont il suborne aussitôt la femme. À partir de 1906, on le rencontre de plus en plus souvent à Tsarkoïe Selo (la résidence de la famille impériale), où on le fait mander pour des séances de prière et d'exorcisme. Non sans le consulter sur certaines nominations.
En quelques mois, la légende noire se forge : le peuple voit en ce débauché l'âme damnée d'un régime aux abois (la première révolution russe de 1905 a été réprimée dans le sang), et le premier ministre Piotr Stolypine, ardent réformateur mais aristocrate plein de morgue, n'a que mépris pour ce fils de paysans autorisé, à tout moment, à forcer la porte du couple impérial.
Accusé, comme la tsarine, de comploter avec les Allemands
Mal lui en prend : après avoir obtenu, en 1911, l'exil de Raspoutine à Kiev, Stolypine est assassiné, le 18 septembre, par un anarchiste, en présence du tsar. Quelques jours plus tôt, Raspoutine, entré subitement en transes, s'est écrié devant plusieurs témoins : « La mort chevauche sur son dos. »
Bouleversée, l'impératrice le fait aussitôt rappeler à Saint-Pétersbourg.
1914. Pour Alexandra Feodorovna, née princesse de Hesse, cousine de l'empereur Guillaume II, la guerre avec l'Allemagne est un drame. Pour Raspoutine aussi, mais pour des raisons moins familiales : tout inculte qu'il soit, il a tiré profit de son séjour à la Cour pour constater l'état d'impréparation chronique de la Russie dans l'hypothèse d'un choc frontal avec le IIe Reich. Son opposition à la guerre se sait. Elle lui sera fatale.
1915. Étrillée par les Allemands, l'armée russe (4 millions de morts en seize mois!) cède partout du terrain. Et le tsar séjournant de plus en plus souvent sur le front, la tsarine gère les affaires courantes, jusqu'à devenir régente. Ipso facto, Raspoutine, chargé de veiller sur la santé du tsarévitch, est devenu son principal conseiller politique.
C'est alors que se noue le complot, fondé sur une convergence d'intérêts : ceux d'une partie de l'aristocratie russe qui, non contente de jalouser depuis dix ans son influence, voit en lui un agent allemand - soupçon que rien, depuis, n'est venu étayer; et ceux des alliés de la Russie (l'Angleterre surtout) qui considèrent, non sans raison, qu'une paix séparée entre Russes et Allemands offrirait à ces derniers un avantage décisif sur le front de l'Ouest.
16 décembre 1916. Au prétexte d'une rencontre avec la princesse Ioussoupov, fervente de spiritisme, Raspoutine est attiré dans un guet-apens, tendu dans le palais même de son mari.
Des gâteaux empoisonnés au cyanure ont été préparés, du vin aussi, pareillement assaisonné. Raspoutine dévore, boit, et boit encore. Rien n'y fait. S'est-il, comme on l'a dit, mithridatisé ? Affolé, Ioussoupov y voit l'effet des pouvoirs surnaturels du moine. Selon son propre récit, il brandit alors un crucifix d'une main, et de l'autre, abat Raspoutine d'un coup de revolver. On le croit mort. Mais le voici qui se relève et tente d'étrangler le prince avant de s'élancer hors du palais. Trois autres coups de feu sont tirés. Raspoutine s'effondre à nouveau, et les conjurés le jettent dans la Neva, non sans avoir pris soin d'immerger son corps sous la glace.
Au terme d'une longue enquête, Vladimir Fédorovski est formel. Les coups de feu n'ont pas été tirés par le prince, mais par le grand-duc Dimitri et un agent des services secrets britanniques, Oswald Rayner, en poste à Saint- Pétersbourg, hypothèse confirmée par les archives de l'Intelligence Service.
Mais le plus stupéfiant n'est pas là : quand le corps de Raspoutine est repêché, le 1er janvier 1917, l'autopsie révèle que ses poumons sont remplis d'eau. Ce n'est ni le poison ni les balles qui ont eu raison de lui, mais l'eau glacée de la Neva. Eric Branca
Le Roman de Raspoutine, de Vladimir Fédorovski, 220 pages, Éditions du Rocher, 19,90 €.

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